Nouveau ministère.—Du Muy.—Turgot.—Vergennes.—Rappel des Parlements.—Marie-Antoinette reine de la mode et du goût.—Mlle Bertin.—La coiffure.—Plaisirs de la Cour.—Enthousiasme d'Horace Walpole.—Modération de la Reine dans ses goûts.—Sa popularité.—Représentation de l'Iphigénie de Gluck.—Bonté de la Reine.—MM. d'Assas, de Bellegarde, de Castelnau, de Pontécoulant.—Tiraillements dans la famille royale.—Premières calomnies.—Beaumarchais et le juif Angelucci.—Voyage de l'archiduc Maximilien.—Questions de préséance.—Maladresses de l'archiduc.—Le surnom d'Autrichienne.—Marie-Antoinette ne sait plus l'allemand.

Les soins de l'inoculation n'avaient pas distrait Louis XVI des soucis du gouvernement. C'était à grande peine que, même pendant les jours de fièvre, sa femme avait pu obtenir qu'il ne tînt pas conseil et s'abstînt de travailler [595]. Mais dès que le succès de l'opération avait été assuré, il avait repris ses habitudes laborieuses. Désireux de compléter son éducation, il étudiait avec persévérance, l'histoire de France surtout, méditant sur la législation et les coutumes du royaume, comparant la marche des différents règnes, s'enfermant parfois pour parcourir, dans le silence du cabinet, les papiers que son père lui avait laissés sur les diverses matières du gouvernement [596], lisant les meilleurs livres qui paraissaient sur l'administration et la politique et les couvrant de notes de sa main [597]. Jamais il ne perdait une minute; son lever et sa toilette ne duraient qu'un instant; chaque matin, il travaillait trois ou quatre heures, et, le soir, au retour de la chasse, qui demeurait un de ses plaisirs favoris, il passait encore un certain temps à son bureau ou à s'entretenir avec ses ministres [598], gardant souvent leur portefeuille et ne le leur renvoyant que le lendemain avec ses observations [599].

Le ministère avait fini par se constituer. Le 5 juin, le maréchal du Muy et le comte de Vergennes avaient pris la succession du duc d'Aiguillon, le premier à la guerre, le second aux affaires étrangères. Le 14 juillet, Turgot remplaçait de Boynes à la marine. Le 24 août, enfin, Maupeou et Terray furent disgraciés. Hue de Miromesnil, ancien premier président du Parlement de Rouen, eut les sceaux, Turgot prit le contrôle général et laissa la marine à Sartines. De tout l'ancien cabinet il ne resta que le duc de la Vrillière, sauvé de la déroute générale par la protection de son neveu Maurepas: «Voilà une belle Saint-Barthélemy de ministres,» dit quelqu'un en apprenant la chute désirée de Maupeou et de Terray.»—«Oui, répondit l'ambassadeur d'Espagne, le comte d'Aranda; mais ce n'est pas le massacre des Innocents.»

Et le lendemain, les poissardes de la halle allant, suivant l'usage, complimenter le Roi à l'occasion de la Saint-Louis, et faisant allusion à son goût bien connu pour la chasse: «Sire, dirent-elles, je venons faire compliment à Votre Majesté de la chasse qu'elle a faite hier; jamais votre grand-père n'en a fait une si bonne [600]

Les nouveaux choix donnaient satisfaction à l'opinion; ils étaient une réparation et une promesse. Le maréchal du Muy avait été l'ami le plus intime du Dauphin, père du Roi; après la chute de Choiseul, il avait refusé le portefeuille de la guerre, pour ne pas plier le genou devant Mme du Barry [601]. Sartines s'était fait un nom comme lieutenant de police, et quoique ces fonctions ne semblassent point le désigner pour le nouveau poste qui lui était confié, il sut, par son intelligence, par son activité, donner à la marine française un essor dont on sentit les effets dans la guerre d'Amérique [602]. Turgot avait, parmi les économistes, une réputation incontestée. Intendant du Limousin, il y avait réalisé d'importants progrès, et l'on raconte que, lorsqu'il quitta cette province, où il avait su se faire adorer [603], les curés annoncèrent publiquement qu'ils diraient la messe à son intention, et les paysans quittèrent leurs travaux pour assister à cette messe [604]. «Il est honnête homme et éclairé, cela me suffit,» avait dit le Roi quand on le lui avait proposé. Honnête homme, c'était l'épithète que tout le monde accolait au nom de Turgot. «On lui connaît un grand fonds de probité et d'honnêteté,» écrivait Mercy au baron de Neny [605]. «Il a la réputation d'un honnête homme,» écrivait de son côté la Reine [606].

Le comte de Vergennes avait été ambassadeur à Constantinople, puis en Suède, lors du récent coup d'État de Gustave III. C'était un diplomate de la vieille école, un peu gourmé peut-être, mais travailleur assidu et qui s'était comporté avec distinction dans les missions qu'il avait eu à remplir; esprit modéré, d'ailleurs, ennemi des aventures, tel en un mot qu'il convenait à un prince timoré comme Louis XVI. Quoiqu'il eût au fond d'assez fortes préventions contre l'alliance autrichienne, la Reine lui témoignait beaucoup de bonté, et dans une question qui le touchait de très près, puisqu'il s'agissait de sa femme, elle s'était employée à aplanir les difficultés relatives à la présentation de la comtesse de Vergennes [607].

