Aux révérences de deuil faites par les dames de la Cour, après la mort de Louis XV, la Reine se permet de sourire, non pas du costume suranné de quelques vénérables douairières, mais d'une plaisanterie de la marquise de Clermont-Tonnerre. Aussitôt les faiseurs de couplets se mettent à l'œuvre, et le lendemain les échos de Versailles répètent cet insultant refrain qui ne trahit que trop la pensée intime de ses inspirateurs:
Petite Reine de vingt ans,
Vous qui traitez si mal les gens,
Vous repasserez la barrière,
Laire laire laire lan laire [656].
Lorsque, après l'inoculation du Roi et de ses frères, la Cour se transporte pour la première fois à Marly, Marie-Antoinette, désireuse de profiter de l'air pur d'une belle nuit d'été, veut se donner le plaisir d'assister au lever du soleil. Elle en parle au Roi qui y consent volontiers, mais qui, habitué à se coucher à heure fixe, ne se soucie pas de sacrifier son sommeil à un pareil spectacle. La Reine se rend, à trois heures du matin, sur les hauteurs du jardin de Marly; une nombreuse société la suit et ses femmes l'accompagnent. Mais les diffamateurs attitrés n'ont garde de manquer une si belle occasion, et, quelques jours après, un petit pamphlet «plat, obscur et méprisable», dit un auteur qui s'y connaissait [657], «exécré de tous les bons Français,» mais avidement recherché par les courtisans amateurs de scandales et les femmes trop brouillées avec la vertu pour croire à celle des autres, transformait en orgie infâme cette innocente fantaisie de la jeune souveraine [658].
Presque en même temps, à Londres, ce réceptacle des gazettiers cuirassés et des calomniateurs anonymes, un libelle odieux, prélude et modèle de bien d'autres, paraissait dans des circonstances mystérieuses, qu'il n'est pas sans intérêt de rappeler ici.
L'un des esprits les plus brillants, mais aussi l'un des caractères les plus suspects de ce siècle, toujours prêt à se mêler d'intrigues équivoques ou à se lancer dans des affaires véreuses, Beaumarchais, avait été chargé, dans les derniers jours du règne de Louis XV, d'acheter et de détruire une brochure contre Mme du Barry. Il revenait à Paris, après avoir réussi dans cette délicate entreprise, lorsqu'il trouva Louis XV à Saint-Denys et Louis XVI sur le trône. Il ne pouvait guère espérer que le nouveau Roi le récompensât d'un service rendu à la femme qu'il venait d'exiler à Pont-aux-Dames. Se retournant aussitôt, avec cette rare souplesse dont il devait plus tard immortaliser la personnification dans Figaro, il offrit ses services pour la suppression d'un nouveau pamphlet qu'il avait, disait-il, découvert à Londres, et cette fois contre Marie-Antoinette. Le lieutenant de police, Sartines, accepta l'offre.
Beaumarchais part aussitôt, parvient à acquérir de l'agent des ennemis de la Reine, le juif Angelucci, l'édition publiée en Angleterre, la fait brûler, achète et détruit de même une nouvelle édition imprimée en Hollande et s'apprête à revenir à Paris, quand il apprend,—nous suivons toujours son récit,—qu'Angelucci l'a trompé, et a conservé un exemplaire du pamphlet. Il s'élance après lui, le poursuit à travers l'Allemagne, l'atteint dans un bois, près de Nuremberg, et après des péripéties, des périls, des batailles contre les voleurs, dont le détail semble faire plus d'honneur à son imagination qu'à sa véracité, il reprend l'exemplaire soustrait.