«Un jour d'hiver, il arriva que la Reine, déjà toute déshabillée, était au moment de passer sa chemise; je la tenais toute dépliée; la dame d'honneur entre, se hâte d'ôter ses gants et prend la chemise. On gratte à la porte; on ouvre, c'est Mme la duchesse d'Orléans; ses gants sont ôtés; elle s'avance pour prendre la chemise; mais la dame d'honneur ne doit pas la lui présenter; elle me la rend; je la donne à la princesse. On gratte de nouveau, c'est Madame, comtesse de Provence; la duchesse d'Orléans lui présente la chemise. La Reine tenait ses bras croisés sur sa poitrine et paraissait avoir froid. Madame voit son attitude pénible, se contente de jeter son mouchoir, garde ses gants et, en passant la chemise, décoiffe la Reine, qui se met à rire pour déguiser son impatience, mais après avoir dit plusieurs fois entre ses dents: «C'est odieux, quelle importunité! [584]»

C'est là un exemple entre mille; mais il n'y avait pas un acte de la vie des princes qui ne fût soumis à cette règle inflexible. Elle les poursuivait jusque dans leur intérieur le plus secret, jusque dans leurs plaisirs, jusque dans leurs souffrances, jusque dans leurs infirmités [585]. La vanité et l'intérêt humain, qui trouvent leur compte partout, s'accommodaient de ces usages qui transformaient en honorables et souvent fructueuses prérogatives les fonctions domestiques, même les moins relevées, et les plus grands seigneurs savaient faire servir à leur fortune le droit reconnu «de donner un verre d'eau, de passer une chemise, de retirer un bassin [586]».—«Je n'en finirais pas, dit le comte d'Hésecques, si je rapportais toutes les petites choses qu'il fallait savoir, non pour être un courtisan parfait, mais pour ne pas faire de gaucheries [587].» La dame d'honneur de la Reine, la comtesse de Noailles, élevée dans le respect et la science de l'étiquette, en exagérait encore les minuties. Pour elle, un sourire, en dehors de la règle, était un crime; une barbe de bonnet, mal placée, la faisait presque tomber en syncope. Il semblait qu'elle fût comme la personnification de l'étiquette, et dans un jour de bonne, ou peut-être de mauvaise humeur, sa royale maîtresse lui en avait donné le nom à la grande joie de la jeune Cour et du public, au grand scandale de quelques vénérables douairières, intraitables sur les antiques traditions.

Mais comment la Reine, avec sa nature vive et indépendante, se fût-elle soumise à ces entraves perpétuelles, dont elle n'avait pas connu les ennuis dans son enfance? Sa mère ne l'avait-elle pas plus d'une fois engagée à s'en affranchir? Et son mari n'encourageait-il pas une simplicité de manières vers laquelle lui-même était entraîné par ses goûts? Tout la poussait donc à secouer le joug de l'étiquette; elle le fit, et peut-être le fit-elle trop. Débarrassée de certaines puérilités qui n'en étaient que l'exagération ridicule, avec un peuple indiscret et frondeur comme le peuple français, l'étiquette avait sa raison d'être; l'espèce de mystère dont elle entourait les souverains semblait les grandir et leur conservait un prestige nécessaire, plus nécessaire encore, a remarqué un contemporain, à l'époque même où l'on y renonça [588]. L'infortuné Louis XVI l'a reconnu plus tard, à une heure douloureusement solennelle, quelques jours avant de monter à l'échafaud, dans un de ces entretiens avec ses défenseurs, où il aimait à faire un retour vers un passé plus heureux.

«Vivre dans la société de la favorite, a-t-il dit, était indigne de la Dauphine. Forcée d'embrasser une sorte de retraite, elle adopta un genre de vie exempt d'étiquette et de contrainte: elle en porta l'habitude sur le trône. Ces manières, nouvelles à la Cour, se rapprochaient trop de mon goût naturel pour que je voulusse les contrarier. J'ignorais alors de quel danger il est pour les souverains de se laisser voir de trop près. La familiarité éloigne le respect, dont il est nécessaire que ceux qui gouvernent soient environnés. D'abord, le public applaudissait à l'abandon des anciens usages; ensuite il en a fait un crime [589]

Déjà, quelques premiers murmures, précurseurs de tant d'autres, s'étaient fait entendre, quand le Roi et ses frères avaient été inoculés. C'était le prince lui-même qui l'avait voulu [590], mais c'était une innovation: le public en attribuait la pensée à la Reine et lui en savait mauvais gré [591]. L'inoculation, répandue déjà dans les pays du Nord, mais peu connue alors en France, n'inspirait pas confiance: on trouvait la famille royale bien imprudente de se prêter tout entière à une expérience dont le temps n'avait point encore consacré sans conteste l'efficacité. On remarquait que la saison chaude n'était guère favorable; on rappelait que la petite vérole avait toujours été funeste aux Bourbons.

Marie-Thérèse elle-même se faisait près de sa fille l'écho de ces plaintes et de ces appréhensions [592]. Heureusement rien ne vint justifier l'inquiétude populaire. Inoculé le samedi 18 juin, le Roi ne changea rien à son genre de vie: l'éruption se fit dans les meilleures conditions [593]; au bout de deux jours, la fièvre passait et, dès le 1er juillet, Louis XVI pouvait écrire gaiement à sa belle-mère:

«Je vous assure aussi avec ma femme, ma chère maman, que je suis très bien rétabli de mon inoculation et que j'ai très peu souffert. Je vous demanderais la permission de vous embrasser, si mon visage était plus propre [594]».


CHAPITRE X