A cinq heures, Louis XV manda le duc d'Aiguillon et lui parla à voix basse. On supposa aussitôt qu'il lui donnait des ordres pour l'éloignement de la favorite et le bruit se répandit que le confesseur avait fait de cet éloignement une condition de l'absolution [499]. Qu'y avait-il de vrai dans cette rumeur? C'est le secret de Dieu et des âmes. On remarqua seulement qu'à trois reprises différentes le Roi rappela l'abbé Maudoux [500], et qu'il attendait les sacrements avec la plus grande impatience, envoyant plusieurs fois le prince de Beauvau à la fenêtre, pour voir si le grand aumônier n'arrivait point [501].

A sept heures [502], le cardinal de la Roche-Aymon parut, apportant le Saint-Viatique. Les troupes étaient sous les armes; sur la défense formelle de leur grand-père, le Dauphin et ses frères n'avaient suivi le Saint Sacrement que jusqu'à la première marche de l'escalier; Mesdames l'accompagnèrent jusqu'à la chambre, où se trouvaient réunis les princes du sang et les ministres [503]. Dès qu'il aperçut le grand aumônier, le malade, sentant se réveiller toute la vivacité d'une foi que quarante ans de désordres n'avaient pu éteindre, rejeta brusquement ses couvertures, se découvrit et chercha à se mettre à genoux joignant les mains «avec une piété qui faisait fondre en larmes [504]». Comme on voulait l'en empêcher: «Quand mon grand Dieu, s'écria-t-il, fait à un misérable comme moi l'honneur de venir le trouver, c'est le moins qu'il soit reçu avec respect [505].» Lorsqu'il eut communié, il fit signe au grand aumônier, et celui-ci, s'adressant aux courtisans qui se trouvaient là: «Messieurs, dit-il, le Roi m'ordonne de vous dire, ne pouvant pas parler lui-même, qu'il se repent de ses péchés, et que, s'il a scandalisé son peuple, il en est bien fâché; qu'il est dans la ferme résolution de rentrer dans les voies de sa jeunesse et d'employer tout ce qui lui reste de vie à défendre la religion [506].» Quand le grand aumônier parla du repentir que le Roi avait des scandales de sa vie: «Monsieur le cardinal», interrompit le mourant en se retournant péniblement sur son oreiller, «Monsieur «le cardinal, répétez ces mots, répétez-les [507]

Ainsi s'achevait, dans la manifestation de regrets tardifs mais réels et dans l'exercice d'une piété édifiante et sincère, cette existence royale si coupable devant Dieu et devant les hommes. Les contemporains, même les moins religieux, furent frappés de ce retour, de la fermeté avec laquelle le Roi avait soutenu cette émouvante cérémonie [508], de «la tranquillité, de la patience, de la douceur, du courage avec lesquels il s'était déterminé à remplir ses devoirs [509]»; et Mme Louise écrivait à l'abbé Bertin: «Je suis si consolée, quand je pense aux grâces singulières que le Roi a reçues dans ses derniers moments, et dont il paraît avoir si bien profité, que, s'il dépendait de moi de le rappeler à la vie, j'avoue que je ne voudrais pas le replonger au milieu des dangers et risquer son âme une seconde fois [510]

A partir du 7, le mal alla toujours en s'aggravant. Le 9, tout espoir était perdu; le Dauphin demanda des prières à l'archevêque de Paris et donna l'ordre au contrôleur général d'envoyer deux cent mille francs pour les pauvres de la capitale, enjoignant de prendre cette somme sur sa pension et celle de la Dauphine [511]. Le soir, l'évêque de Senlis, premier aumônier, administra l'extrême-onction. Le lendemain, à onze heures, l'agonie commença. Le grand aumônier récita les dernières prières [512], et ce même jour, 10 mai, entre trois et quatre heures du soir, au moment où le cardinal venait de prononcer ces mots: Proficiscere, anima christiana [513], rongé par l'infection, le corps tombant en pourriture, mais l'âme encore ferme, conservant jusqu'au bout sa présence d'esprit et donnant jusqu'à la dernière heure des marques d'une pénitence vraiment chrétienne [514], Louis XV expirait, au milieu de l'indifférence universelle. Une bougie, placée sur une fenêtre du Château, apprenait à la France que ce long régne de soixante ans venait de finir, et tout se préparait à la hâte pour un départ précipité. A ce moment, rapporte un témoin oculaire, «un bruit terrible, et absolument semblable à celui du tonnerre, se fit entendre dans la première pièce de l'appartement: c'était la foule des courtisans, qui désertait l'antichambre du souverain expiré pour venir saluer la nouvelle puissance de Louis XVI [515]


CHAPITRE IX

Commencements du règne de Louis XVI.—Difficultés de la situation.—Espérances du public.—Popularité des nouveaux souverains.—Maurepas appelé au ministère.—Chute des anciens ministres.—Retour de Choiseul.—Attitude politique de la Reine.—Sa répugnance pour les affaires.—Marie-Thérèse, Mercy et Vermond l'engagent à s'en occuper.—Marie-Antoinette résiste à ces conseils.—Soupers de la Cour.—L'étiquette.—La Reine s'en affranchit.—Inconvénients qui résultent de cet abandon.—Inoculation du Roi.

On raconte qu'au moment où la comtesse de Noailles, pénétrant la première dans l'appartement du Dauphin et de la Dauphine, les salua Roi et Reine de France, Louis XVI et Marie-Antoinette tombèrent à genoux en versant des larmes et en s'écriant: «Mon Dieu, gardez-nous! protégez-nous! Nous régnons trop jeunes [516]

C'était le cri du cœur et le cri de la raison.