«Vous m'avez fait rire, riposta-t-elle, de vous imaginer que moi ou mon ministre pourrions jamais vous donner des conseils contre l'honneur; pas même contre la moindre décence. Voyez par ces traits combien les préjugés, les mauvais conseils ont pris sur votre esprit. Votre agitation après ce peu de paroles, le propos de n'en plus y venir font trembler pour vous. Quel intérêt aurais-je que votre bien et celui même de votre état, le bonheur du Dauphin et le vôtre, la situation critique où vous et tout le royaume se trouvent, les intrigues, les factions? Qui peut vous conseiller mieux, mériter votre confiance que mon ministre, qui connaît à fond tout l'État et les instruments qui y travaillent?...»
«Le Roi est âgé; les indigestions dont il souffre ne sont pas indifférentes; il peut arriver des changements en bien et en mal avec la du Barry, avec les ministres. Je vous le répète, ma chère fille, si vous m'aimez, de suivre mon conseil; c'est de suivre sans hésiter et avec confiance, tout ce que Mercy vous dira ou exigera; s'il souhaite que vous répétiez vos attentions vis-à-vis de la dame ou d'autres, de le faire [355].»
Si l'on veut l'explication de cette extrême vivacité de langage, il faut la demander aux circonstances. Cette lettre est du 13 février 1772; c'était le moment où se négociait, entre la Prusse, la Russie et l'Autriche, la grande iniquité du premier partage de la Pologne. Marie-Thérèse, dont cet odieux marché révoltait la conscience [356] et qui en conserva toute sa vie le remords, avait cherché un moment à l'entraver de la seule manière possible: par un resserrement de l'alliance austro-française, un peu ébranlée par la chute de Choiseul; mais d'Aiguillon avait refusé d'entendre les ouvertures demi-mystérieuses de Mercy et il n'y avait pas même, à cet instant si grave, d'ambassadeur de France à Vienne [357]. Repoussée dans ses avances, isolée du côté de Versailles, l'Impératrice, «pour ne pas, dit-elle, rester seule exposée à une guerre contre les Russes et les Prussiens,» avait fini par prendre son parti de la combinaison proposée, «qui mettait une tache à tout son règne [358]», et son fils, Joseph II, qui n'avait pas les mêmes scrupules, s'accommodait fort bien d'un arrangement qui ajoutait à ses États deux provinces de plus.
L'affaire une fois en train, il importait que rien ne vînt se mettre à la traverse; pouvait-on être tranquille du côté de la France? Choiseul n'était plus là, sans doute, Choiseul qui, en pareille occurrence, aurait menacé de se jeter sur les Pays-Bas et n'eut jamais consenti au partage [359]. Le nouvel ambassadeur à Vienne, dont quelques historiens mal informés ont voulu faire un diplomate habile, le prince de Rohan, «n'incommodait» guère Kaunitz et se contentait d'amuser l'Empereur par ses «turlupinades [360]». D'Aiguillon, sans génie, sans crédit, sans talent, et qui n'avait pas su comprendre à demi-mot les ouvertures de Mercy, semblait peu en mesure de susciter des embarras sérieux. Qu'arriverait-il, cependant, si piqué du triste rôle qu'il avait joué en tout cela pour ses débuts au ministère, froissé de l'accueil hautain de la Dauphine, il unissait ses efforts à ceux de la favorite, également froissée, pour contrecarrer, par vengeance, les projets de la Cour de Vienne? Il fallait de toute façon éviter un pareil danger, et le meilleur moyen, c'était que Marie-Antoinette consentît à traiter avec plus de ménagement le ministre et la favorite.
«Nous savons pour certain, écrivait Marie-Thérèse à Mercy, que l'Angleterre et le roi de Prusse veulent gagner la Barry. La France pateline avec la Prusse. Le Roi est faible; ses alentours ne lui laissent pas le temps de réfléchir et de suivre son propre sentiment. Vous voyez par ce tableau combien il importe à la conservation de l'alliance qu'on emploie tout pour ne pas se détacher dans ce moment de crise. Pour empêcher ces maux, il n'y a que ma fille: il faut qu'elle cultive, par ses assiduités et tendresses, les bonnes grâces du Roi et qu'elle traite bien la favorite. Je n'exige pas des bassesses, encore moins des intimités, mais des attentions pour son grand-père et maître, en considération du bien qui peut en rejaillir à nous et aux deux Cours; peut-être l'alliance en dépend [361].»
