D'autres fois, c'étaient des courses en cabriolet [751] ou des chasses au daim dans le bois de Boulogne, avec le comte d'Artois. La chasse se terminait par un dîner dans une maison du bois. La Reine sans doute n'assistait jamais à ces repas, auxquels le bruit public reprochait d'être trop gais. Mais cependant, à Paris, on la voyait avec peine monter avec son beau-frère dans de petites voitures ouvertes que le comte conduisait lui-même, et l'on regrettait qu'elle semblât s'associer si complètement aux parties de plaisir d'un prince que sa légèreté faisait juger sévèrement [752].

L'année 1776 amena d'autres divertissements. L'hiver était exceptionnellement rude; la neige couvrit la terre plus de six semaines de suite. Marie-Antoinette, qui se souvenait encore du charme qu'elle avait goûté dans son enfance à des courses en traîneau, voulut s'en donner l'amusement. Ce n'était point une nouveauté à la Cour de France: on retrouva dans le dépôt des écuries de Versailles de vieux traîneaux qui avaient servi au Dauphin, père de Louis XVI; mais on en fit faire des neufs, plus appropriés à la mode du jour, et la Reine, accompagnée de la princesse de Lamballe, charmantes toutes deux dans les fourrures qui les enveloppaient, se mit à courir sur la glace, avec les principaux seigneurs et les principales dames de la Cour. Elle hésitait à venir à Paris dans la crainte, disait-elle, «d'être ennuyée par de nouvelles histoires [753].» Les premières parties se firent dans le parc de Versailles; le bruit des grelots dont les harnais des chevaux étaient garnis, l'élégance et la blancheur de leurs panaches, la variété de forme des diverses voitures, l'or dont elles étaient rehaussées, tout cela constituait un coup d'œil charmant pour les spectateurs [754]. Le succès encouragea; on poussa jusqu'au bois de Boulogne [755]; une fois même on vint à Paris, et l'on parcourut les boulevards et quelques rues. Par bonté, et comme le terrain glissant et couvert de frimas pouvait rendre les chutes fréquentes et dangereuses, la Reine n'avait pas voulu être escortée de ses gardes. Mais le public ne comprit pas ce motif d'humanité et, accoutumé à voir les souverains entourés d'une pompe fastueuse, il fit un crime à Marie-Antoinette de cet appareil trop simple [756]. La Reine le sut: dans les années suivantes, elle ne fit plus que de rares courses en traîneau, et lorsque, en 1778, elle revint à Paris, une seule fois d'ailleurs, ce fut avec une suite nombreuse, en très bon ordre, et accompagnée de toute la Cour dans vingt et un traîneaux [757].

La Reine aimait Paris; elle en aimait les spectacles; elle en aimait les divertissements; elle se plaisait à y prendre part, et les Parisiens, au début du moins, étaient heureux de ces apparitions fréquentes qui tenaient les acteurs en haleine et les forçaient de perfectionner leur jeu [758]. La Reine allait au Colisée, avec Monsieur, sans diamants ni coiffure, se laissant approcher par tout le monde, et le public applaudissait [759]. Elle allait au Palais-Royal, à un bal paré que donnait le duc de Chartres; mais cette fois le public murmurait: ce n'était point l'usage que la Reine acceptât un bal chez le duc d'Orléans. Le Roi l'avait permis pourtant; mais il n'était pas venu lui-même [760]. La Reine allait surtout aux bals de l'Opéra. C'était alors le rendez-vous de la bonne compagnie; les grands seigneurs et les dames de la Cour se réunissaient là en domino et s'amusaient à y intriguer. Marie-Antoinette y prenait plaisir elle-même. «Pour n'être pas reconnue, raconte le prince de Ligne,—ce qu'elle était toujours pour nous et même pour les Français qui la voyaient le moins,—elle s'adressait aux étrangers pour les intriguer; de là mille histoires et mille amants anglais, russes, suédois et polonais [761]

La Reine n'allait jamais seule à ces bals; elle était toujours accompagnée, soit de quelqu'un de sa suite, soit le plus habituellement des princes ou princesses de la famille royale. Un officier de garde se tenait à quelques pas d'elle; une de ses dames était à ses côtés, et, s'il lui arrivait de se promener un instant avec des hommes, ce n'était jamais qu'avec des personnages connus et de distinction [762]. Mais le Roi n'y paraissait que rarement, et, tout en encourageant sa femme à user de ces sortes d'amusements, il s'abstenait ordinairement d'y prendre part [763]. Quelquefois même, Madame, avec sa politique «italienne», prétextait au dernier moment une indisposition, afin de ne point accompagner sa belle-sœur [764]. La Reine allait donc avec Monsieur, et le public en glosait; on n'épargnait à la jeune princesse ni les critiques malveillantes ni même les apostrophes directes. Une fois, un masque s'était enhardi jusqu'à s'approcher d'elle et à lui reprocher gaîment de manquer aux devoirs d'une bonne femme qui devrait rester près de son mari et ne pas courir les bals sans lui. La liberté de ces sortes de réunions faisait naître des inconvénients qui fussent passés inaperçus dans d'autres pays, mais que Mercy déclarait justement redouter avec l'étourderie et la légèreté françaises [765].

Un jour, à l'Opéra, la Reine avait voulu circuler dans le bal; pour ne pas trahir son incognito, elle avait ordonné au chef de ses gardes de ne la suivre qu'à dix pas et elle s'avançait avec Monsieur et la duchesse de Luynes. Un masque en domino noir vint heurter assez rudement Monsieur, qui le repoussa d'un coup de poing. Le masque se plaignit à un sergent qui s'apprêtait à arrêter le prince, lorsque l'officier le fit reconnaître. Cet incident, fort simple en lui-même, donna naissance aux histoires les plus ridicules [766]. Les circonstances les plus ordinaires étaient aussitôt travesties, et rarement avec bienveillance.

