Quelque peine qu'on prît pour éveiller sa jalousie, Louis XV jouissait du triomphe éclatant de ses petits-enfants [421]. Mesdames, il est vrai, en concevaient de l'humeur et la cabale redoublait de haine et de rage, mais elle s'épuisait en vains efforts. L'entrée du comte et de la comtesse de Provence, à laquelle on avait voulu donner une splendeur royale, pour contrebalancer l'impression produite par celle du Dauphin, n'aboutissait qu'à un pitoyable échec [422]. Ce pompeux appareil laissait le public indifférent; le comte et la comtesse de Provence étaient complètement éclipsés par la Dauphine; c'était d'elle seule qu'on parlait, c'était elle seule qu'on voulait voir [423].

On conçoit qu'entourée de ce brillant cortège de sympathies populaires, la Dauphine n'avait pas grand'chose à redouter des brigues de palais et des rivalités de Cour. Le comte de Provence, qui devait, quarante ans plus tard, inaugurer le régime constitutionnel en France et panser d'une main si sage les blessures faites au pays par la Révolution et l'Empire, n'annonçait pas encore, à cette époque, les qualités qu'il déploya sur le trône. Plus jeune d'un an que le Dauphin, il avait montré, dès son enfance, une ambition précoce, un caractère réfléchi, mais suspect et porté à l'intrigue. Esprit fin et cultivé, ayant à la fois le goût des lettres et celui de la politique, très exalté par son entourage et habituellement aux dépens de son frère aîné [424], il dissimulait mal son dépit de n'être qu'au second rang quand il se croyait appelé au premier. Avec de pareilles aspirations et de pareils froissements, il semblait un instrument tout préparé entre les mains de la cabale hostile à Marie-Antoinette. On avait cherché à l'opposer à son frère, surtout lorsque son mariage avec une princesse de Savoie eut assuré sa situation à la Cour: on affecta, à cette occasion, de lui constituer un état de maison égal à celui du Dauphin. Sa femme, sans esprit et sans grâce [425], avec un caractère italien [426], se prêtait volontiers à ces petits manèges ambitieux. A plusieurs reprises, Marie-Antoinette avait eu à se plaindre de l'attitude que le jeune couple avait prise vis-à-vis d'elle. Puis il y avait eu un revirement complet. Était-ce sentiment d'impuissance en face du crédit croissant de la Dauphine? Était-ce regret de s'être laissé entraîner par le duc de la Vauguyon? Était-ce simple changement de front dans un plan persévéramment ambitieux? Toujours est-il qu'après la mort de son gouverneur, le jeune prince chercha à se rapprocher de sa belle-sœur [427], lui faisant l'aveu de ses torts et les rejetant tous sur M. de la Vauguyon [428]. Bonne et sans rancune, Marie-Antoinette ne demandait qu'à oublier les tracasseries; les relations s'établirent promptement sur le pied de l'intimité. Chaque matin, le comte de Provence venait chez la Dauphine [429], lui apportant les nouvelles de la Cour, les chansons et les bons mots du jour [430]; il combinait avec elle des projets d'amusements [431], lui remettait même des plans de conduite [432], proposait de former bande à part à la Cour [433]. Toujours confiante et sans calcul, Marie-Antoinette se laissait aller au charme d'une amitié qui, grâce aux sages conseils de Mercy, n'offrait que de l'agrément sans inconvénient: le besoin de société, le désir d'échapper au despotisme de Mesdames, l'attrait d'une conversation spirituelle, la disposaient à cet abandon. Mais un jour les rapports qu'elle surprit entre son beau-frère et le duc d'Aiguillon lui montrèrent que tout n'était pas parfaitement sincère dans la conduite du jeune prince [434]. Dès lors elle se tint sur ses gardes; les visites du comte de Provence devinrent moins fréquentes et les relations, tout en restant bonnes, cessèrent d'être confiantes.

