Quoi qu'il en soit, Mercy était trop dévoué à la Dauphine, il voyait trop bien l'intrigue qui se nouait contre elle, pour ne pas l'avertir immédiatement. Il alla la trouver dès le 31, lui raconta la scène de la veille et insista sur la nécessité de prendre promptement un parti. «Si Mme l'Archiduchesse voulait annoncer par sa conduite publique qu'elle connaissait le rôle que jouait à la Cour la comtesse du Barry, sa dignité exigeait qu'elle demandât au Roi d'interdire à cette femme de paraître désormais au cercle. Si, au contraire, elle voulait sembler ignorer le vrai état de la favorite, et c'est ce que recommandait Kaunitz, il fallait la traiter sans affectation, comme toute femme présentée, et lorsque l'occasion s'offrirait, lui adresser, ne fût-ce qu'une fois, la parole, ce qui ferait cesser tout prétexte spécieux de récriminations. Il n'était pas moins urgent de parler au Roi et de se plaindre avec douceur de ce qu'au lieu de dire lui-même ses intentions à sa petite-fille, il les lui faisait parvenir par la voie d'un tiers. Une telle démarche mettrait certainement le prince dans l'embarras et, pour en éviter de pareilles à l'avenir, il serait moins facile à se prêter aux impulsions du parti dominant. Il convenait d'ailleurs de consulter là-dessus le Dauphin; mais il ne fallait à aucun prix suivre les avis de Mesdames.»
Grand émoi, dans le petit cercle de la Dauphine, à cette nouvelle: le Dauphin approuvait les conseils de Mercy, mais Mesdames se récrièrent, et Marie-Antoinette qui, en dépit des avertissements de l'ambassadeur, obéissait alors aveuglément à ses tantes, et qui d'ailleurs avait une extrême répugnance aux démarches qu'on demandait d'elle, Marie-Antoinette fit ce que font, en pareille occurrence, les personnes embarrassées: elle n'adopta que la moitié du plan qui lui était proposé: elle consentit à dire un mot à Mme du Barry, mais se refusa obstinément à parler au Roi: «Mes tantes, dit-elle, ne le veulent pas.»
La favorite devait venir, le 11 août, au cercle de la Cour; il avait été décidé qu'à la fin du jeu l'ambassadeur engagerait la conversation avec elle; la Dauphine s'approcherait et, par occasion, adresserait la parole à la comtesse. Au jour dit, les choses semblèrent devoir se passer comme il avait été convenu. La jeune princesse avait un peu peur, mais elle était déterminée. Tout alla bien au début. Mercy, après le jeu, s'aboucha avec Mme du Barry, et la Dauphine commença à faire le tour du cercle. Déjà, elle approchait de la favorite, lorsque Mme Adélaïde, qui ne la perdait pas de vue, éleva la voix et dit: «Il est temps de s'en aller; partons: nous irons attendre le Roi chez ma sœur Victoire.» A ce mot, la Dauphine perdit courage; elle s'éloigna toute troublée, et l'arrangement fut manqué. La favorite fut froissée, Louis XV fut mécontent; impatient de savoir quel accueil avait été fait à sa maîtresse, il était venu le lui demander, au sortir du Conseil d'État: «Hé bien, Monsieur de Mercy, dit-il à l'ambassadeur, vos avis ne fructifient guère, il faudra que je vienne à votre secours [340].»
L'ambassadeur fut effrayé de cette mauvaise humeur visible du Roi; il craignit que le ressentiment ne l'entraînât à quelque démarche fâcheuse contre ses enfants et, pour prévenir un éclat, il fit un appel pressant à l'autorité suprême de Marie-Thérèse. L'Impératrice, qui jusque-là n'avait jamais abordé ce sujet délicat dans sa correspondance avec sa fille [341], se répandit en reproches sévères: «Avouez cet embarras, cette crainte de dire seulement le bonjour; un mot sur un habit, sur une bagatelle, vous coûte tant de grimaces, pures grimaces, ou c'est pire. Vous vous êtes donc laissé entraîner dans un tel esclavage que la raison, votre devoir même n'ont plus de force de vous persuader. Je ne puis plus me taire; après la conversation de Mercy et tout ce qu'il vous a dit que le Roi souhaitait, que votre devoir exigeait, vous avez osé lui manquer! Quelle bonne raison pouvez-vous alléguer? Aucune. Vous ne devez connaître ni voir la Barry d'un autre œil que d'être une dame admise à la Cour et à la société du Roi. Vous êtes la première sujette de lui: vous lui devez obéissance et soumission; vous devez l'exemple à la Cour, aux courtisans que les volontés de votre maître s'exécutent. Si on exigeait de vous des bassesses, des familiarités, ni moi, ni personne ne pourrait vous les conseiller, mais une parole indifférente, de certains regards, non pour la dame, mais pour votre grand-père, votre maître, votre bienfaiteur! Et vous lui manquez si sensiblement, dans la première occasion où vous pouvez l'obliger et lui marquer un attachement, qui ne reviendra plus de sitôt!... Vous avez peur de parler au Roi et vous n'avez pas peur de lui désobéir et de le désobliger. Je pense pour un peu de temps vous permettre d'éviter les explications verbales avec lui, mais j'exige que vous le convainquiez par toutes vos actions de votre respect et de votre tendresse, en imaginant en toute occasion ce qui peut lui plaire; qu'il ne lui reste sur cela rien à désirer, aucun exemple ou discours contraire. Dussiez-vous même vous brouiller avec tous autres, je ne puis vous le passer; vous n'avez qu'un seul but, c'est de plaire et de faire la volonté du Roi; en agissant ainsi, je vous tiens quitte pendant quelque temps des explications verbales avec le Roi [342].»
