Le dimanche, 11, à six heures du matin, les chanoines en chape vinrent occuper leurs stalles dans le chœur de la basilique, bientôt suivis de l'archevêque, des cardinaux, des ministres, etc. A six heures et demie, les pairs laïques prirent place à leur tour. A sept heures, le Roi, conduit par l'évêque duc de Laon et l'évêque comte de Beauvais, arriva à la cathédrale. Harangué sur le seuil par le cardinal de la Roche-Aymon, qui le félicitait d'avoir toutes les vertus et en particulier l'amour de l'ordre [695], il pénétrait dans le vieil édifice au bruit des acclamations populaires, et l'archevêque, après lui avoir fait prêter serment sur le livre des Évangiles, versait sur sa tête, sur sa poitrine et sur ses épaules quelques gouttes de la sainte ampoule, solennellement apportée de l'abbaye de Saint-Rémy par le grand prieur, en chape de drap d'or, monté sur un cheval blanc, couvert d'une housse d'étoffe d'argent richement brodée! Le Roi fut alors revêtu du manteau royal et reçut des mains de l'archevêque la couronne, le sceptre, la main de justice et l'épée de Charlemagne. Puis, suivi des pairs et des grands officiers, il fut conduit au trône élevé sur le jubé; après quoi l'archevêque et les pairs lui donnèrent le baiser de paix en disant: Vivat rex in æternum. La multitude qui remplissait les galeries répéta ces paroles. Aussitôt les portes s'ouvrirent, et le peuple se précipita dans la basilique, avec des cris de joie.
La Reine suivait, du haut d'une tribune, toutes les phases de la cérémonie. Au moment du couronnement et de l'intronisation, touchée jusqu'au fond du cœur par la beauté des rites de l'Église et plus encore par les acclamations populaires qui en interrompaient l'ordre et en soulignaient les détails, elle n'y put tenir et versa d'abondantes larmes [696]. L'émotion fut si forte qu'un instant elle dut quitter sa place. Quand elle y reparut, quelques minutes après, les yeux encore humides de pleurs, le Roi la regarda avec empressement, et un air visible de contentement se répandit sur toute sa physionomie. Malgré la sainteté du lieu, l'église retentit de cris et de battements de mains. L'assistance tout entière fut attendrie et des larmes coulèrent de bien des yeux, redoublant celles de la Reine [697].
Louis XVI avait interdit de tapisser les rues sur son passage, afin, disait-il, de mieux voir son peuple et d'en être vu [698]. Le jour même du sacre, à sept heures du soir, le Roi, ayant la Reine à son bras, alla, en habit ordinaire et sans autre suite qu'un capitaine des gardes et quelques exempts, se promener le long de la grande galerie de bois qui servait de passage entre l'archevêché et l'église. Il y avait beaucoup de monde dans cette galerie, beaucoup en dehors. Le prince défendit qu'on fît sortir qui ce fût et qu'on empêchât personne d'approcher. La population, heureuse et reconnaissante, se pressait autour du couple royal, dont elle n'était séparée que par une balustrade à hauteur d'appui. Pendant plus d'une heure, le Roi et la Reine restèrent ainsi confondus dans la foule, répondant avec la meilleure grâce à cet empressement, se laissant aborder et voir, donnant à chacun des marques de bienveillance. C'était la Reine qui avait eu la première pensée de cette promenade; le public ne l'ignorait pas et l'en récompensait par ses vivats [699].
Quand on pense que ces acclamations populaires se manifestaient au milieu de germes de mécontentement universellement répandus, que le pain était cher, que les mesures réformatrices de Turgot, habilement exploitées par ses ennemis, avaient excité partout l'inquiétude, et que, deux mois auparavant, des émeutes avaient éclaté à Dijon, à Versailles, à Paris, on se demande ce qu'il faut le plus admirer en cette circonstance, ou cet attachement obstiné de la nation à ses princes, qui pouvait être une si grande force entre les mains de ministres habiles, ou cette incroyable mobilité du caractère français, qui passe si facilement de l'enthousiasme à la colère et qui, avec des souverains jeunes et inexpérimentés comme Louis XVI et Marie-Antoinette, des ministres légers comme Maurepas, dédaigneux des obstacles comme Turgot, devenait le plus formidable des dangers. La Reine ne se le dissimulait pas, et, si son bonheur était complet, sa confiance n'était point sans mélange.
