La situation en effet était critique. Un roi de vingt ans, qui avait toujours été systématiquement éloigné des affaires [517]; une reine de dix-neuf, qui n'en avait pas le goût; une Cour divisée; des finances ruinées [518]; à l'extérieur, nul prestige; à l'intérieur, des difficultés inextricables, aggravées chaque jour par l'insouciance de Louis XV, et, avec cela, une opinion publique d'autant plus exigeante que les réformes étaient plus nécessaires et les espérances plus impatientes; ah! Marie-Thérèse n'avait que trop raison de dire: «Je suis en peine et vraiment en peine... le fardeau est grand [519]

Dans le public, on était tout à la joie et à l'épanouissement. On attendait beaucoup de ce jeune prince qu'on savait sérieux, appliqué, bienfaisant, sous son enveloppe timide; on attendait plus encore de cette jeune princesse, qu'on avait vue si belle et si bonne. Les premiers actes des nouveaux souverains ne faisaient qu'accroître cette confiance et exalter cet enthousiasme. Le Roi faisait remise de son droit de joyeux avènement; la Reine renonçait à son droit de ceinture, et elle accompagnait cette renonciation d'un mot charmant: «On ne porte plus de ceinture,» disait-elle [520]. On traçait sur la statue de Henri IV: Resurrexit. A toutes les vitrines, on plaçait le portrait du jeune monarque entre ceux de Henri IV et de Louis XII, avec ces mots: XII et IV font XVI. Voltaire écrivait à Frédéric II: «Nous avons un jeune Roi qui, à la vérité, ne fait pas de vers, mais qui fait d'excellente prose [521].» Et Gresset, complimentant la Reine, au nom de l'Académie, célébrait «les enchantements universels, les acclamations attendrissantes, qui précédaient, accompagnaient et suivaient tous ses pas [522]

Avec cette exquise délicatesse de cœur, qui était un de ses charmes, une des premières visites de Marie-Antoinette avait été pour Mme Louise, si cruellement frappée par la mort de son père et la maladie de ses sœurs [523]. «La Reine, en embrassant la carmélite, raconte un témoin oculaire, la tint longtemps dans ses bras, sans pouvoir lui parler autrement que par ses larmes. Elles étaient si abondantes qu'elles firent couler les nôtres et celles de tous ceux qui en furent les témoins; notre auguste Mère [524], dont le cœur était navré, ne pouvait qu'à peine prononcer quelques mots entrecoupés. Sa nièce s'en aperçut et fit pour ainsi dire tous les frais de l'entretien. Elle sut avec adresse lui parler des sentiments de tendresse que son neveu avait pour elle, sans jamais lui donner le titre de Roi, attention que notre auguste Mère remarqua avec consolation. «Ma tante, lui dit Marie-Antoinette, dans tout ce que vous demandez, adressez-vous à moi. Je le lui dirai, je le prierai, je l'engagerai; je le connais, il vous aime et fera tout pour vous plaire. Quand vous aurez assez de courage pour le recevoir, mandez-le-moi; je vous l'amènerai [525]

Ce qu'elle était pour sa tante, elle l'était pour tous. «Les revenants de Choisy disent merveille du Roi et de la Reine,» écrivait un chroniqueur [526]. A la Muette, où la Cour se transportait après un premier séjour à Choisy, la Reine accueillait tout le monde avec sa bonne grâce accoutumée: bien des gens, qui avaient à se reprocher des torts vis-à-vis d'elle, sous le règne précédent, ne l'abordaient qu'avec crainte; elle ne leur manifestait ni humeur ni ressentiment: la Reine ne vengeait pas les injures de la Dauphine [527]. De la Muette, elle allait souvent se promener au bois de Boulogne. Un jour, apercevant un vieillard qui travaillait, elle s'approcha de lui et l'interrogea avec bonté. Mme de Noailles ayant voulu lui faire quelques observations sur les inconvénients d'une pareille familiarité, la Reine lui tourna brusquement le dos, et le Roi, auquel la dame d'honneur, disait-on, avait porté plainte, se contenta de répondre sèchement: «Qu'on laisse la Reine faire ce qu'il lui plaît, et qu'elle parle à qui elle veut [528].» Lui-même avait voulu qu'on ouvrît les portes du bois de Boulogne, habituellement fermées, et il s'y promenait à pied comme sa femme, au milieu d'un concours immense de peuple, qui ne se lassait pas de voir et de bénir celui qu'on nommait Louis le Désiré [529]. On racontait qu'il observait en tout la plus stricte économie, qu'il allait réformer le département des Menus plaisirs, et, ce qui devait coûter davantage à ses goûts, deux équipages de chasse: ceux de daim et de sanglier; qu'il avait donné au lieutenant de police, Sartines, l'ordre de payer les mois de nourrice en retard [530]; qu'il ne souhaitait qu'une chose: être informé du mal qu'on disait de lui pour s'en corriger [531]; enfin qu'il avait fait dresser la liste des plus honnêtes gens de son royaume et qu'il l'avait toujours sous les yeux pour les choix qu'il avait à faire. «Il se barricade d'honnêtes gens,» écrivait énergiquement l'ambassadeur de Suède [532]. Et le prince lui-même disait au duc de Noailles, qui voulait se retirer, alléguant son âge: «Ne me quittez pas; j'ai besoin d'être entouré d'honnêtes gens, qui m'avertissent de mon devoir [533]