Une affaire, autrement grave que celle-là, s'imposait aux délibérations du ministère et à la décision de Louis XVI. Les Parlements, exilés par Louis XV, seraient-ils rappelés et rétablis? Ou maintiendrait-on une réforme, violemment accomplie sans doute, mais dont certains côtés, tant au point de vue de la politique que de la justice, offraient de réels avantages? Avec le désir qu'avait Louis XVI de conquérir l'amour de son peuple, avec le souci qu'avait Maurepas de calmer l'impatience publique, avec le discrédit que les pamphlets de Beaumarchais avaient jeté sur le nouveau Parlement et les exigences manifestes de l'opinion, l'hésitation du Roi et des ministres ne dut pas être bien longue. La disgrâce de Maupeou était et devait être le signal du rappel des Parlements. Malgré Vergennes et Turgot, ils furent rétablis, avec certaines restrictions qui paraissaient habiles et qui n'étaient qu'irritantes, par un lit de justice du 12 novembre 1774. Aux yeux de beaucoup de bons esprits, ce fut une faute [608], et le grand sens de Marie-Thérèse ne s'y trompait pas. «Il est incompréhensible, disait-elle, que le Roi et ses ministres détruisent l'ouvrage de Maupeou [609].» Il lui semblait possible de rappeler les membres sans reconstituer le corps, de remettre l'ordre dans l'administration de la justice, sans rétablir une autorité politique qui avait si souvent ébranlé l'autorité royale. Grisés par la popularité qui salua leur retour, les Parlements ne tardèrent pas à reprendre leurs habitudes tracassières, et leur opposition systématique fut un des principaux obstacles contre lesquels vinrent se briser les sages réformes de Turgot et la généreuse volonté de Louis XVI.

Quant a la Reine, tout en n'ayant voulu se mêler de rien [610], elle se laissait aller au bruit flatteur des applaudissements, et au bonheur de faire des heureux. «J'ai bien de la joie, écrivait-elle, de ce qu'il n'y a plus personne dans l'exil et dans le malheur [611].» Dès le lendemain, en effet, les princes du sang reparaissaient au Château; le deuil royal allait prendre fin, et la Reine, désormais assurée de l'éclat de la Cour, s'apprêtait à la rendre plus brillante que jamais. Louis XVI, peu expert en fait de plaisirs du monde, s'en remettait à sa femme du soin d'organiser les fêtes de l'hiver [612]; c'était le département dont il lui abandonnait la gestion, et Marie-Antoinette l'acceptait avec reconnaissance. Laissant au monarque et à ses ministres le souci des affaires, elle bornait ses efforts à bien tenir la Cour; c'était le seul empire qu'elle ambitionnât; elle le gouvernait avec aisance et ses arrêts étaient souverains. Elle était reine du goût et elle en tenait le sceptre avec un éclat et une sûreté qui ne permettaient pas de rivale.

N'ayant pas la même beauté, les femmes de la Cour veulent au moins avoir la même parure. Tout ce qu'adopte la jeune princesse devient à la mode; dès qu'elle arbore une couleur, on n'en veut plus d'autres. Un jour, elle choisit une robe de taffetas brun foncé. «C'est couleur puce,» dit le Roi; et les teinturiers ne sont plus occupés qu'à faire des étoffes puce, en variant les nuances; vieille puce, jeune puce, ventre, dos, tête, cuisse de puce. Une autre fois, la Reine prend un satin d'un gracieux gris cendré. «Couleur cheveux de la Reine,» s'écrie galamment Monsieur; et aussitôt la Cour entière veut se parer à l'unisson [613]; et l'on envoie à Lyon et aux Gobelins des cheveux de l'aimable souveraine [614], afin d'en copier la nuance exacte. La mode s'en mêle, et, comme toujours en France, la mode exagère, surtout lorsqu'elle a pris pour organe Mlle Bertin, que la duchesse de Chartres a donnée à la Reine [615], et qui, infatuée de la bienveillance de son auguste cliente, se croit un ministre et s'oublie un jour jusqu'à dire à une dame qui vient la consulter: «Présentez à Madame les échantillons de mon dernier travail avec Sa Majesté [616].» C'est elle qui développa pendant quelques années chez Marie-Antoinette le goût de la toilette, qui était resté jusqu'alors très modéré et qui disparut plus tard sous les ombrages de Trianon.

Avec la marchande de modes, il y a le dessinateur d'habits, Bocquet, dont la couturière exécute les modèles pour les bals de la Cour [617]; il y a aussi le coiffeur; à côté de Mlle Bertin et de Bocquet, Léonard. Celui-ci n'est pas le coiffeur en titre; le coiffeur en titre se nomme Larseneur; mais il n'a ni goût ni délicatesse, et dès qu'il est parti, Marie-Antoinette qui, par bonté d'âme, n'a pas voulu le congédier, appelle Léonard, et lui fait bouleverser tout l'édifice maladroitement élevé. Avec un si haut patronage, Léonard ne tarde pas à devenir le coiffeur à la mode; mais lui du moins paie sa dette de reconnaissance par un dévouement sans bornes et une fidélité que le malheur n'altère point.