Il est difficile de ne pas remarquer que ces grandes considérations sur le respect dû à la majesté royale étaient assez étranges dans une occasion où la majesté royale se respectait si peu elle-même. Sous quelques périphrases que se voilât la pensée, tout aboutissait en somme,—et Marie-Thérèse sacrifiait à cet objet pressant la nécessité d'avoir avec le Roi des explications verbales,—tout cela aboutissait à parler à une femme dont la présence à la Cour était un scandale public; car séparer la maîtresse de la dame présentée, c'était singulièrement subtil et peu pratique. Encore si un mot avait suffi: mais non! «Si vous étiez à portée de voir, comme moi, tout ce qui se passe ici, répondait Marie-Antoinette, vous croiriez que cette femme et sa clique ne seraient pas contents d'une parole et ce serait toujours à recommencer..... Je ne dis pas que je lui parlerai jamais, mais je ne puis convenir de lui parler à jour et heure marqués, pour qu'elle le dise d'avance et en fasse triomphe [343].»
Marie-Antoinette avait raison. Mme du Barry avait toutes les audaces et tous les appétits de la classe d'où elle était sortie: des exemples nouveaux l'affirmaient sans cesse. Aux soupers du petit Château, auxquels elle présidait, elle avait poussé l'insolence jusqu'à projeter de s'asseoir à côté du Dauphin; elle avait voulu multiplier ses visites chez la Dauphine [344]; elle faisait bâtir un pavillon qui empiétait sur un jardin réservé jusque-là à la famille royale [345]; elle s'arrogeait le droit de disposer de toutes les places dans la formation de la maison des princes [346]. Au mariage du comte d'Artois, elle renouvelait le scandale donné au mariage de la Dauphine: elle dînait en public avec la famille royale, et portait sur elle, à ce dîner, cinq millions de pierreries [347]! On allait plus loin encore: le duc d'Aiguillon, de concert avec Mme Louise, qu'on est étonné de trouver mêlée à cette intrigue, travaillait pour obtenir du Pape la rupture du mariage de Mme du Barry, afin de la mettre à même d'épouser le Roi: c'eût été l'étrange Maintenon de cet étrange Louis XIV [348]. «Si l'Impératrice voyait ce qui se passe ici, disait Marie-Antoinette, elle me pardonnerait, il n'y a pas de patience qui puisse y tenir [349].»
Mais ces empiétements même, cet ascendant tout-puissant de la favorite constituaient un péril permanent. Mme du Barry avait trop peu d'esprit et de conduite pour être dangereuse par elle-même. Elle l'était par ses entours, dont elle répétait les propos,—c'est Mercy qui le dit,—avec la docilité et l'intelligence d'un perroquet [350]. D'ailleurs, sa vanité la portait à se prévaloir de ses avantages momentanés et de son empire incontesté sur le faible monarque. Attester par des marques publiques son ressentiment, n'était-ce pas affirmer son pouvoir aux yeux de tous? Mercy craignait tout de gens «atroces» qui, n'espérant rien de l'avenir, croiraient n'avoir rien à ménager dans le présent [351]. Il avait peur surtout du duc d'Aiguillon qui, disait-il, «s'annonce de plus en plus sous des traits d'une noirceur qui fait trembler [352]». Il ne cessait d'insister près de la Dauphine pour qu'elle adoptât vis-à-vis du parti dominant une conduite plus politique; il y réussissait peu: il y avait au fond du cœur de la jeune princesse de virginales révoltes contre tout ce qui eût paru une marque de condescendance pour la «créature». Un jour pourtant, le 1er janvier 1772, en passant devant la favorite, elle laissa échapper un mot qui pouvait sembler lui être adressé. Mercy triompha; mais son triomphe fut de peu de durée: «J'ai parlé une fois, lui dit le lendemain Marie-Antoinette; mais je suis bien décidée à en rester là, et cette femme n'entendra plus le son de ma voix [353].»
Pour elle, parler une fois à cette femme, qu'elle méprisait souverainement, c'était déjà un sacrifice immense, et il lui semblait que sa mère et l'ambassadeur devaient s'en déclarer satisfaits.
«Je ne doute point, écrivit-elle à Marie-Thérèse, que Mercy ne vous ait mandé ma conduite du jour de l'an, et j'espère que vous en aurez été contente. Vous pouvez bien croire que je sacrifie toujours tous mes préjugés et répugnances, tant qu'on ne me propose rien d'affiché et contre l'honneur [354].»
Au coup, l'Impératrice bondit.