De premières et importantes satisfactions étaient données à la conscience publique. Dès le lendemain de la mort de Louis XV, la favorite avait été exilée au couvent des Bernardines de Pont-aux-Dames, près de Mâcon. Son beau-frère, le comte Jean du Barry, le principal auteur de toutes les intrigues, avait été décrété de prise de corps et n'avait évité Vincennes qu'en se réfugiant précipitamment en Angleterre [534]. La froideur marquée publiquement par la Reine au duc d'Aiguillon faisait présager sa chute prochaine [535], et l'on répétait avec joie un mot attribué à la jeune souveraine. Quelqu'un ayant dit devant elle: «Voici l'heure où le Roi doit entrer au Conseil avec ses ministres.»—«Avec ceux du feu Roi,» avait-elle repris vivement [536].

«Tout est en extase, tout est fou de vous autres, écrivait l'Impératrice à Marie-Antoinette; on se promet le plus grand bonheur. Vous faites revivre une nation qui était aux abois et que son affection pour ses princes soutenait seule [537]

Mais avec son fidèle ambassadeur elle était moins confiante: son coup d'œil politique ne lui permettait pas de s'illusionner sur les périls du moment: «La situation du Roi, des ministres et de l'État même n'a rien qui me calme, disait-elle; et, avec ce pressentiment mystérieux qui parfois illumine un cœur de mère, elle ajoutait sur l'avenir de sa fille cette phrase caractéristique que les événements ne devaient que trop justifier: «Je compte ses beaux jours finis [538]

Les intrigues et les manœuvres, en effet, qui avaient entouré jusqu'à la dernière heure la couche funèbre de Louis XV, se retrouvaient non moins ardentes et non moins opiniâtres, au pied du jeune trône de Louis XVI. Tandis que le cadavre gangrené du vieux Roi était porté, la nuit, sans pompe et sans suite à Saint-Denys, au milieu des malédictions et des insultes de la foule [539], à Versailles on se disputait le pouvoir et les places avec acharnement. «Les brigues sont abominables à cette nouvelle Cour, écrivait l'abbé Baudeau, et il faudrait être pis qu'un archange pour s'en démêler [540]

Qui allait prendre l'influence? Qui serait premier ministre? Tel était le terrain sur lequel s'engageait la lutte des partis. Mesdames qui, malgré les règles de la prudence, avaient suivi la famille royale à Choisy, Mesdames, dont Mercy redoutait l'ascendant sur leur faible neveu, venaient, il est vrai, d'être séparées de la Cour par la petite vérole qu'elles avaient gagnée au chevet de leur père; mais, avant d'être atteinte par la maladie, Mme Adélaïde avait eu le temps de lancer un dernier trait qui devait frapper le règne entier d'une blessure mortelle: à Choiseul, que désirait la Reine, à Machault, auquel on avait songé d'abord [541], à Sartines, que le Roi avait mandé dès la première heure [542], elle avait fait préférer un oncle du duc d'Aiguillon, le comte de Maurepas. Et, par une habileté fatale, usant des restes d'une influence qui allait disparaître, mais à laquelle son dévouement pendant la maladie de Louis XV avait donné comme un suprême regain, c'est par Marie-Antoinette, ignorante et trop confiante, qu'elle avait fait proposer ce choix à Louis XVI [543]. Appelé dans le cabinet du jeune monarque comme simple conseiller, Maurepas en sortit premier ministre, sinon en titre, du moins en fait.