Faites-vous aimer, respecter;

Et comme elle sachez porter

Un prompt secours à l'indigence [629].

Malgré tout, à Versailles ou à Fontainebleau, le succès de la jeune souveraine était éclatant. L'appartement où elle tenait son jeu, si vaste qu'il fût, était toujours rempli [630]; là, comme aux soupers dont nous avons raconté l'établissement, la Reine voulait que «tout le monde fût content de l'accueil qu'il recevrait», et elle y réussissait admirablement. «A cet égard, écrivait le scrupuleux Mercy, Sa Majesté a atteint le point de perfection [631].» Le 1er janvier 1775, une affluence considérable, les ministres, les grands officiers, plus de deux cents femmes se transportaient à Versailles, pour y faire leur cour, et chacun en sortait pénétré de respect et de reconnaissance. Dans l'hiver suivant, il y eut à Versailles trois spectacles par semaine, deux français et un italien [632]; tous les lundis, bal chez la Reine, quadrilles de masques et contredanses [633]. C'étaient pour la séduisante princesse autant d'occasions nouvelles de déployer ses grâces; étrangers ou Français, tous étaient sous le charme; c'était de l'exaltation, de l'éblouissement.

«On ne pouvait avoir d'yeux que pour la Reine, écrivait Walpole, qui la vit au mois d'août 1775, aux fêtes du mariage de Mme Clotilde. Les Hébé et les Flore, les Hélène et les Grâces ne sont que des coureuses de rues à côté d'elle. Quand elle est debout, ou assise, c'est la statue de la beauté; quand elle se meut, c'est la grâce en personne. Elle avait une robe d'argent semée de lauriers-roses, peu de diamants et des plumes. On dit qu'elle ne danse pas en mesure, mais alors c'est la mesure qui a tort... En fait de beauté, je n'en ai vu aucune, ou la Reine les effaçait toutes [634]

Trois ans après, l'ambassadeur du Maroc assistant au bal de la Cour, et interrogé par le comte d'Artois quelle était celle des dames présentes qui lui paraissait la plus belle, la Reine exceptée, répondit galamment que la restriction ajoutée par le prince le mettait dans l'impossibilité de répondre, ce qu'on trouva bien tourné pour un barbare [635].

Ce qui semblait plus merveilleux encore, ces fêtes n'entraînaient que des dépenses modérées. Turgot lui-même n'y trouvait rien à redire [636]. La Reine avait voulu que les bals se donnassent dans son appartement, affectant ainsi un caractère à demi privé, afin d'éviter les frais qu'eussent nécessités des bals plus solennels. Elle avait, de même, renoncé à faire transporter l'Opéra à Versailles, et décidé que lorsqu'elle voudrait y assister, elle irait à Paris [637]. C'était le moment où le contrôleur général, fidèle à son célèbre programme: point de banqueroute, point d'augmentation d'impôts, point d'emprunts, commençait ses réformes économiques. La Reine s'y prêtait avec la plus grande bonne volonté et elle n'hésitait pas à renoncer à tout amusement qu'elle eût craint de voir devenir dispendieux ou embarrassant [638]. Si, plus tard, elle se laissa entraîner à certaines prodigalités, il importe d'autant plus de remarquer qu'au début de son règne ces prodigalités n'étaient ni dans ses principes ni dans ses goûts.

Le public le savait: il voyait avec satisfaction les souverains donner les premiers l'exemple de la réserve dans leurs dépenses et restreindre eux-mêmes les frais de leurs plaisirs. Il savait aussi que la jeune princesse s'était opposée au renouvellement du monopole du commerce des grains établi par l'abbé Terray et que l'opinion avait flétri du nom de Pacte de famine [639]. Il l'adorait, et Mercy pouvait dire avec vérité que, si les auteurs des calomnies qui commençaient à se répandre venaient à être connus à Paris, rien ne pourrait les sauver de la colère du peuple: «Vengeons notre charmante Reine, contre laquelle ce misérable a osé dire du mal et écrire des libelles,» criait-on, en brûlant le mannequin qui représentait le chancelier Maupeou [640].

Aussi les apparitions de Marie-Antoinette dans la capitale étaient-elles de véritables triomphes et lorsque, le vendredi 13 janvier 1775, elle alla sans appareil à l'Opéra, assister à la représentation de l'Iphigénie de Gluck, le peuple se porta en foule sur son passage et l'applaudit avec enthousiasme. Au second acte de la pièce, l'acteur chargé du rôle d'Achille, au lieu de réciter exactement ce vers: