Ainsi se terminait, par une solution juste et qu'il eût été d'ailleurs aisé de prévoir, ce long et scandaleux débat, où, au mépris de tout ordre naturel et divin, une maîtresse, tirée de la boue, avait tenu en échec, pendant quatre ans, une princesse de sang impérial, femme de l'héritier de la couronne de France; débat qui avait donné lieu à tant de tracasseries de tout genre à la Cour, à tant de légitimes répugnances de la part de Marie-Antoinette, à tant de savantes manœuvres de Mercy, à tant de gronderies sévères et injustes de Marie-Thérèse. Assurément, pour qui raisonne froidement, avec cette indifférence quelque peu hautaine, au point de vue moral, ce souci presque exclusif des intérêts matériels, qui sont une des traditions de la diplomatie moderne, il est facile de s'expliquer les inquiétudes de l'Impératrice, ses recommandations incessantes, ses exigences même; mais il est plus facile encore de comprendre, nous dirons volontiers de partager, les virginales révoltes de Marie-Antoinette. Peut-être les intentions de l'Impératrice sont-elles plus prudentes; mais celles de la Dauphine sont incontestablement plus généreuses. On aime à sentir vibrer, dans le cœur de cette jeune femme, cette fibre délicate de la pudeur blessée, et l'on contemple avec émotion cette «chasteté de l'honneur», comme dit Burke [379], qui craint de souiller la blancheur de ses ailes par un contact indigne. Marie-Antoinette sort de ce conflit plus grande et plus pure. Si la politique la condamne, l'honnêteté publique l'absout.


CHAPITRE VII

Popularité de la Dauphine.—Traits de bonté.—Le paysan d'Achères.—Incendie de l'Hôtel-Dieu.—Entrée du Dauphin et de la Dauphine à Paris.—Enthousiasme universel.—Lettre de Marie-Antoinette à sa mère.—Représentations à la Comédie-Française et à la Comédie-Italienne.—Le comte de Provence et le comte d'Artois.—Leurs mariages.—Leurs relations avec la Dauphine.—Amusements des jeunes ménages.—La comédie dans les appartements intérieurs.—Intimité du Dauphin et de la Dauphine.—Le Dauphin devient moins timide, la Dauphine plus réfléchie.—Position solide de Marie-Antoinette à la Cour, au commencement de mai 1774.

Toutes ces tracasseries d'ailleurs ne nuisaient en rien à la popularité de la Dauphine. A part quelques courtisans dont elles intéressaient la fortune et quelques chroniqueurs dont elles alimentaient les gazettes, le public s'occupait peu de ces petites intrigues, resserrées dans les étroites limites des palais royaux. Il avait été comme ébloui de la fraîche et gracieuse apparition qui avait traversé la France, de Strasbourg à Versailles, comme un brillant et bienfaisant météore; il croyait toujours à son éclat et à sa bonté. «L'inclination naturelle des Français est d'aimer leurs princes,» écrivait, en 1753, le maréchal de Noailles [380]. Le peuple ne s'inquiétait guère d'un sourire échappé à cette enfant de quinze ans, à la vue de la tournure surannée de quelques vieilles douairières ou de quelques manquements à l'étiquette, qui scandalisaient Mme de Noailles. Le peuple aimait sa Dauphine, et il ne regardait qu'au frais épanouissement de son visage et à la tendresse de son cœur. Malheureusement, il en jouissait trop peu. De mesquines jalousies avaient fait ajourner l'entrée solennelle du jeune ménage dans sa bonne ville de Paris. Mais dans le lointain où était retenue Marie-Antoinette, le public la voyait toujours charmante, comme à l'heure de son arrivée, bonne et sensible, comme au jour où elle envoyait tout l'argent de sa cassette aux blessés de la place Louis XV. «Sa jeunesse, dit Montbarrey, sa figure, sa taille, séduisirent tous les cœurs et décidèrent l'enthousiasme [381].» Il semblait qu'on l'acclamât comme la fiancée de tout un peuple; elle était vraiment,—c'est un pamphlétaire non suspect qui l'a écrit,—«l'idole de la nation [382].» Cette France, qui ne savait que faire de son amour traditionnel pour ses princes, le donnait à plein cœur à la Dauphine. Elle était le phare lumineux vers lequel se portaient tous les regards, la source féconde d'où découlaient toutes les grâces. On ne comprenait même pas qu'une mesure populaire pût être prise, sans venir d'elle ou passer par elle.

