Tout ce voyage, de Strasbourg à Compiègne, n'avait été pour la princesse qu'un long et éclatant triomphe. Partout, sur son passage, les populations étaient accourues en habits de fête; partout elle les avait séduites par la bonne grâce de son maintien, par la fraîcheur de son sourire, par la bienveillance de son accueil, par la justesse de ses propos, par «sa gaîté douce et par son affabilité majestueuse», disait la Gazette: «spectacle bien touchant, ajoutait le rédacteur, pour une nation dont le premier sentiment est l'amour de ses maîtres [101].» On voyait la Dauphine et l'on s'en retournait charmé; on l'entendait et l'on était transporté. «Notre Archiduchesse Dauphine a surpassé toutes mes espérances,» écrivait Mercy [102].

La famille royale était tout entière réunie à Compiègne. Déjà le Roi avait envoyé le marquis de Chauvelin à Châlons, le duc d'Aumont à Soissons, le duc de Choiseul à quelques lieues de Compiègne, au-devant de la Dauphine. Lui-même était parti de Versailles, le 13, avec le Dauphin et Mesdames, avait couché à la Muette et était arrivé le 14, à Compiègne, pour attendre l'épouse de son petit-fils. C'est au milieu de la forêt, au pont de Berne, qu'eut lieu l'entrevue. A peine la jeune princesse eut-elle aperçu le Roi, que, se précipitant à bas de sa voiture, elle alla se jeter à ses pieds. Ravi de cet élan d'abandon, Louis XV la releva, l'embrassa avec beaucoup de tendresse et la présenta au Dauphin, qui, suivant l'étiquette, la salua à la joue. On revint au Château, le Roi dans le fond du carrosse, avec la Dauphine à ses côtés [103]; le Dauphin sur le devant, avec la comtesse de Noailles [104]. Le Roi et le Dauphin conduisirent eux-mêmes l'Archiduchesse à son appartement et lui présentèrent successivement les membres de la famille royale: le duc d'Orléans, le duc et la duchesse de Chartres, le prince de Condé, le duc et la duchesse de Bourbon, le prince de Conti, le comte et la comtesse de la Marche, le duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe. Le Roi fut enchanté de cette première entrevue; il trouvait la Dauphine charmante [105].

Elle était charmante en effet, et les portraits que tracent d'elle à cette date les auteurs du temps expliquent bien l'impression produite par cette jeune et fraîche apparition sur ce vieux monarque qui n'était pas habitué à trouver réunies tant de grâce et tant de pudeur.

«La Dauphine, dit un chroniqueur, était très bien faite, bien proportionnée dans tous ses membres [106].» Sa taille, mince et élancée, avait à la fois la souplesse de la jeune fille et la dignité de la femme. Ses traits n'avaient peut-être pas une régularité mathématique, ils étaient plutôt jolis que beaux; l'ovale de son visage était un peu allongé; sa lèvre, l'inférieure surtout, avait cette épaisseur qui caractérisait la lèvre autrichienne. Mais sa bouche était petite et bien arquée; ses bras, superbes; ses mains, d'une forme parfaite; ses pieds, charmants; son nez, aquilin, fin et joli [107]. Ses cheveux d'un blond cendré, d'une nuance toute particulière, couronnaient un front d'une merveilleuse pureté. Ses yeux, bleus sans être fades, doux sans être languissants, surmontés de sourcils bien plantés pour une blonde, jouaient avec une vivacité pleine d'esprit, et s'illuminaient d'un sourire enchanteur [108]. Son teint avait un éclat éblouissant, une blancheur incomparable, rehaussée par des couleurs naturelles qui pouvaient la dispenser de mettre du rouge [109]; sa peau était d'une transparence telle qu'elle ne prenait point d'ombre et désespérait les peintres [110]. Elle n'était pas belle, a dit une contemporaine, elle était mieux que belle [111]. Sa démarche tenait à la fois du maintien imposant des princesses de sa maison et des grâces françaises [112]. Tous ses mouvements étaient marqués au coin de la souplesse et de l'élégance: elle ne marchait pas, elle glissait [113]. Quand elle s'avançait dans les galeries du château, sa tête, qu'elle avait une façon particulière et toute charmante d'incliner [114] et qu'elle relevait plus fièrement, quand elle se croyait seule [115], sa tête portée par son beau cou grec, lui donnait tant de majesté qu'on croyait voir une déesse au milieu de ses nymphes [116]. «La vit-on, sous le plus humble vêtement, écrivait d'elle un voyageur qui s'était trouvé un moment sur son passage, qu'il serait aisé de deviner qu'elle est née sur le trône [117]»; et un Anglais célèbre, Horace Walpole, s'écriait en l'apercevant: «C'est la grâce en personne [118]

Un peintre, ayant à faire son portrait, croyait ne pouvoir mieux le placer que dans le cœur d'une rose épanouie [119], et un poète ajoutait:

C'est la tige d'une rose

Qui vient s'unir à nos lys [120].

Le soir de son arrivée à Compiègne, les dames qui présidaient à son coucher lui ayant dit: «Madame, vous enchantez tout le monde.»—«On me voit avec trop d'intérêt, répondit-elle; mon cœur contracte des dettes qu'il ne pourra jamais acquitter; on me tiendra compte, j'espère, du désir que j'en ai [121]

Le 15 mai, la Cour quitta Compiègne. A Saint-Denys, le cortège s'arrêta. Marie-Antoinette alla voir la fille de Louis XV, Madame Louise, retirée depuis peu aux Carmélites. Elle y resta environ une demi-heure et plut à tout le monde. «C'est, ma chère mère, écrivait une religieuse de Saint-Denys à une Carmélite de la rue Saint-Jacques, c'est une princesse accomplie pour la figure, la taille et les façons, et ce qui est beaucoup plus précieux, on la dit d'une piété ravissante. Sa physionomie a tout à la fois un air de grandeur, de modestie et de douceur. Le Roi, Mesdames, et surtout Monseigneur le Dauphin en paraissent enchantés; ils disaient à l'envi: «Elle est incomparable [122]

Sur tout le parcours du cortège, les spectateurs n'étaient pas moins ravis. Le bruit du passage de la Dauphine s'étant répandu, les habitants de Paris s'étaient portés en masse entre Versailles et la porte Maillot; les carrosses formaient une double haie; le peuple applaudissait; la foule était si compacte que l'équipage royal fut obligé d'aller au petit pas. On fit remarquer à la princesse cette immense affluence; elle, avec sa bonne grâce parfaite et son tact plein de finesse, fit semblant de croire que tous ces hommages s'adressaient au vieux monarque: «Les Français ne voient jamais assez leur Roi, dit-elle; ils ne peuvent me traiter avec plus de bonté qu'en me prouvant qu'ils savent aimer celui que j'ai déjà l'habitude de regarder comme un second père [123]