Après le dîner en public, les deux époux, au bras l'un de l'autre, descendirent dans le jardin des Tuileries et s'y promenèrent. Cinquante mille personnes étaient entassées dans les allées, sur les bancs, sur les balustrades, jusque sur les arbres. Les masses étaient si compactes que le couple royal resta près de trois quarts d'heure sans pouvoir ni avancer ni reculer; un moment même, il fut séparé de sa suite [407]. Mais cet empressement les ravissait tous deux; ils se sentaient en sûreté au milieu de ce peuple, jouissaient de son ivresse, écoutaient avec attendrissement les acclamations naïvement enthousiastes qui s'échappaient de toutes ces poitrines, et la seule recommandation que la Dauphine faisait à ses gardes, c'était de n'écarter personne et de laisser approcher autant qu'on le voudrait.

Lorsque, au retour de cette enivrante promenade, et avant de partir, les deux princes remontèrent au château pour contempler une dernière fois ce spectacle, et restèrent une demi-heure sur la terrasse, malgré les rayons d'un soleil ardent, saluant de la main, à droite et à gauche, la foule qui se pressait au pied des Tuileries, il n'y eût dans toute cette foule qu'un immense cri de joie et de ravissement. On a dit que la France avait eu pour Louis XV enfant des tendresses de mère et d'amante; il semble que, le 8 juin 1773, la capitale avait retrouvé pour Marie-Antoinette quelque chose de ces tendresses-là.

Quant à la Dauphine, elle avait peine à retenir les larmes de bonheur qui lui montaient aux yeux: «Ah! le bon peuple!» répétait-elle sans cesse [408].

«J'ai eu mardi dernier, écrivait-elle quelques jours plus tard à sa mère, une (fête) que je n'oublierai de ma vie: nous avons fait notre entrée à Paris. Pour les honneurs, nous avons reçu tous ceux qu'on a pu imaginer; tout cela, quoique fort bien, n'est pas ce qui m'a touché le plus; mais c'est la tendresse et l'empressement de ce pauvre peuple, qui, malgré les impôts dont il était accablé, était transporté de joie de nous voir. Lorsque nous avons été nous promener aux Tuileries, il y avait une si grande foule que nous avons été trois quarts d'heure sans pouvoir ni avancer ni reculer. M. le Dauphin et moi avons recommandé plusieurs fois aux gardes de ne frapper personne, ce qui a fait un très bon effet. Il y a eu si bon ordre dans cette journée que, malgré le monde énorme qui nous a suivis partout, il n'y a eu personne de blessé. Au retour de la promenade, nous sommes montés sur une terrasse découverte et y sommes restés une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma chère maman, les transports de joie, d'affection qu'on nous a témoignés dans ce moment. Avant de nous retirer nous avons salué avec la main le peuple, ce qui a fait grand plaisir. Qu'on est heureux, dans notre état, de gagner l'amitié de tout un peuple à si bon marché! Il n'y a pourtant rien de plus précieux; je l'ai bien senti et ne l'oublierai jamais [409]

Louis XV attendait à Versailles, avec une certaine impatience, le retour de ses petits-enfants: «Mes enfants, leur dit-il quand ils revinrent, j'étais presque inquiet. Vous devez être bien fatigués de votre journée.»—«C'est la plus douce de notre vie,» répondit la Dauphine [410], et, associant par une délicate flatterie le nom du Roi à celui de ses enfants dans les démonstrations populaires dont ils avaient été l'objet: «Il faut, dit-elle au vieux monarque, que Votre Majesté soit bien aimée des Parisiens, car ils nous ont bien fêtés [411]

Ravie d'une réception si enthousiaste, la jeune princesse n'avait qu'un désir: revenir souvent dans une ville qui la saluait par de pareilles acclamations. Elle obtint du Roi la permission d'y retourner toutes les semaines au spectacle, d'abord dans un appareil tout royal, au son du canon de la Bastille et des Invalides, avec un grand déploiement de gardes françaises et suisses aux abords du théâtre et sur la scène même [412], bientôt avec la plus grande simplicité, en petite robe et avec une suite peu nombreuse [413]. Voyages d'apparat ou voyages intimes, le succès ne fut pas moins grand. «Il y aurait un volume, écrivait Mercy, de tous les propos attendrissants qui se tenaient, des remarques qui se faisaient sur la figure, sur les grâces, sur l'air d'affabilité et de bonté de Mme l'Archiduchesse [414]

Un jour, le 23 juin, à la Comédie-Française, on donnait le Siège de Calais. Au troisième acte, au moment où Mlle Vestris prononça ces deux vers:

Le Français dans son prince aime à trouver un frère,

Qui, né fils de l'État, en devienne le père,