Chantez, célébrez votre Reine,
s'avança vers le parterre et les loges et chanta:
Chantons, célébrons notre Reine!
L'hymen, qui sous ses lois l'enchaîne,
Va nous rendre à jamais heureux.
L'assistance entière s'associa à ce délicat hommage: ce ne furent partout que battements de mains et acclamations; on fit répéter le chœur, et les cris de Vive la Reine! furent si bruyants qu'il fallut suspendre le spectacle pendant plus d'un demi-quart d'heure. Monsieur, Madame et le comte d'Artois, qui étaient dans la loge royale, furent des premiers à applaudir. La Reine fut si émue de ces marques éclatantes des sympathies populaires qu'elle ne put retenir ses pleurs, et, lorsqu'elle sortit, les yeux rayonnants et encore humides de ces larmes, elle salua le peuple avec un air si touché et une affabilité si pénétrante que les cris de joie redoublèrent [641].
Ce n'était pas seulement par la grâce que régnait Marie-Antoinette, c'était aussi par la bonté. Elle envoyait des secours aux indigents, aux blessés, aux victimes des incendies [642]. Elle apprenait que la famille du chevalier d'Assas, malgré le dévouement légendaire du capitaine au régiment d'Auvergne, végétait au fond de sa province, dans l'oubli et l'obscurité. Aussitôt elle appelait à la Cour le frère du héros et lui faisait donner une compagnie de cavalerie [643]. Elle obtenait la révision du procès de MM. de Bellegarde et de Moustiers, poursuivis par la rancune du duc d'Aiguillon, et lorsque, leur innocence prouvée, les deux prisonniers, rendus à la liberté, venaient avec leurs femmes et leurs enfants remercier leur bienfaitrice, elle leur répondait modestement que «justice seule avait été rendue et qu'on ne devait que la féliciter du bonheur le plus réel attaché à sa position, celui de faire parvenir jusqu'au Roi de justes réclamations [644].» En reconnaissance, Mme de Bellegarde faisait faire, sous forme d'ex-voto, un tableau où elle était représentée avec son mari aux genoux de la Reine et portant dans ses bras son enfant, de la tête duquel la princesse écartait un glaive suspendu. Et la Reine, touchée, plaçait ce tableau dans son appartement [645]. Elle protégeait de même Lally Tolendal, l'appelait son petit martyr, et l'aidait dans ses efforts pour la réhabilitation de son père.
Le marquis de Pontécoulant, major général des gardes du corps [646], avait, du vivant de Louis XV, déplu à la Dauphine, nous ne savons pourquoi. La jeune princesse, fort irritée contre lui, avait même déclaré qu'elle n'oublierait jamais sa conduite. Lorsque Louis XVI monta sur le trône, M. de Pontécoulant, se rappelant qu'il avait encouru la disgrâce de la nouvelle souveraine, remit sa démission entre les mains du prince de Beauvau, capitaine des gardes. Marie-Antoinette l'apprit. «La Reine, dit-elle, ne se souvient point des querelles de la Dauphine, et c'est moi qui prie M. de Pontécoulant de ne plus songer à ce que j'ai oublié.» Devant une si gracieuse insistance, la démission fut retirée [647].
Enfin, un conseiller au Parlement de Bordeaux, M. de Castelnau, était devenu amoureux fou de Marie-Antoinette; il la poursuivait en tous lieux de ses déclarations et de ses importunités; ordre avait été donné de l'enfermer. La Reine, bien qu'excédée par ce malheureux homme, s'y opposa. «Qu'il m'ennuie,» dit-elle; «mais qu'on ne lui ravisse pas le bonheur d'être libre [648]».
Elle avait d'autres ennuis. Au lendemain même de son avènement, et dans sa famille elle-même, elle rencontrait des contradictions et des jalousies. Le comte et la comtesse de Provence, le comte et la comtesse d'Artois, excités sous mains par Mesdames, se refusaient à aller chaque matin faire leur cour au Roi et à la Reine, ainsi que l'exigeait l'étiquette [649]. Louis XVI, avec sa bonté excessive, n'avait pas voulu que ses frères l'appelassent Majesté [650]; Marie-Antoinette, toujours bonne aussi, souvent trop bonne, avait permis la même simplicité de relations à ses beaux-frères et à ses belles-sœurs. Marie-Thérèse s'en était inquiétée et, avec sa rudesse germanique, elle avait repris vivement sa fille de cette condescendance: «Il faut rester à sa place, lui avait-elle écrit, savoir jouer son rôle; par là on se met et tout le monde à son aise. Toutes les complaisances et attentions pour tous; mais point de familiarité ni jouer la commère; vous éviterez par là les tracasseries [651].» Les craintes de l'Impératrice n'avaient pas tardé à se réaliser. Dans les occasions publiques, où la famille royale se trouvait réunie, il régnait entre les trois princes une telle apparence d'égalité qu'un étranger n'eût pu distinguer le Roi de ses frères. Le comte d'Artois surtout, toujours plus pétulant, affectait une familiarité «choquante [652]». Le comte de Provence, plus diplomate, ne s'affichait pas tant; mais il agissait en dessous. Plus ambitieux que jamais, en voyant, au bout de quatre années, le trône sans héritier présomptif, il aspirait à entrer au Conseil d'État, où il comptait jouer un grand rôle, et s'en prenait à la Reine de l'échec de ses prétentions. Mme Adélaïde, toujours aigre et toujours envieuse, ne pardonnait pas davantage à sa nièce la diminution de son crédit. Maurepas et sa femme, jaloux d'une influence qui leur portait ombrage [653], se coalisaient avec leur neveu d'Aiguillon, encore ulcéré de sa chute, et qui mettait au service de ses rancunes personnelles sa connaissance de la Cour et les relations qu'il y avait conservées [654]. De là des manœuvres sourdes, des chansons injurieuses, des pièces de vers cyniques, comme si le but caché des ennemis de la Reine était de la perdre dans l'opinion du public et dans le cœur de son mari, et par là peut-être d'arriver à faire renvoyer en Allemagne cette jeune femme dont la beauté était un contraste, dont la vertu semblait une critique [655].