Quant à son succès dans le public, il était trop brillant et nous en avons trop parlé plus haut pour qu'il soit besoin d'y revenir ici.

Mais ce qu'il importe de remarquer, parce que cela a été contesté, c'est que ce succès, Marie-Antoinette le devait à elle-même et au développement croissant de ses qualités. Quoi qu'on en ait pu dire, et malgré des rechutes inévitables à son âge, elle avait fait, pendant ces quatre années, des efforts sincères pour se corriger des défauts que lui signalaient avec une persévérante vigilance sa mère et le comte de Mercy. «Je ferai le moins de fautes que je pourrai, disait-elle un jour; quand il m'arrivera d'en commettre, j'en conviendrai toujours [462].» Elle avait tenu parole, et, sur bien des points, elle avait réussi à mieux faire. L'enfant vive, irréfléchie, un peu volontaire, qui avait franchi le Rhin le 7 mai 1770, était devenue une jeune femme posée, ardente encore parfois et toujours candide et naïve, mais ne se laissant plus autant entraîner par le premier mouvement, calculant mieux la portée de ses paroles et de ses actes, et ajoutant à l'attrait de saillies naturelles et d'une tendresse de cœur spontanée le charme plus durable d'une conduite soutenue et d'une attitude réfléchie. Et c'est avec un légitime orgueil qu'elle pouvait dire un jour à son fidèle conseiller, sans que celui-ci eût aucune objection à lui faire: «Convenez que je me suis réformée sur bien des choses [463]

Son esprit, d'abord nonchalant et distrait, cherchait sincèrement à s'appliquer et à s'intéresser aux choses sérieuses [464]. Son intelligence, qui comprenait merveilleusement les affaires, mais qui les redoutait à l'excès [465], commençait à se plier un peu plus aux combinaisons multiples de la politique [466]. Et sa piété se maintenait intacte et pure, sous la direction éclairée d'un prêtre vertueux et modeste, l'abbé Maudoux [467]. Un jugement toujours droit, quand il ne subissait pas une influence étrangère, une perspicacité qui déroutait souvent Mercy [468], une sagacité merveilleuse à apprécier les hommes et les choses [469], telles étaient les qualités maîtresses qui semblaient devoir assurer à la Dauphine un avenir brillant et un empire irrésistible, si elle savait s'affranchir d'un reste de timidité [470], d'un goût encore trop vif pour les plaisirs [471], si elle savait surtout se soustraire aux importunités et aux insinuations de son entourage [472]. Et cet empire empruntait une force de plus à l'art dans lequel elle excellait, de tenir la Cour, de présider un cercle, de dire à chacun un mot aimable, à la bonne grâce innée en elle et que rehaussait maintenant, avec l'assurance que donne un âge plus mûr, le charme d'une sereine dignité.

Tous ceux qui l'avaient connue dans son enfance et qui la revoyaient à la fin de 1773 ou au commencement de cette année 1774, qui devait être décisive pour elle, le baron de Neny [473], le feld-maréchal Lascy [474], étaient frappés de cette transformation heureuse. Mercy écrivait: «Du côté des principes, du caractère et du jugement, Mme la Dauphine est douée d'une façon si heureuse qu'il est moralement impossible quelle tombe jamais dans des erreurs de quelque conséquence, soit pour le présent, soit pour l'avenir [475]

Et Marie-Thérèse elle-même, si sévère pour sa fille, sévère parfois jusqu'à l'injustice, ne pouvait s'empêcher de répondre à son fidèle ambassadeur, le 5 avril 1774:

«Je suis rassurée sur les nouvelles que vous me mandez sur la conduite de ma fille [476]

Et c'est ainsi qu'au milieu des intrigues et des cabales, mais n'ayant plus rien à en redouter, aimée du public, jalousée peut-être, mais respectée à la Cour, dominant tout par la supériorité de son rang, éclipsant tout par l'éclat de ses qualités personnelles [477], Marie-Antoinette s'avançait, souriante et légère, non pas, hélas! sans ennemis, mais sans rivales, non pas sans écueils, mais avec confiance et d'un pas ferme, vers l'heure prochaine où la Dauphine allait devenir Reine de France.