Le soir, il y eut bal; après le bal, feu d'artifice; après le feu d'artifice, souper, où, pour la dernière fois, les dames de la Maison allemande de Marie-Antoinette furent réunies aux dames de la Maison française. Le 9, elles prirent définitivement congé de l'Archiduchesse; le prince de Stahremberg seul resta pour l'accompagner.
La Dauphine quittait l'Alsace, enchantée de l'accueil qu'elle y avait reçu. Sur sa route, les paysans accouraient de toutes parts; les chemins étaient jonchés de fleurs; les jeunes filles, dans leurs plus belles parures, apportaient des bouquets. Les populations des campagnes, si avides de spectacles et si ardentes alors dans leur amour pour leurs princes, se pressaient autour du carrosse, et, apercevant à travers les stores le frais et gracieux visage de la jeune femme: «Qu'elle est jolie, notre Dauphine!» disaient-elles. Une dame de la suite, qui entendit ce propos, le fit remarquer à la princesse: «Madame,» répondit Marie-Antoinette, «les Français ont pour moi les yeux de l'indulgence [94].»
Le 9 au soir, la Dauphine arriva à Nancy, illuminé comme Strasbourg. Nancy, c'était le berceau de la Maison de Lorraine, le lieu de naissance de l'Empereur François; c'était un dernier trait d'union entre sa famille d'origine et sa famille d'adoption, entre l'Autriche et la France. Le lendemain, après les cérémonies officielles elle se rendit au couvent des Cordeliers, pour s'agenouiller sur le tombeau de ses pères. La pensée grave de la mort se mêlait à l'éblouissement des fêtes.
Le soir, Marie-Antoinette couchait à Bar; à Lunéville, la gendarmerie, aux ordres du marquis de Castries et du marquis d'Autichamp, lui rendait les honneurs militaires; à Commercy, l'Archiduchesse recevait un hommage qui lui allait peut-être plus droit au cœur: une blonde enfant de dix ans lui offrait un bouquet de fleurs et saluait en elle «la descendante d'une famille qui, depuis près de mille ans, n'avait cessé de régner sur les cœurs des Lorrains [95]».
A quelques lieues de Châlons, un vieux curé de campagne, entouré de toute sa paroisse, s'approcha du carrosse de la Dauphine pour la complimenter. Il avait pris pour texte de son discours ces paroles du Cantique des Cantiques: «Pulchra es et formosa.» Mais à la vue de la princesse, le respect, l'émotion, la surprise le troublèrent tellement qu'il lui fut impossible d'aller plus loin que son texte. Il avait beau chercher dans sa tête; la mémoire lui faisait obstinément défaut. Marie-Antoinette s'en aperçut, et, pour mettre un terme à l'embarras de ce brave homme, elle prit de sa main, avec un charmant sourire de remerciement, le bouquet qu'il lui présentait. «Ah! Madame,» s'écria le bon curé, retrouvant sinon son discours, du moins sa présence d'esprit, «ne soyez pas étonnée de mon peu de mémoire; à votre aspect, Salomon eût oublié sa harangue et n'eût plus pensé à sa belle Égyptienne [96].»
Le 11, la Dauphine descendit à Châlons, à l'hôtel de l'Intendance. Six jeunes filles, dotées par la ville à l'occasion de son mariage, vinrent lui réciter des vers:
Princesse dont l'esprit, les grâces, les appas
Viennent embellir nos climats,
En ce jour glorieux, quel bonheur est le nôtre!
Nous devons notre hymen à la splendeur du vôtre.