N'avait-elle pas voulu simplement donner une marque publique d'intérêt au négociateur de son mariage? Songeait-elle à demander quelques avis à un homme dont nul ne contestait l'intelligence, ou poussait-elle la confiance en lui jusqu'à vouloir entrer dans toutes ses vues? Si cela était, le but fut manqué. Le Roi persista dans sa froideur et dans ses répugnances; la Reine elle-même, assez peu satisfaite d'une entrevue où Choiseul s'était montré plus personnel que vraiment dévoué, refusa de se prêter à certaines de ses insinuations, et le ministre déchu rentra dans la retraite pour n'en plus sortir [712].
La Reine n'en demeurait pas moins entourée des amis de Choiseul, et très portée à subir leur influence et à épouser leurs querelles; il semblait qu'il y eût là pour elle une dette de reconnaissance. Elle en avait donné récemment une preuve éclatante aux yeux de tous, dans le procès du comte de Guines. Ambassadeur à Londres, après l'avoir été à Berlin, homme d'esprit, aimable [713], mais ambitieux et léger, très lié avec Choiseul, le comte de Guines avait été accusé d'avoir fait de la contrebande en Angleterre, sous le couvert de ses franchises d'ambassadeur, et d'avoir spéculé à la Bourse, à l'aide des informations qu'il devait à sa place. Il rejetait tout sur son secrétaire Tort de la Sonde; mais celui-ci soutenait n'avoir agi que d'accord avec son chef. Le procès fut porté au Parlement de Paris: ce fut un événement. «Tout le monde s'intéresse à cette affaire, écrivait Mme du Deffand, qui ne s'y intéressait pas moins que tout le monde, les uns par amitié, les autres par curiosité [714].» Le duc d'Aiguillon, incidemment impliqué dans le débat, agissait de toutes ses forces contre M. de Guines, que soutenaient en revanche tous les amis de Choiseul. C'étaient correspondances contre correspondances, requêtes contre requêtes, mémoires contre mémoires [715]. La Reine, circonvenue par son entourage, se déclara pour l'ambassadeur, et elle le fit avec l'ardeur passionnée qu'elle apportait dans ses amitiés. Le comte de Guines avait cru nécessaire à sa justification d'insérer, dans les mémoires écrits en sa faveur, certains passages de ses anciennes correspondances ministérielles. M. de Vergennes s'y était refusé, alléguant que, si l'on admettait une telle demande, le secret nécessaire aux affaires de l'État serait violé et qu'aucun ministre étranger n'oserait plus faire de communications confidentielles aux ministres de France. Le Conseil avait approuvé unanimement la décision de Vergennes; mais la Reine, poussée par sa société, fit de tels efforts près du Roi que, malgré ce vote, la permission sollicitée fut accordée [716]. Un peu plus tard, un mémoire du comte de Guines ayant été supprimé par un arrêt du Conseil d'État comme diffamatoire contre le duc d'Aiguillon, le Roi, à l'instigation de la Reine, fit néanmoins écrire à l'ambassadeur qu'il pourrait faire usage du mémoire supprimé et aux juges qu'ils pourraient y avoir égard [717]. Enfin, au commencement de juin 1775, le procès fut jugé: Tort de la Sonde fut condamné, comme calomniateur, à faire réparation d'honneur à son ancien chef, devant douze témoins, et l'ambassadeur triomphant alla reprendre possession de son poste.
En même temps, le duc d'Aiguillon, qui avait fait de grands préparatifs pour se rendre à Reims comme capitaine des chevau-légers [718], recevait défense d'assister au sacre et ordre de se retirer dans ses terres de Guyenne [719]. «Ce départ est tout à fait mon ouvrage, écrivait Marie-Antoinette au comte de Rosemberg. La mesure était à son comble; ce vilain homme entretenait toute sorte d'espionnage et de mauvais propos. Il avait cherché à me braver plus d'une fois dans l'affaire de M. de Guines; aussitôt après le jugement, j'ai demandé au Roi son éloignement. Il est vrai que je n'ai pas voulu de lettre de cachet, mais il n'y a rien perdu; car au lieu de rester en Touraine, comme il le voulait, on l'a prié de continuer sa route jusqu'à Aiguillon, qui est en Gascogne [720].»
Le Roi n'avait manifesté aucune répugnance pour l'exil du duc d'Aiguillon, qui était, à ses yeux, la dernière personnification de la cabale odieuse de Mme du Barry. Cette immixtion de la Reine dans les querelles de la Cour n'en était pas moins regrettable; elle la faisait descendre de ce trône serein, du haut duquel une souveraine doit planer au-dessus de toutes les compétitions de parti, pour jeter son nom et sa personne dans les luttes de chaque jour; elle lui faisait des adversaires de tous les ennemis de ses amis. Ce premier pas devait la mener plus loin, à une démarche plus grave et plus fâcheuse; après s'être donné le tort de prendre parti dans un procès, elle allait se donner le tort plus sérieux d'intervenir entre le Roi et ses ministres.
Le cabinet réformateur dont le choix de Turgot avait été le signal et le premier fondement venait de se compléter par la nomination du comte de Saint-Germain à la place du maréchal du Muy, mort dans d'atroces souffrances [721], et de Malesherbes, en remplacement du détesté duc de la Vrillière. «Quoiqu'il ait l'oreille dure, écrivait plaisamment de ce dernier Marie-Antoinette, il a pourtant entendu qu'il était temps qu'il partît, de peur qu'on ne lui fermât la porte au nez [722].»
