Et ce n'était pas seulement aux gens de son service qu'elle témoignait ces égards et cette sensibilité, c'était à tous les pauvres et à tous les malheureux. Un an après les incidents que nous venons de raconter, à Compiègne, un palefrenier de la comtesse de Provence, en traversant la ville, tombait de cheval et se blessait grièvement. La princesse passait froidement, sans plus s'inquiéter de l'accident; mais la Dauphine, qui suivait à une petite distance, fit arrêter sa voiture, donna des ordres pour que le blessé fût secouru, et ne s'éloigna pas avant que ses ordres n'eussent été exécutés. Le public ne manqua pas de comparer la conduite des deux belles-sœurs, et l'on devine que la comparaison ne fut pas à l'avantage de la comtesse de Provence [391].
Mais le fait le plus connu, celui qui fit le plus de sensation, fut ce qu'on appelle l'événement d'Achères [392]. C'était à Fontainebleau, à la chasse encore, le 16 octobre 1773. Le cerf aux abois, faisant tête, s'était réfugié dans un petit enclos du village d'Achères. Là, ne trouvant pas d'issue, rendu furieux par le désespoir, il s'était jeté sur un paysan qui cultivait l'enclos, et l'avait frappé de deux coups de ses bois, l'un à la cuisse, l'autre au corps. L'homme avait été renversé, mortellement blessé. Sa femme, folle de douleur, s'était précipitée vers les chasseurs et était tombée évanouie. Le Roi, après avoir ordonné qu'on prît soin d'elle, s'était éloigné. La Dauphine descendit de sa calèche, fit respirer des sels à cette malheureuse, et, après l'avoir tirée de son évanouissement, profondément émue elle-même, lui prodigua son argent, ses consolations et ses larmes. Elle la fit ensuite monter dans sa voiture, donna l'ordre qu'on la reconduisît chez elle, et ne regagna la chasse qu'après s'être assurée que les deux malades recevraient les soins nécessaires.
La Cour entière, entraînée par ce noble exemple, parti de si haut, voulut venir en aide aux infortunés. Le Dauphin vida sa bourse entre leurs mains, la comtesse de Provence en fit autant [393]. Les jours suivants, Marie-Antoinette ne manqua pas d'envoyer prendre des nouvelles du blessé dont l'état avait d'abord paru désespéré et qui guérit cependant, grâce aux soins que, sur l'ordre de la jeune princesse, lui donnèrent les chirurgiens de la Cour [394]. Le public, instruit de ces détails, et ravi des larmes d'attendrissement qu'il avait vu verser à la Dauphine, ne tarit pas en éloges sur son compte; il n'y avait pour elle qu'un cri d'admiration. A Fontainebleau, le peuple s'attroupait, partout où il pouvait espérer la rencontrer [395]. A Marly, à Versailles, on se portait sur son passage avec un empressement et des acclamations qui effarouchaient presque sa timidité. Les gazettes du temps étaient remplies de vers en son honneur, et une femme d'esprit, la princesse de Beauvau, disait ce mot, qui était trop dans le goût du jour, pour ne pas faire fureur: «Mme la Dauphine suivait la nature, et Mr le Dauphin suivait Mme la Dauphine [396].»
Nous pourrions multiplier ces exemples, qui surabondent dans les Mémoires contemporains et dans les rapports de Mercy [397]. Nous n'en citerons plus qu'un. Dans la nuit du 29 au 30 décembre 1772, un épouvantable incendie éclata à l'Hôtel-Dieu de Paris. Le feu, après avoir couvé dans les souterrains, se développa vers une heure du matin avec une telle violence que la lueur se voyait jusqu'aux extrémités de la ville. Malgré la promptitude des secours, malgré l'activité du corps des pompiers récemment organisé et le dévouement des travailleurs à la tête desquels étaient l'archevêque de Paris, Mgr de Beaumont, les principaux magistrats et les religieux de la cité, la plupart des bâtiments furent détruits; on évaluait la perte à deux millions. Dix malades furent brûlés; les autres furent transportés à la hâte à l'archevêché, à Notre-Dame et dans les églises; mais plusieurs de ceux qui étaient accourus pour porter secours périrent dans les flammes ou furent blessés.
Consterné par cet effroyable sinistre, l'archevêque de Paris fit un chaleureux appel à la charité publique et ordonna des quêtes. Dès que Marie-Antoinette en fut informée, elle s'empressa d'envoyer mille écus, et avec une modestie qui l'honore encore plus que sa compassion elle s'entoura des précautions les plus minutieuses pour que personne n'en sût rien, poussant même le mystère jusqu'à n'en rien dire à Mercy et à Vermond [398].
Malgré tout, le secret transpira et le public sut d'autant meilleur gré à la jeune princesse de cette généreuse charité que l'initiative venait d'elle-même et que personne, dans la famille royale, ne lui en avait donné l'exemple [399]. Mais ces compliments même embarrassaient sa pudeur, et elle ne savait comment s'y soustraire [400].
