Mais toutes ces splendeurs ne réussirent pas à effacer l'impression mauvaise produite sur le public. Quoi que dise Mercy, les princes français,—c'est un ami de la Reine qui l'affirme,—étaient dans leur droit [676], et bien que Marie-Antoinette n'ait eu aucune intention de les blesser [677], bien qu'avec cette indulgente bonté, qui était le fond même de son caractère, elle leur eût fait quelques jours après le meilleur accueil [678], on lui sut mauvais gré de l'appui qu'elle avait donné aux prétentions de son frère. On soulignait, on commentait malignement les gaucheries que ce frère avait commises; on remarquait qu'il semblait indifférent à toutes les merveilles scientifiques ou artistiques qu'on lui montrait [679]. On rappelait notamment que, visitant, à Paris, le Jardin du Roi, et Buffon, qui lui en faisait les honneurs, lui ayant fait hommage de ses œuvres, il s'était contenté de répondre le plus poliment du monde: «Je serais bien fâché de vous en priver [680].» On affecta d'applaudir à outrance le duc de Chartres, qui, préludant à cette opposition tracassière et systématique contre la Cour, qui devait le conduire si loin, affectait de son côté de se produire en public à Paris pendant les fêtes de Versailles, dont il était exclus. Les plaisanteries contre le frère se transformèrent en murmures contre la sœur. On lui fit un crime de lèse-nation de la vivacité, peut-être imprudente, d'une affection bien naturelle, et le nom d'Autrichienne, inventé par la jalousie de Mme Adélaïde, circula de bouche en bouche, résumant, dans un mot propre à frapper l'imagination populaire, l'accusation lancée contre la Reine de tout sacrifier à son pays et à sa famille.

Et cependant jamais accusation ne fut plus injuste. Sans entrer ici dans des détails que nous retrouverons plus tard, qu'il suffise de rappeler qu'en vingt circonstances différentes, Marie-Thérèse reproche à Marie-Antoinette d'oublier son pays et sa famille, d'en perdre les traditions et les habitudes, même les gaucheries [681], d'avoir presque honte d'être Allemande, de négliger les Allemands [682], de montrer pour eux «peu d'empressement et de protection [683]». Le sang allemand coule dans vos veines, s'écrie-t-elle dans son langage à demi-tudesque; n'ayez pas de honte de l'être [684].» Joseph II adressait à sa sœur les mêmes reproches que sa mère; il la trouvait trop Française. Lorsque Maximilien et Rosemberg vinrent à Versailles, il voulait leur recommander de ne lui parler qu'allemand [685]. Arrêté dans ce projet, dont la réalisation, il faut bien le dire, eût été une suprême inconvenance, il avait du moins écrit à la Reine une lettre en allemand [686]. Et cette femme, qu'on accuse de n'avoir eu de cœur et de pensée que pour son pays d'origine, avait tellement oublié sa langue maternelle qu'elle était obligée de faire traduire par Mercy la lettre de l'Empereur [687]; tant elle avait perdu l'usage, non seulement de parler l'allemand, mais même de le lire, de l'écrire et presque de le comprendre! Mais tout cela n'empêchait pas la calomnie de faire son chemin, et les courtisans d'appeler méchamment Trianon le Petit Vienne.


CHAPITRE XI

Sacre du Roi.—Fêtes à Reims.—Emotion de la Reine.—Sa lettre à l'Impératrice.—Mariage de Mme Clotilde.—Nouvelle et vaine tentative pour rappeler Choiseul.—Procès du comte de Guines.—Exil du duc d'Aiguillon.—Nomination de Malesherbes.—Réformes de Turgot.—Murmures qu'elles soulèvent.—Chute de Turgot.—Part qu'y prend la Reine.—Lettre de Mercy à Marie-Thérèse.