Le public avait applaudi à ces choix, et la Reine, ou ne s'en était point mêlée, ou les avait approuvés elle-même. Elle eût souhaité Sartines plutôt que Malesherbes, et il est certain que les aptitudes de l'ancien lieutenant de police semblaient le désigner pour cette place de la Maison du Roi. Mais après un premier mouvement d'humeur, elle en avait pris son parti et fait au nouveau ministre un gracieux accueil [723]. Elle s'était prêtée avec la meilleure volonté aux réformes de Turgot. Elle-même, au début de son règne, avait exigé de l'économie dans la tenue de la Cour [724], interdit les ornements d'or et d'argent dans les toilettes [725] et consenti, sans la moindre difficulté, aux réductions opérées dans sa maison. Elle avait même, dit-on, quoique sur ce point sa compétence ne fût pas bien grande, approuvé les changements faits dans l'armée par le comte de Saint-Germain [726].
Mais ces réformes ne pouvaient s'opérer sans froisser bien des vanités et léser bien des intérêts. L'ordonnance du comte de Saint-Germain [727] sur les coups de plat de sabre avait mis l'armée en rumeur. «Mon colonel», répondait un grenadier à un officier qui voulait lui persuader qu'une telle punition n'avait rien de déshonorant, «en fait de sabre, je ne reconnais que la pointe.» Le système de Turgot pour la liberté de circulation des grains amenait des révoltes sur divers points de la France; on était obligé d'employer la force contre ces émeutes, et le public, mécontent, s'en vengeait en chansonnant le contrôleur général et son général Jean Farine [728]. Les autres réformes de Turgot n'excitaient pas moins de murmures. L'abolition des corvées, la suppression des jurandes et maîtrises n'avaient été enregistrées par le Parlement qu'avec l'appareil solennel et menaçant d'un lit de justice: le premier président d'Aligre avait protesté contre elles avec la plus sombre énergie. L'opinion se montrait de plus en plus hostile aux mesures du ministre. On les critiquait dans les salons; on les attaquait dans les pamphlets; on les plaisantait dans des chansons [729]. «Plus philosophe que politique [730]», Turgot, avec sa nature droite et un peu naïve, avec son caractère raide et cassant, ne s'inquiétait ni des critiques, ni des attaques, ni des chansons. «Il voyait tout en abstraction, dédaignant de porter ses regards sur les faits, a écrit un homme qui l'aimait beaucoup, ne faisait aucune attention au pays qu'il régissait, au siècle où il vivait, aux institutions établies, aux usages admis, aux préjugés, aux intérêts... Il voulait gouverner par des démonstrations, ne considérant l'homme que comme un être intelligent, et non comme un être sensible et mené par son intérêt [731].» Il ne brisait pas les obstacles, comme l'eût fait Richelieu; il ne les tournait pas, comme l'eût fait Mazarin; il les négligeait et semblait ne pas les voir. «L'engouement passager pour les nouveautés de Turgot, a dit un juge compétent [732], avait promptement fait place à l'irritation, parce que Turgot était, comme on dit aujourd'hui, un intransigeant. Il heurtait de front les préjugés de son temps, ne ménageant personne, le Roi pas plus que les autres, et avait fini par mettre tout le monde contre lui.» C'est ce que constatait l'ambassadeur de Suède, le comte de Creutz, lorsqu'il écrivait à Gustave III, le 14 mars 1776, deux jours après le lit de justice qui avait paru consacrer le triomphe du ministre: «M. Turgot se trouve en butte à la ligue la plus formidable, composée de tous les grands du royaume, de tous les Parlements, de tous les financiers, de toutes les femmes de la Cour et de tous les dévots [733].»
Il n'est pas étonnant qu'en entendant autour d'elle ce concert croissant de murmures, la Reine ait pensé, de bonne foi, obéir au mouvement de l'opinion, en se prononçant contre un ministre, objet d'une défaveur si universelle. Elle croyait d'ailleurs avoir contre lui des griefs personnels. Le comte de Guines avait gagné son procès devant le Parlement; il ne l'avait pas gagné complètement devant le ministère. Au commencement de 1776, il fut rappelé de l'ambassade de Londres. Ses amis jetèrent feu et flamme; la Reine, froissée de cette disgrâce d'un homme qu'elle honorait de sa protection, en accusa Vergennes, Malesherbes, Turgot surtout, dont elle connaissait les démarches hostiles à l'ambassadeur [734]. Elle résolut d'en tirer vengeance et d'obtenir une double et éclatante réparation. Excitée par ses amis, soutenue par Maurepas qui, au fond, commençait à s'effrayer de l'orage amoncelé de toutes parts contre Turgot, et n'était pas fâché de se délivrer d'un collègue devenu embarrassant, elle réussit à entraîner le Roi dans sa querelle. Le 10 mai, le comte de Guines recevait le billet suivant:
«Lorsque je vous ai fait dire, Monsieur, que le temps que j'avais réglé pour votre ambassade était fini, je vous ai fait marquer en même temps que je me réservais de vous accorder les grâces dont vous étiez susceptible. Je rends justice à votre conduite, et je vous accorde les honneurs du Louvre, avec la permission de porter le titre de duc. Je ne doute pas, Monsieur, que ces grâces ne servent à redoubler, s'il est possible, le zèle que je vous connais pour mon service. Vous pouvez montrer cette lettre [735].»
C'était la Reine qui avait voulu ce billet; c'était même elle, assure-t-on, qui l'avait dicté [736]. Dans l'emportement de sa colère, elle eût souhaité que cette réhabilitation officielle de l'ambassadeur coïncidât avec la chute de ses adversaires et que Turgot fût mis à la Bastille [737]. Mercy parvint à empêcher ces excès; mais, le 12 mai, Maurepas signifia au contrôleur général son congé.