Aussi, lorsque, le 8 juin 1773, précédée de ces souvenirs et portant au front l'auréole de toutes ces espérances, Marie-Antoinette fit enfin son entrée dans la capitale, l'enthousiasme de la population parisienne fut indescriptible. Il était d'usage que cette cérémonie de l'entrée suivît de près, pour le Dauphin, la célébration du mariage [401]; mais la cabale qui redoutait la popularité de la jeune princesse et ne voulait pas la grandir par l'éclat d'un triomphe public avait réussi à éveiller l'ombrageuse susceptibilité du vieux monarque, qui, depuis longtemps, n'était plus habitué aux acclamations [402]. Docile aux inspirations de sa maîtresse et de son ministre, Louis XV s'était toujours opposé à ce que la cérémonie officielle eût lieu, et Marie-Antoinette n'avait jamais eu, malgré son ardent désir, la jouissance de voir Paris et de s'y faire voir; elle n'avait pas même pu, comme elle l'avait projeté un jour, en parcourir les boulevards [403]. Enfin, au mois de mai 1773, elle se décida à parler au Roi de son désir, et ce prince, qui ne savait rien refuser en face, lui répondit qu'il ne demandait pas mieux, et qu'elle était libre de choisir le jour qui lui conviendrait [404]. La date fut fixée au 8 juin; les préparatifs furent poussés avec vigueur, et la cérémonie fut magnifique. Depuis longtemps on n'avait rien vu de pareil. Le peuple de Paris avait soif de contempler cette jeune princesse, dont tous les échos de la renommée célébraient la grâce et les vertus, et qu'il ne connaissait pas encore.
A la porte de la Conférence, les deux époux furent reçus par M. le duc de Brissac, gouverneur de Paris, le lieutenant de police, M. de Sartines, le Corps de ville et le prévôt des marchands. Là, pendant qu'on leur présentait sur un plat d'argent les clefs de la bonne ville, les Dames de la halle leur offraient les prémices des marchés, des fleurs et des fruits. L'auguste couple prit place avec sa suite dans un carrosse de gala, et, traversant le quai des Tuileries, le Pont-Royal, le quai Conti, où le prévôt de de la Monnaie avait rangé sa compagnie à cheval, le Pont-Neuf, où le lieutenant criminel attendait au pied de la statue de Henri IV, avec les gardes de robe courte, le quai des Orfèvres, la rue Saint-Louis, passant devant l'Hôtel-Dieu, où la mère-prieure se tenait avec ses religieuses, il arrivait à Notre-Dame. Salués à la porte par l'archevêque et le chapitre, le Dauphin et la Dauphine allaient s'agenouiller dans le chœur et de là à la chapelle de la Sainte Vierge, où un chapelain du Roi célébrait une messe basse, pendant que la musique de la cathédrale exécutait un motet. Après la messe, ils visitaient le trésor, se rendaient ensuite à Sainte-Geneviève, faisaient le tour de la châsse de la Sainte, et revenaient enfin aux Tuileries. Au collège Louis-le-Grand, le recteur de l'Université, à la tête des quatre Facultés, les haranguait; au collège Montaigu, les étudiants leur récitaient des vers.
C'étaient là les cérémonies officielles, mais ce qui n'était pas dans le programme, c'était l'enthousiasme vraiment extraordinaire du public. Sur tout le parcours du cortège, la foule était si compacte qu'il était presque impossible à la voiture d'avancer. Partout des décorations, des arcs de triomphe, le pavé jonché de fleurs, partout des vivats frénétiques. La Dauphine avait un sourire pour chacun, un salut pour les personnes de distinction, un rayonnement pour tout ce peuple. «Il est impossible, écrivait Mercy, de se montrer avec plus de grâce, plus de charme et plus de présence d'esprit que n'en a marqué Mme l'Archiduchesse dans cette conjoncture [405].» Son sourire allait au cœur. Les mains applaudissaient, les mouchoirs s'agitaient, les chapeaux volaient en l'air, c'était une ivresse universelle. Avec sa bonté habituelle, la jeune princesse avait ordonné à sa garde de laisser tout le monde approcher; il semblait que, pour ce jour-là, la vieille étiquette avait été abolie. Aux Tuileries, les femmes de la halle dînaient dans la salle des Concerts; palais et jardin, tout était plein de monde. Lorsque la Dauphine parut au balcon, elle ne put s'empêcher de s'écrier, effrayée de ces vagues humaines: «Mon Dieu! que de monde!»—«Madame, répliqua galamment le duc de Brissac, n'en déplaise à M. le Dauphin, ce sont deux cent mille amoureux de votre personne.»
Mais le Dauphin n'était point jaloux: il était heureux. L'enthousiasme de cette foule, le charme de sa compagne avaient réagi sur lui, et, triomphant de sa timidité naturelle, il avait répondu avec aisance aux harangues qui lui avaient été adressées [406]. Son habituelle froideur s'était comme illuminée d'un reflet de la grâce de sa jeune femme, et le peuple, remarquant avec bonheur cette transformation inattendue, en faisait remonter l'honneur à la Dauphine: «Qu'elle est belle! Qu'elle est charmante!» répétait-on partout.