Le 5 juin 1775, Louis XVI quittait Versailles [688], accompagné de la Reine, de Monsieur, de Madame et du comte d'Artois, pour se rendre à Compiègne, où il arrivait à dix heures du soir. Le 8, il partit de Compiègne, pour aller coucher à Fismes; le 9, il prit la route de Reims. Il allait y chercher, avec la bénédiction de sa couronne, la consécration solennelle du titre qu'il tenait de ses ancêtres, et le signe visible de cette grâce de Dieu au nom de laquelle il régnait. Le sacré était en France une tradition nationale; le peuple y trouvait, dans le serment que prêtait le monarque, une reconnaissance de ses droits; et si certains philosophes, emportés par leurs passions irréligieuses comme d'Alembert et Condorcet, ne voyaient là qu'«une cérémonie bizarre et absurde [689]» ou «la plus inutile comme la plus ridicule des dépenses inutiles [690]», des personnages non moins célèbres et qu'on ne peut pas accuser de superstition, comme Mirabeau, écrivaient: «Le plus grand de tous les événements pour un peuple, c'est sans doute l'inauguration de son Roi. C'est alors que le ciel consacre nos monarques et resserre en quelque sorte les liens qui nous unissent à eux [691]

Mercy aurait voulu que la Reine fût sacrée en même temps que le Roi. Il lui semblait que, dans les circonstances actuelles, Marie-Antoinette n'étant point encore mère, l'onction divine lui donnerait, vis-à-vis de la nation, l'auréole que ne lui donnait point la maternité.

Une brochure, faite par un prêtre de l'Oratoire, établissait que le sacre des reines avait été un usage constant jusqu'à Marie de Médicis, et que, s'il était tombé en désuétude, c'était uniquement parce que ni Louis XIII, ni ses successeurs, n'étaient mariés lors de leur sacre. Mercy, qui, s'il ne fut pas l'inspirateur de cette brochure, en fut du moins l'ardent propagateur, en fit parler par Vermond à la Reine et eut soin que le manuscrit fût remis au duc de Duras et par le duc de Duras au Roi. Mais la Reine demeura assez indifférente à cette ouverture [692], et le Roi n'en parut pas touché [693]. Son affection pour sa femme se heurta-t-elle aux considérations d'économie qui avaient déjà fait différer d'un an la cérémonie traditionnelle? Fut-il circonvenu par Maurepas, sans cesse en garde contre ce qui pouvait affermir le crédit de la jeune souveraine? Toujours est-il que Marie-Antoinette n'assista que comme spectatrice au sacre de son mari. Tandis que le Roi faisait son entrée dans un carrosse de dix-huit pieds de haut, recevait des mains du duc de Bourbon, gouverneur de Champagne, les clefs de la ville, et était lui-même reçu par l'archevêque de Reims à la porte de la cathédrale, où l'on chantait solennellement le Te Deum, la Reine, partie le 8 au soir de Compiègne avec Monsieur, Madame et le comte d'Artois, arrivait incognito dans la ville du sacre, à une heure du matin. Mais, à défaut des compliments officiels, elle avait les acclamations populaires. Par un de ces beaux clairs de lune dont la lumière argentée a quelque chose de si transparent et de si suave, une foule immense se pressait sur les grands chemins et aux portes de la cité pour voir arriver la femme du Roi. Des vivats enthousiastes saluaient son passage, troublant seuls ce silence de la nuit, pendant lequel l'âme s'ouvre avec tant de bonheur aux douces et pures émotions. Le lendemain matin, en dépit de l'incognito, toute la noblesse de la ville et des environs remplissait les appartements de l'archevêché, où était descendue la Reine, et en sortait ravie de la grâce et de la bienveillance de la jeune souveraine. Dans l'après-midi, même ovation; c'est aux cris de Vive la Reine! qu'elle traversait les rues de Reims pour aller, à l'Intendance, assister à l'entrée du Roi, et, le soir, le clergé et le Corps de ville venaient lui adresser des discours auxquels elle répondait avec justesse et bonté [694].