Le public avait été, assure-t-on, moins choqué de cette intervention de la Reine que frappé de l'habileté dont elle avait fait preuve dans cette affaire. Il admirait sa diplomatie et ne doutait plus de son crédit [738]. Cette chute néanmoins était fâcheuse, et la part que Marie-Antoinette y avait prise, malgré le mouvement d'opinion qui semblait l'y pousser, plus fâcheuse encore. Peut être en eut-elle regret: du moins en éprouva-t-elle quelque confusion; car, dans sa correspondance avec sa mère, elle cherche à nier toute connivence dans le renvoi de Turgot et de Malesherbes [739]. Mais elle n'avait pas su résister aux insinuations de son entourage.

«Votre Majesté sera sans doute surprise, écrivait Mercy a Marie-Thérèse, que ce comte de Guines, pour lequel la Reine n'a ni ne peut avoir aucune affection personnelle, soit cependant la cause de si grands mouvements; mais le mot de l'énigme consiste dans les entours de la Reine, qui se réunissent tous en faveur du comte de Guines. Sa Majesté est obsédée; elle veut se débarrasser; on parvient à piquer son amour-propre, à l'irriter, à noircir ceux qui, pour le bien de la chose, peuvent résister à ses volontés; tout cela s'opère pendant des courses ou autres parties de plaisirs, dans les conversations de la soirée chez la princesse de Guéménée; enfin, on réussit tellement à tenir la Reine hors d'elle-même, à l'enivrer de dissipation que, cela joint à l'extrême condescendance du Roi, il n'y a, dans certains moments, aucun moyen de faire percer la raison [740]

Ces lignes de Mercy sont graves: elles sont la peinture, assombrie sans doute, mais avec un fond de vérité trop réel, d'une période fâcheuse de la vie de la Reine, ce que nous appellerons volontiers la période de dissipation. Il semble que, éblouie de l'éclat du trône sur lequel elle venait de monter, enivrée peut-être par les applaudissements du public, obsédée,—c'est le mot de Mercy,—par des entours qui exploitaient sa jeunesse, Marie-Antoinette n'ait vu que le côté facile de l'existence qui s'était ouverte prématurément devant elle. Marie-Thérèse avait raison de le dire: il eût fallu six ans encore [741] pour affermir chez la Reine la réserve et les goûts réfléchis dont nous avons constaté les progrès naissants dans les derniers mois de sa vie de Dauphine, pour que la maturité de l'âge amenât celle de la raison. Cette prise de possession trop précoce de la toute-puissance par des souverains, si jeunes et «si neufs» encore, vint tout gâter et tout mettre en question. Il y eut là, pendant quelques années, des entraînements irréfléchis, une ardeur de plaisirs «licites», sans doute, mais «hazardeux», suivant le mot de l'Empereur [742], des imprudences même, si l'on veut, qui furent regrettables, mais dont il importe de ne pas exagérer l'importance et dont nous aurons à rechercher les causes.


CHAPITRE XII

Période de dissipation.—Courses de chevaux.—Chasses au bois de Boulogne.—Courses en traîneau.—Voyages à Paris.—Bals de l'Opéra.—Aventure de Monsieur.—La Reine en fiacre.—Oubli de l'étiquette.—Condescendance fâcheuse du Roi.—Dépenses de la Reine.—Les bijoux.—Le jeu.—Les banquiers à Fontainebleau.—Malgré tout, la Reine reste fidèle aux habitudes de piété.—Ce que pense Mercy du caractère et de la conduite de Marie-Antoinette pendant cette période.—Jugement du prince de Ligne.—Jugement du comte de Goltz.—Une page du comte d'Haussonville.

Les derniers jours du règne de Louis XV avaient été tristes. Éloignée des plaisirs du Roi par son antipathie pour Mme du Barry; osant à peine organiser, avec la jeune famille royale, quelques amusements particuliers, qui eussent pu paraître une condamnation de ceux du vieux monarque; vivant à l'écart entre de vieilles filles ombrageuses et maussades et une dame d'honneur entichée de l'étiquette, Marie-Antoinette avait dû concentrer et contraindre ses vives et juvéniles aspirations. Lorsque, à dix-neuf ans, elle monta sur le trône, devenue tout à coup libre de ses actes, ne trouvant ni direction ni expérience chez un mari à peu près aussi jeune et aussi inexpérimenté qu'elle, et d'un caractère moins ferme, il semble qu'il y ait eu, chez cette nature comprimée, comme une spontanée réaction; la sève refoulée de la jeunesse s'épanouit et s'emporta dans toute son exubérance. Condamnée depuis quatre ans à un ennui officiel, la Reine parut comme affamée de plaisirs et de distractions. Il ne manquait pas, à la Cour, de gens qui partageaient avec Marie-Antoinette ce goût des amusements, et parmi eux, tout le premier, son beau-frère, le comte d'Artois. Le «prince de la jeunesse», comme on l'appelait [743], se fit en quelque sorte l'organisateur des fêtes de sa jeune belle-sœur.

Ce furent d'abord les courses de chevaux, plaisir nouveau récemment importé d'Angleterre. L'anglomanie était alors à la mode. Malgré la sanglante réponse de Louis XV au comte de Lauraguais [744], les jeunes seigneurs, comme le comte d'Artois, le duc de Chartres, le duc de Lauzun, le marquis de Conflans, ne rêvaient que de faire adopter en France les habitudes anglaises. La première course eut lieu le 9 mars 1775, dans la plaine des Sablons [745]; ce fut un cheval du duc de Lauzun qui remporta le prix. La Reine y vint, «belle comme le jour,» dit Métra, et le jour était superbe; elle y vint avec Monsieur, Madame, et la comtesse d'Artois. A cette course en succédèrent d'autres; puis ce devint un amusement régulier, qui eut lieu chaque semaine aux environs de Paris, et auquel la jeune souveraine prit un goût «extraordinaire [746]»; mais cet amusement n'était pas sans inconvénient. La liberté des courses autorisait une confusion fâcheuse. On avait élevé pour la Reine une sorte d'estrade d'où elle dominait la piste; c'était là que se réunissaient les principaux amateurs, et ces amateurs, emportés par leur ardeur, n'avaient pas toujours la tenue qui eût convenu. On entrait dans le pavillon en bottes et en chenille, et les gens graves en étaient scandalisés. Il y avait là toute une troupe de jeunes gens, «indignement vêtus, dit Mercy, faisant une cohue et un bruit à ne pas s'entendre [747],» et, au milieu d'eux, la famille royale, perdue en quelque sorte dans la foule sans distinction aucune; le comte d'Artois, courant de haut en bas, pariant, se désolant bruyamment quand il perdait, se livrant à une joie non moins bruyante quand il gagnait, s'élançant dans le peuple pour aller encourager ses postillons ou «jaquets» et revenant présenter à la Reine celui qui lui avait gagné un prix. La Reine avait beau conserver, au milieu de ce pêle-mêle, un air de dignité qui en diminuait les inconvénients; le public, ne pouvant saisir cette nuance, voyait là une familiarité qui semblait exclure le respect [748]. Le Roi n'avait pu se résoudre qu'une seule fois à assister à un de ces divertissements [749]; il ne dissimulait pas son mécontentement et la Reine elle-même sentait le peu de convenance de ces imitations anglaises; mais, entraînée par son ardeur, elle ne mettait pas toujours sa conduite d'accord avec ses sentiments [750].