Le second frère du Dauphin, le comte d'Artois, n'avait pas des visées si hautes. D'une figure charmante, d'une taille bien prise, de manières vives et dégagées, habile à tous les exercices du corps, brave et galant comme un Bourbon, le seul prince élégant de la famille royale aux yeux des contemporains [435], il s'occupait moins d'affaires que de plaisirs; il ne voulait pas dominer, mais amuser et s'amuser. Son caractère était tout l'opposé de celui du comte de Provence. Autant l'un était froid et dissimulé, ne laissant rien au hasard, autant l'autre se montrait gai et ouvert, aimable et plein d'entrain, mais vaniteux et léger, inconsidéré dans ses propos, inconséquent dans sa conduite. Narguant les ministres, se moquant de l'opinion, n écoutant personne, il s'était attiré maintes fois le mécontentement et les remontrances de son frère aîné. La Dauphine affectait de ne pas le prendre au sérieux et de tourner en plaisanterie ce qu'il pouvait dire ou faire de «déraisonnable [436]». Cette conduite, tout en mortifiant le jeune prince, lui en imposait [437]; mais il était facile de prévoir que cette impression durerait peu et qu'un jour viendrait où la société de ce beau-frère, spirituel et agréable, mais étourdi, turbulent, «hardi à l'excès [438]», pourrait devenir un péril.

Quant à la comtesse d'Artois, disgraciée de la nature, petite, médiocrement prise dans sa taille, avec un nez très allongé, des yeux mal tournés, une bouche trop large, une physionomie irrégulière [439], non moins disgraciée du côté de l'esprit et des moyens, nulle et peu aimée de son mari, elle ne pouvait être pour Marie-Antoinette une rivale, quoique la cabale, un moment aidée par le ministre de Sardaigne, comte de la Marmora [440], eût essayé d'opposer les deux sœurs piémontaises à l'Archiduchesse autrichienne.

Mais Marie-Antoinette ne se montrait pas jalouse. Forte de sa supériorité et guidée par l'inspiration de son cœur, elle ne s'inquiétait pas de ces manœuvres qui ne pouvaient plus l'atteindre et ne songeait qu'à établir l'harmonie dans la famille royale. Elle réussit dans cette délicate entreprise [441]. Sans former un parti, comme l'avait demandé le comte de Provence, ce qui n'eût pas été sans danger, on formait une réunion des jeunes ménages. On organisait des divertissements en commun; on avait des bals, des soirées, des soupers en famille [442]; on allait ensemble aux bals de l'Opéra. On fit plus: on joua la comédie. Dans un cabinet de l'entresol de Versailles, où personne ne pénétrait, on dressa en cachette un théâtre, dont les diverses parties pouvaient se détacher et se renfermer dans une armoire. On résolut d'apprendre et de jouer les meilleures pièces du répertoire français. Les trois princesses, le comte de Provence et le comte d'Artois, faisaient les acteurs; M. Campan était le régisseur de cette petite troupe improvisée; le Dauphin formait l'Assemblée. Le comte de Provence savait imperturbablement ses rôles; le comte d'Artois les disait avec grâce, la Dauphine avec finesse; les autres princesses jouaient mal. De temps à autre on entendait le gros rire du Dauphin saluant l'entrée en scène des acteurs. Cela dura ainsi quelque temps; on s'amusait beaucoup: le mystère même dont s'entourait la royale troupe donnait plus de piquant encore et plus de saveur à ce fruit défendu. Malheureusement, un jour, M. Campan, déjà en costume, étant descendu pour aller chercher dans le cabinet de toilette un objet oublié, rencontra sur son passage un valet de garde-robe. Le secret était découvert, on eut peur qu'il fût trahi. Qu'aurait dit le Roi, qu'auraient dit Mesdames de ces amusements d'écoliers en vacances? On redouta leurs reproches et l'on renonça à un divertissement qui jetait un peu de variété dans la monotonie de la Cour et auquel le Dauphin lui-même avait pris un véritable goût [443].

L'intimité d'ailleurs grandissait chaque jour entre les deux époux. Le Dauphin subissait le charme de sa jeune femme, et elle, de son côté, sentait tout ce qu'il y avait en lui de qualités sérieuses, de loyauté, de vraie tendresse même, sous cet extérieur un peu brusque, sous cette enveloppe un peu épaisse. Quels que fussent l'esprit du comte de Provence, l'élégance du comte d'Artois, elle n'hésitait pas à reconnaître que, pour la sûreté des relations, son mari leur était très supérieur. Un jour, irritée des manœuvres tortueuses du comte de Provence, blessée des légèretés du comte d'Artois, elle s'était jetée dans les bras du Dauphin en s'écriant: «Je sens, mon cher mari, que je vous aime tous les jours davantage. Votre caractère d'honnêteté et de franchise me charme; plus je vous compare avec d'autres, plus je connais combien vous valez mieux qu'eux [444]