«L'absurdité et l'invraisemblance des mensonges qui se débitent ici à tout propos n'ont point de bornes,» écrivait Mercy [767]. Les gens, qui n'avaient pour vivre d'autre métier que d'écrire des gazettins, les remplissaient d'une foule d'anecdotes, inventées à plaisir pour la plupart, mais qui, trouvant prétexte dans ces excursions à Paris et ces apparitions aux bals, rencontraient crédit dans les salons et assuraient le débit de ces feuilles à l'étranger. Les amateurs de scandales s'en délectaient, et ainsi se formait autour du nom de Marie-Antoinette une légende malveillante qu'entretenaient les haines de cour, qu'ont alimentée les pamphlets, qui, reproduite dans les mémoires d'ennemis acharnés, exploitée par les passions de parti, est arrivée jusqu'à nous et que, malgré l'éclat de la vérité, l'histoire, exactement informée aujourd'hui, a souvent encore bien de la peine à dissiper; tant il est difficile, en France, de détruire une calomnie!

Que n'a-t-on pas dit, par exemple, de ce qu'on a nommé l'aventure du fiacre? Cette aventure, la voici dans toute sa simplicité:

C'était en 1779, trois ans après l'incident que nous venons de raconter: la Reine avait conservé le goût des bals de l'Opéra, et le Roi avait fini par le prendre. Tous deux y étaient venus ensemble, le soir du dimanche gras, et, après être restés jusqu'au matin dans la salle sans être reconnus, étaient revenus à Versailles en tête-à-tête [768]. Ils avaient formé le projet de retourner à l'Opéra le mardi suivant. Puis, au dernier moment, le Roi avait changé d'avis et engagé la Reine à aller seule à ce bal, avec une de ses dames d'honneur. La Reine partit donc seule avec la princesse d'Hénin. A Paris, elle se rendit chez le premier écuyer, le duc de Coigny, pour prendre une voiture particulière, qui sauvegardât son incognito, et c'est dans cet équipage qu'elle s'achemina vers l'Opéra. Malheureusement, la voiture était mauvaise: elle se brisa à quelque distance du théâtre. La Reine descendit avec sa dame d'honneur, entra, sans se démasquer, dans la maison d'un marchand de soieries, pendant qu'on cherchait une autre voiture, et, comme on ne pouvait en trouver, monta dans un fiacre qui passait et arriva ainsi à l'Opéra. Quelques personnes de sa suite, qui s'y étaient rendues séparément, l'entourèrent et ne la quittèrent plus, tout le temps qu'elle resta au bal, et sans qu'elle eût été reconnue. Telle fut l'histoire du fiacre, d'après les témoins les mieux informés [769]. La Reine cependant en fut un peu peinée; mais le Roi ne fit qu'en rire et y trouva matière à plaisanterie; les gazettiers seuls, amateurs et inventeurs de scandales, la travestirent en calomnies.

Il n'en est pas moins vrai que ces courses à Paris, ces apparitions aux bals de l'Opéra avaient de réels inconvénients. La Reine, forte du témoignage de sa conscience et de la pureté de ses intentions, n'apercevait là qu'un plaisir innocent et une distraction sans conséquence. Mercy voyait plus juste, quand il faisait à la jeune princesse, sur ces passe-temps frivoles, des observations sérieuses: ce n'étaient que de petites fautes, mais qui produisaient une impression fâcheuse. La Reine, avec sa bonté naturelle et son accueil facile, parlait à tout le monde, et il en résultait une apparence de laisser-aller qui compromettait un peu sa dignité et froissait le public, mal habitué à cette manière d'être. On s'accoutumait peu à peu, même dans les actions les plus solennelles, même avec les meilleures intentions, à oublier le haut rang d'une souveraine, qui semblait ne pas vouloir s'en souvenir elle-même; la familiarité tuait le respect [770]. «Toujours plus près de son sexe que de son rang, a dit justement Rivarol, elle oubliait qu'elle était faite pour vivre et mourir sur un trône réel; elle voulut trop jouir de cet empire fictif et passager que la beauté donne aux femmes ordinaires et qui en fait des reines d'un moment [771]

Il ne faudrait pas cependant imputer à la Reine seule ces imprudences: Louis XVI en doit porter avec elle, et peut-être plus qu'elle, la responsabilité. Chef de famille et chef d'État, c'était à lui à comprendre le tort que ces courses à Paris pouvaient faire à sa femme; c'était à lui à l'en avertir et, au besoin, à lui interdire des distractions, innocentes en elles-mêmes, sans contredit, mais qui prêtaient le flanc à la critique. Il ne le faisait pas: loin de là, non seulement il autorisait ces plaisirs, mais il était le premier à engager Marie-Antoinette à s'y livrer [772]; et lorsque Marie-Thérèse, alarmée, pour le crédit de sa fille, des bruits qui lui arrivaient de Paris, et se faisant, de Vienne, l'écho sévère des observations de Mercy, écrivait que ces amusements «où la chère Reine se trouvait sans ses belles-sœurs et le Roi, lui avaient causé bien de tristes moments [773]», la jeune femme avait le droit de répondre que, ces amusements, le Roi les connaissait et les approuvait, et qu'elle ne pouvait mal faire en cédant aux instances de son mari [774].