Trois mois après, Mercy constate qu'elles ne sont plus consultées sur rien, pas même sur les petits arrangements de la journée, dont précédemment elles étaient les arbitres [296]. Au commencement de 1773, les relations de la Dauphine avec ses tantes sont ce qu'elles doivent être, une simple forme de bienséance: elle leur manifeste tous les égards justes et convenables; mais elle n'a plus avec elles d'intimité. L'influence de Mesdames a vécu.
Les vieilles princesses ne supportèrent pas de gaîté de cœur la perte du petit despotisme qu'elles s'étaient habituées à exercer sur leur nièce et, par elle, sur le reste de la famille. Leur mécontentement se traduisit par des critiques, des médisances, des propos aigres [297], des efforts secrets pour exalter, aux dépens de la Dauphine, sa nouvelle belle-sœur, la comtesse de Provence; elles ne réussirent pas. Changeant alors de tactique, elles cherchèrent à se rapprocher de nouveau de Marie-Antoinette, lui firent des avances, devinrent complaisantes, après avoir été impérieuses [298], quêtèrent même l'appui de l'abbé de Vermond [299]. Repoussées encore dans cette tentative et tenues à distance par la conduite sagement soutenue de la Dauphine, elles finirent, après quelques moments d'humeur et quelques discussions semi-aigres, où elles n'eurent pas le dessus [300], par se résigner à l'ascendant incontesté de leur nièce; mais elles rongèrent leur frein, et leur haine concentrée, s'échappant sans cesse, comme les jets d'une vapeur morbide, en traits mordants et en insinuations malveillantes, devint un redoutable péril pour la fille de Marie-Thérèse. Leurs mains, inhabiles aux grandes choses, mais habiles aux mesquines intrigues, se retrouvent dans tous les complots ourdis contre la jeune princesse. N'ayant pu dominer la Dauphine, elles résolurent de perdre la Reine, et malheureusement elles réussirent. Leur influence avait été néfaste, leur rancune fut mortelle. Et pour n'en citer qu'un exemple, c'est Mme Adélaïde qui infligea à sa nièce ce surnom d'Autrichienne, dont l'impopularité pesa sur la vie entière de Marie-Antoinette et, après l'avoir menée à l'échafaud, pesa sur sa mémoire jusqu'à ce que l'histoire, mieux connue, eût fait justice et des méchancetés des vieilles filles et des pamphlets des gazettiers.
CHAPITRE VI
Disgrâce du duc de Choiseul.—Son exil triomphant.—Son caractère.—Chute des Parlements.—Mécontentement du public.—Le duc d'Aiguillon.—La comtesse du Barry.—Attitude fière de la Dauphine en face de la favorite.—Le Roi en est mécontent.—Remontrances de Marie-Thérèse.—Lettre de Kaunitz à Mercy.—Intervention directe de Louis XV.—Insistance de l'Impératrice.—Lettres vives échangées entre la mère et la fille.—Mme du Barry cherche à se rapprocher de la Dauphine.—Elle échoue.—L'histoire, dans ce conflit, donne pleinement raison à Marie-Antoinette.
Le 24 décembre 1770, M. le duc de Choiseul, premier ministre de France, sinon en titre, du moins en fait, recevait du Roi le billet suivant:
«J'ordonne à mon cousin le duc de Choiseul de remettre la démission de sa charge de secrétaire d'État et de surintendant des Postes entre les mains du duc de la Vrillière et de se retirer à Chanteloup, jusqu'à nouvel ordre de ma part.
«A Versailles, ce 24 décembre 1770.»
«Louis. [301]»