«Mme la Dauphine se fait adorer ici, écrivait, à la fin de 1770, l'impartial Mercy, et l'opinion publique est tellement décidée à cet égard que, passé quelques jours et à l'occasion d'une diminution du prix du pain, le peuple de Paris disait hautement dans les rues et dans les marchés que sûrement c'était Mme la Dauphine qui avait sollicité et obtenu cette diminution en faveur des pauvres gens [383]

Des traits charmants, échappés de son cœur comme de naturelles saillies, et colportés par les mille voix de la renommée, entretenaient et augmentaient l'enthousiasme populaire. On se disait que le duc de Duras, gentilhomme de la chambre, ayant proposé à la jeune princesse de donner des bals pendant le séjour de Fontainebleau, elle avait répondu que «cet arrangement lui agréerait beaucoup, mais que, comme il en résulterait une augmentation de dépenses, elle ne voulait pas qu'il fût dit qu'on trouvait de l'argent pour ses amusements, et qu'on n'en trouvait pas pour payer les appointements des gens de sa maison; qu'ainsi elle renonçait par cette raison aux divertissements qui lui étaient proposés [384].» On savait qu'elle avait usé de son influence en faveur de soldats trop sévèrement punis [385]. On racontait qu'un jour, à la chasse, l'animal, étant sur ses fins, s'était jeté à la rivière; les chasseurs se hâtaient, afin d'arriver à l'hallali; mais il fallait pour cela traverser un champ de blé. La Dauphine avait aussitôt ordonné de faire un détour, «aimant mieux, disait-elle, manquer ce spectacle que de se le procurer en faisant du tort aux cultivateurs qui sont toujours peu et mal dédommagés dans de semblables occasions [386]

Une autre fois, à la chasse encore, en passant sur un pont, le postillon de son carrosse était tombé et si malheureusement que quatre des chevaux de l'attelage lui avaient passé sur le corps; on l'avait relevé sanglant et sans connaissance. La Dauphine s'arrêta immédiatement et voulut que le blessé fût pansé devant elle: «Mon ami, disait-elle à un page avec une vivacité toute spontanée, va chercher le chirurgien.»—«Cours vite pour un brancard, disait-elle à un autre; vois s'il parle, s'il est présent.» Et elle ne quitta la place que lorsqu'elle se fut assurée que le blessé serait bien soigné et porté bien doucement à Versailles, où elle le fit traiter par son premier chirurgien. La Cour et le public furent ravis et le propos général à Paris et à Versailles fut qu'en cette conjecture «Marie-Thérèse aurait bien reconnu sa fille, et Henri IV, son héritière [387]».

La jeune princesse avait pour ses gens des attentions charmantes et des délicatesses exquises. Un jour, le cheval de son écuyer la frappait au pied d'une ruade; elle surmontait sa douleur et continuait sa promenade, quoiqu'elle eût le pied fort enflé, pour épargner à cet homme le chagrin d'avoir été l'auteur involontaire de l'accident [388]. Un autre jour, le valet de service s'étant blessé en voulant approcher un meuble un peu lourd, elle se mettait à laver elle-même sa blessure et à lui faire des compresses avec son mouchoir [389]. Une autre fois encore, elle renonçait à des promenades à cheval, pour lesquelles on connaît sa passion, afin de permettre à son écuyer de retourner près de sa femme souffrante [390].