Le duc apprit sa disgrâce avec un imperturbable sang-froid: il partit sur-le-champ pour Paris, où il trouva la duchesse, qui venait de se mettre à table. En le voyant entrer: «Vous avez bien la mine d'un homme exilé, lui dit-elle; mais asseyez-vous: notre dîner n'en sera pas moins bon [302].» Ils dînèrent en effet fort tranquillement et, le lendemain, le duc de Choiseul partit, avec sa femme et sa sœur, la duchesse de Gramont, pour ses terres de Touraine. «Le peuple de Paris, raconte un contemporain, bordait les rues depuis son hôtel jusqu'à la barrière d'Enfer, le comblant d'acclamations honorables, ce qui fit à ce ministre, qui n'avait jamais été populaire, une impression si sensible qu'il dit, les larmes aux yeux: «Voilà ce que je n'ai pas mérité [303].»
Son départ de Paris et de Versailles avait été une ovation; son séjour à Chanteloup fut un triomphe. La Cour et la Ville, comme on disait alors, s'y donnèrent rendez-vous; il n'y eut guère de grand seigneur, de femme à la mode, d'homme bien placé, qui ne tînt à honneur d'aller porter ses devoirs aux exilés, et le Roi qui, au fond, regrettait peut-être son ministre [304], ferma les yeux sur cette éclatante protestation qui se déguisait mal sous la forme d'un hommage au malheur.
Esprit léger, mais étendu et perspicace, politique inconsistant, mais à larges vues, spirituel, élégant, magnifique jusqu'à la prodigalité, confiant jusqu'à la présomption, hardi jusqu'à l'audace, fier jusqu'à la hauteur, ennemi généreux, ami dévoué [305], bien vu des femmes, redouté des diplomates, portant haut l'honneur de la France, le duc de Choiseul avait de grandes qualités et de grands défauts [306], et peut-être est-il vrai de dire qu'il plaisait plus encore par ses défauts que par ses qualités. On a écrit de lui qu'il élevait «l'indiscrétion jusqu'à la franchise, l'insolence jusqu'à la dignité, la légèreté jusqu'à l'indépendance [307].» Quelque regrettables qu'aient pu être certains actes de son administration, il n'en est pas moins sûr que, dans cette société amollie du règne de Louis XV, Choiseul était un caractère, et qu'il déploya, en diverses circonstances, de réels talents d'homme d'État. En plein dix-huitième siècle, à une époque où l'opinion dominante n'avait d'éloges que pour Frédéric II, sa prévoyance avait discerné le danger de cette puissance prussienne si jeune encore et déjà si envahissante, et trouvé, dans l'alliance avec l'Autriche le moyen de mettre obstacle à des empiétements dont l'avenir ne nous a que trop démontré les menaces.
Il avait sur les Cours étrangères, sur la Cour d'Espagne en particulier, un ascendant tel qu'il se disait lui-même plus sûr de sa prépondérance dans le cabinet de Madrid que dans celui de Versailles [308]. Mais sa hauteur même le laissait sans défense contre les intrigues qui s'ourdissaient contre lui. «Jamais, a dit un contemporain, on ne l'a vu s'abaisser à de viles intrigues de Cour, ménager ou caresser les valets [309].» Il dédaignait ses ennemis par orgueil, il les épargnait par générosité. Ce fut ce qui le perdit. Sa fierté avait refusé de fléchir le genou devant l'idole du jour, Mme du Barry. Il en était résulté d'abord «de petits dégoûts, des grimaces, des moqueries, des haussements d'épaules, enfin de petites vengeances de pensionnaire [310].»
Choiseul en avait ri, et ses amis en avaient ri avec lui. Sa position semblait solide; le Roi l'estimait et l'aimait: «Vous faites bien mes affaires; je suis content de vous,» lui avait-il écrit [311]. Le mariage du Dauphin et l'arrivée de Marie-Antoinette en France venaient encore de consacrer l'influence du ministre. La favorite même n'avait pas contre lui d'inimitié personnelle. «Elle n'a nulle haine contre vous, ajoutait Louis XV; elle connaît votre esprit et ne vous veut point de mal [312].» Cette lettre du royal amant, évidemment dictée par la maîtresse, exprimait, à n'en pas douter, de la part de celle-ci, le désir d'un accommodement. Choiseul, toujours hautain, repoussa les avances; il se contenta de répondre qu'il accorderait à Mme du Barry les demandes qu'il trouverait justes [313].
Mais il ne sut pas interdire à ses entours, ni s'interdire à lui-même des plaisanteries publiques et piquantes sur le compte de la favorite: il osa même tenir au Roi des propos hardis sur elle [314].
Le Roi fut blessé; il prêta l'oreille aux ennemis de son ministre. On lui représenta Choiseul comme s'entendant avec les Parlements, alors en lutte contre le chancelier, et cherchant à s'imposer en impliquant la France dans une guerre entre l'Espagne et l'Angleterre. Le prince de Condé et Maupeou intervinrent, et Mme du Barry jeta dans la balance le poids prépondérant de sa toute puissance [315].
Louis XV céda et envoya au ministre, par le duc de la Vrillière, le billet que nous avons cité plus haut. Choiseul partit: une maîtresse l'avait élevé; une autre maîtresse le renversait.
A l'extérieur, sa chute ne modifiait rien. Quoiqu'il fût dans le cabinet de Versailles la personnification la plus éclatante de l'alliance autrichienne, le Roi n'était pas moins que lui partisan de cette alliance [316]. C'était, suivant le mot du comte de Broglie, son «ouvrage favori [317]» et il n'entendait pas l'abandonner. Mais, à l'intérieur, c'était le triomphe de la cabale opposée à Marie-Antoinette. Marie-Thérèse, qui ne redoutait rien pour l'alliance, était extrêmement inquiète pour sa fille [318]. N'essaierait-on pas d'éloigner d'elle ses fidèles conseillers, Mercy et Vermond? La jeune princesse, avec sa vivacité qui ne se prêtait guère à la réflexion, n'afficherait-elle pas trop ouvertement ses sympathies pour le ministre déchu? Ou, au contraire, livrée à elle-même et manquant de discrétion, ne se laisserait-elle pas gâter par cette «abominable clique [319]»? Ces craintes de l'Impératrice furent vaines; gardée par Mercy, la jeune Dauphine sut tenir, en cette délicate circonstance, une conduite irréprochable; mais les dangers n'en subsistaient pas moins.