Sans doute, il y avait encore chez le jeune prince des points qui laissaient à désirer, des traits même qui choquaient parfois la délicatesse toute féminine, la distinction innée, la nature primesautière de Marie-Antoinette. Il eût été difficile peut-être de rencontrer deux caractères offrant plus de contrastes que ceux de ces deux époux. C'était la vivacité unie à la froideur, l'expansion à la taciturnité, la grâce incarnée à une sorte d'inélégance native; en un mot, si je puis m'exprimer ainsi, c'était le diamant poli à côté du diamant brut. Le Dauphin avait certains goûts dont s'accommodait mal l'élégance suprême de sa femme; passionné pour la chasse, les exercices violents, les travaux manuels, il s'y livrait avec une ardeur immodérée qui compromettait sa santé et lui faisait contracter un air de négligence et de rudesse toujours fâcheux chez un futur souverain, plus fâcheux encore à cette Cour de Versailles qui donnait le ton à l'Europe. La Dauphine le comprenait; elle en adressait à son mari des reproches, un peu vifs peut-être; le Dauphin, d'abord piqué, se mettait à pleurer; la jeune femme, émue, mêlait ses larmes à celles de son mari, et le raccommodement était fort tendre. Et le comte de Provence, témoin de cette scène, ayant demandé en plaisantant si la paix était faite, le Dauphin répondait galamment «que les querelles des amants n'étaient jamais de longue durée [445]».

Sous la douce influence de cette gracieuse Égérie, un revirement heureux s'opérait dans les manières du jeune prince. Cette «matière en globe [446]», comme l'appelait Joseph II, commençait à livrer ses trésors. Le Dauphin parvenait à vaincre sa timidité, parlait davantage, avait plus d'aisance dans le monde [447], prenait plus de goût à la danse [448] et aux plaisirs de société, tout en donnant plus de temps aux choses sérieuses et en particulier à la lecture [449]; car, cette jeune femme, à laquelle on avait si longtemps reproché de ne pas s'occuper assez de travaux intellectuels, était maintenant la première à prêcher l'étude à son mari. Elle jouissait en silence de ces progrès, ne s'attachant qu'à les mettre en relief, sans songer à en tirer vanité [450]; mais le public lui en reportait l'honneur [451] et le jeune prince lui en témoignait en toute occasion sa reconnaissance. «Il faut convenir, lui disait-il un jour, que vous m'avertissez toujours bien à propos [452].»—«M'aimez-vous bien?» lui demandait-il une autre fois?—«Oui, répondait la princesse avec une spontanéité pleine de franchise, et vous ne pouvez en douter; je vous aime sincèrement et je vous estime encore davantage [453]

Le Dauphin était touché de cet aveu naïf: il devenait tendre et presque galant avec sa femme [454]; sa confiance en elle augmentait de jour en jour, et il lui témoignait en mainte occasion une «condescendance sans bornes [455]». «Sa déférence pour Mme l'Archiduchesse, écrivait Mercy trois semaines à peine avant la mort de Louis XV, prouve le cas qu'il fait de ses avis, et on voit qu'il en a une reconnaissance qui l'attache de plus en plus à son auguste épouse [456]

A cette date, la situation de Marie-Antoinette avait pris une consistance que rien ne semblait plus pouvoir ébranler. Depuis un an, et en particulier depuis la triomphante entrée à Paris, son crédit, à travers les fluctuations inévitables de la vie de la Cour, n'avait cessé de grandir. La cabale qui avait cherché à l'ébranler avait dû s'avouer vaincue [457]. Mesdames, âpres le premier moment d'humeur, s'étaient résignées, en apparence du moins, à voir dans la Dauphine la future maîtresse de l'État; le comte et la comtesse de Provence se faisaient une étude de lui plaire [458]; le duc d'Aiguillon imposait silence à sa rancune et cherchait les occasions de lui être agréable [459]; le contrôleur général prenait ses ordres [460]; la favorite elle-même faisait des avances, et tous ceux qui, à la Cour, songeaient à leur avenir, sentaient qu'ils n'avaient d'autre parti à prendre que de tâcher de trouver un appui dans l'amitié et la bienveillance de la Dauphine [461]. Elle désarmait toutes les jalousies, décourageait toutes les intrigues.