«C'est une chose étonnante et bien heureuse en même temps, écrivait-elle à sa mère, d'être si bien reçu deux mois après la révolte et malgré la cherté du pain, qui malheureusement continue. C'est une chose prodigieuse dans le caractère français de se laisser emporter aux mauvaises suggestions et de revenir tout de suite au bien. Il est sûr qu'en voyant des gens qui, dans le malheur, nous traitent aussi bien, nous sommes encore plus obligés de travailler à leur bonheur. Le Roi m'a paru pénétré de cette vérité. Pour moi, je sais bien que je n'oublierai jamais de ma vie, dût-elle durer deux cents ans, la journée du sacre. Ma chère maman, qui est si bonne, aurait bien partagé notre bonheur [700].»
Les cérémonies durèrent quatre jours encore. Le 12, le régiment de hussards du comte Esterhazy exécuta à quelque distance de la ville des manœuvres auxquelles assistèrent la Reine et Madame [701]. Le 13, le Roi fut reçu solennellement grand-maître de son ordre, et en tint ensuite le chapitre [702]. Le 14, suivant l'antique usage, il se rendit à cheval à l'abbaye de Saint-Rémy, y entendit la messe, et, au sortir de l'église, toucha dans le parc plus de deux mille malades, auxquels il fit distribuer des aumônes [703]. La Reine alla voir passer le cortège dans une maison particulière. Le soir, les deux époux parcoururent en voiture, au milieu des vivats du peuple, la belle promenade qui entourait la ville. Mais, c'était la Reine surtout qui attirait l'attention. «Elle a paru dans tous les instants, écrivait Mercy, avec dignité, bonté et grâce, et si les hommages qu'on lui a rendus ont été extraordinaires et universels, il est bien certain aussi que jamais hommages n'ont été mieux mérités [704].»
Le 16, la Cour retourna à Compiègne; le 19, elle rentra à Versailles.
De nouvelles fêtes l'y attendaient. Le 12 février, le Roi avait déclaré le mariage de sa sœur Clotilde avec Charles-Emmanuel de Savoie, prince de Piémont, fils aîné du roi de Sardaigne. Le 21 août, le mariage fut célébré dans la chapelle du château. Il y eut grand couvert, jeu, bal à la Cour, bal chez le comte de Viry, ambassadeur de Sardaigne. Avec quel éclat la Reine parut à ces fêtes, Walpole l'a dit dans une lettre que nous avons citée plus haut. Il y avait, en la voyant, comme un cri général d'admiration.
Le 28, Mme Clotilde dit adieu à sa famille française et prit la route de Turin. Ce départ ne fut pas une tristesse pour la Reine; un instant, lorsqu'elle était encore Dauphine, elle avait été assez liée avec sa jeune belle-sœur, dont elle appréciait le caractère doux et bienveillant; elle avait assisté à des bals chez elle ou à des représentations de petites pièces qui étaient à la fois un divertissement et un complément d'éducation [705]. Mais cette intimité dura peu. Bientôt, sous l'influence de sa gouvernante, Mme de Marsan, dont elle avait fait de nom et de cœur sa «petite chère amie [706]», la jeune princesse s'éloigna de sa royale belle-sœur. Depuis la mort de Louis XV surtout, Mme Clotilde vivait à l'écart, et son mariage ne laissait pas de vide à la Cour. Nous dirions presque que ce fut pour Marie-Antoinette un soulagement; en mettant fin à la mission de Mme de Marsan, il diminuait l'importance d'une femme qui s'était toujours montrée et se montrait encore une de ses plus acharnées et plus dangereuses ennemies.
La Reine avait alors d'autres préoccupations. A l'instigation des amis de Choiseul, dont elle était entourée, et en dépit de sa mère, qui redoutait pour la politique autrichienne l'activité et la clairvoyance de l'ancien ministre [707], elle songeait toujours à rappeler à la Cour l'homme auquel elle devait la couronne de France. Au moment du sacre, Choiseul, en sa qualité de chevalier des ordres du Roi, était venu à Reims et la Reine lui avait accordé une audience. Elle avait fait plus, et par une diplomatie féminine, dont elle se vanta dans une lettre regrettable au comte de Rosemberg [708] mais qui lui attira les justes reproches de Marie-Thérèse, elle avait trouvé moyen de faire fixer par Louis XVI lui-même l'heure de cette audience [709]. La chose fut vite connue du public et l'on en inféra aussitôt la rentrée de Choiseul au Conseil; lui-même affectait un air plein de confiance; il avait, disait un chroniqueur, «ce nez au vent qui caractérise son génie audacieux [710].»—Je ne répondrais pas, écrivait de son côté Marie-Antoinette, que le vieux Maurepas n'ait eu peur d'aller se reposer chez lui [711]. Mais était-ce bien là l'intention de la jeune souveraine?