En recevant de si pressantes instructions, Mercy redoubla d'attentions pour «le parti dominant». A son instigation, Marie-Antoinette, qui ne connaissait rien des complications de la diplomatie européenne, mais qui, naturellement, redoutait avant tout une rupture de l'alliance austro-française, consentit à adresser un mot insignifiant à la comtesse; mais cette concession une fois faite, elle reprit son attitude dédaigneuse.
Mercy avait beau insister sur les inconvénients qui pourraient en résulter pour les affaires; il avait beau observer qu'il n'était ni juste ni décent que la famille royale semblât, par son maintien, vouloir faire la critique de la conduite du Roi; «que si le monarque était dans la voie de l'erreur, ce n'était pas à ses enfants à le faire remarquer; que les Saintes Écritures nous rappelaient à cet égard un trait bien frappant dans la malédiction du Seigneur sur celui des fils de Noé qui avait ri de l'ivresse de son père, tandis que Dieu avait béni les enfants de ce patriarche qui l'avaient couvert de leur manteau [362].»
La Dauphine, un instant touchée, non pas par les raisonnements théologiques de l'ambassadeur, mais par le désir de satisfaire sa mère, même en sacrifiant ses plus légitimes répugnances, ne tardait pas à revenir à ses résistances premières, encouragée d'ailleurs par son mari, qui avait Mme du Barry «en horreur [363]».
Vainement le duc d'Aiguillon ourdissait-il de nouvelles trames avec Mme de Narbonne, pour déterminer Marie-Antoinette à mieux traiter la favorite; vainement Mme Adélaïde, rapprochée de la comtesse par politique [364], s'efforçait-elle de rapprocher d'elle sa nièce. L'influence de la vieille tante avait cessé, et le Dauphin répondait sèchement à ses insinuations: «Ma tante, je vous conseille de ne point vous mêler dans les intrigues de M. d'Aiguillon, car c'est un mauvais sujet [365].» Lorsque Mme du Barry présenta à la Dauphine sa nièce nouvellement mariée, elle ne put obtenir une parole ni pour elle ni pour la présentée [366]. Trois mois plus tard, elle ne recevait pas meilleur accueil pour sa belle-sœur, la comtesse d'Argicourt [367]. Marie-Thérèse grondait; mais Marie-Antoinette se contentait de répondre que, si elle avait agi autrement, le Dauphin l'aurait trouvé mauvais. Et elle ajoutait ces mots, qui ne laissaient guère d'espoir de changement à sa mère: «Lorsqu'on a adopté un système de conduite, il ne faut pas en changer [368].»
La favorite, d'ailleurs, ne se plaignait plus [369]. Mercy lui avait fait un jour, «sur le présent et sur l'avenir [370],» sur l'utilité de ménager la famille royale [371], des réflexions qui finissaient par produire leur effet. L'avenir s'assombrissait pour Mme du Barry. Une fois déjà on avait parlé de son renvoi [372]. Le Roi vieillissait, divers symptômes l'avaient averti que les infirmités étaient venues avec les années; il pouvait se souvenir des sentiments de foi de sa jeunesse. Déjà la mort subite de quelques-uns de ses familiers, frappés presque sous ses yeux, avait produit sur cet esprit léger une impression très vive. Il commençait à tenir des propos sur son âge, sur l'état de sa santé, sur le compte effrayant que tout homme doit rendre à Dieu de l'emploi de sa vie. Une intrigue, habilement conduite et dans laquelle on avait eu le talent de mêler Mme Louise, pour éloigner le confesseur du Roi, l'abbé Maudoux, prêtre pieux et éclairé, qui était en même temps le confesseur de Marie-Antoinette [373], avait échoué devant la fermeté de la jeune princesse [374]. Toutes ces considérations déterminèrent-elles Mme du Barry à changer de conduite vis-à-vis de celle qui n'était que Dauphine aujourd'hui, qui pouvait être Reine demain? Toujours est-il qu'à partir des derniers mois de 1773, on voit la favorite et ses amis déployer des efforts inouïs pour se rapprocher de Marie-Antoinette [375]. Mme du Barry lui fait sans cesse des avances; elle offre d'obtenir du Roi le rappel de la comtesse de Grammont, si la Dauphine exprime qu'elle lui en saura gré [376]. Elle va même jusqu'à lui proposer de faire acheter pour elle, par le vieux monarque, de magnifiques pendants d'oreilles en brillants, estimés sept cent mille livres. Quel que fût son goût pour les pierreries, la Dauphine répondit simplement qu'elle ne souhaitait pas en augmenter le nombre [377]. Battue comme ennemie, repoussée comme alliée, Mme du Barry adopta le seul parti qui lui convînt, celui dont elle n'aurait jamais dû s'écarter: elle se tint tranquille et ne récrimina plus [378].