«Parmi les bruits qui s'élèvent contre la gloire et la considération essentielles à une Reine de France, écrivait Mercy le 17 décembre 1776, il en est un qui paraît plus dangereux et plus fâcheux que les autres. Il est dangereux, parce que, de sa nature, il doit faire impression sur tous les ordres de l'État, et particulièrement sur le peuple; il est fâcheux, parce qu'en retranchant les mensonges et les exagérations inséparables des bruits publics, il reste néanmoins un nombre de faits très authentiques auxquels il serait à désirer que la Reine ne se fût jamais prêtée. On se plaint assez publiquement que la Reine fait et occasionne des dépenses considérables. Ce cri ne peut aller qu'en augmentant, si la Reine n'adopte bientôt quelque principe de modération sur cet article. Il n'a commencé que depuis la mort du feu Roi; mais il est déjà bien considérable [775]

Chose étrange, Marie-Antoinette, Dauphine, n'avait jamais eu aucun goût de dépense. Elle avait même semblé plutôt «pencher vers une économie un peu stricte».—«Il n'y a pas d'exemple,» écrivait l'ambassadeur, que Mme la Dauphine ait fait de son propre mouvement quelque libéralité marquée [776].» Un an plus tard, il observait encore avec chagrin que «Mme l'Archiduchesse n'avait donné que bien rarement des marques de disposition aux largesses [777]», et il se demandait, non sans inquiétude, quel usage il pourrait faire des mille louis que l'Impératrice l'avait autorisé à mettre à la disposition de sa fille [778]. En montant sur le trône, Marie-Antoinette pouvait, en toute justice, se vanter de n'avoir jamais fait de dettes [779]. Au début même de son règne, elle s'était montrée résolue à éviter toute dépense «inutile ou superflue», et elle avait renoncé sans regret à des amusements susceptibles de devenir dispendieux et embarrassants [780]. Puis, bientôt, éblouie par l'éclat de sa grandeur nouvelle, entraînée par ses amies, elle se lança dans le tourbillon des plaisirs et du luxe. Dauphine, elle dépensait peu pour sa toilette [781]; quoiqu'elle aimât beaucoup les bijoux, on l'avait vue refuser des pendants d'oreilles en brillants que Mme du Barry offrait de lui faire donner par Louis XV [782]. Une fois sur le trône, son goût pour les pierreries s'affirma avec plus de force et elle ne sut plus y résister. En janvier 1776, c'étaient des girandoles d'une valeur de 400.000 francs qu'elle achetait, et il fallait demander au marchand un délai de quatre ans pour en acquitter le prix [783]. Six mois après, c'étaient des bracelets de 250.000 livres. «Cette emplette, disait Mercy, s'est décidée par tentation des entours de la Reine et par protection accordée à quelques joailliers [784].» Mais, cette fois, la cassette de la jeune femme, largement entamée par l'acquisition des girandoles, se trouva tout à fait insuffisante. Il fallait pourvoir au déficit: on vendit des bijoux; puis la Reine, «avec une répugnance extrême,» se décida à demander deux mille louis à son mari. Le Roi fit quelques observations et versa la somme [785]. Marie-Thérèse fut moins patiente; elle adressa à sa fille de vifs reproches.

«Ces sortes d'anecdotes percent mon cœur, surtout pour l'avenir, lui écrivit-elle, avec son style vif et incorrect: celle des diamants m'a humiliée. Cette légèreté française, avec toutes ces extraordinaires parures! Ma fille, ma chère fille, la première reine, le deviendrait elle-même! Cette idée m'est insupportable [786]

La Reine fut piquée de ces reproches: «Voilà que mes bracelets sont arrivés à Vienne,» dit-elle avec humeur en lisant cette lettre de sa mère; «je gage que cet article vient de ma sœur Marie [787]!» Ne sachant que répondre, elle affecta de tourner la chose en plaisanterie et traita l'achat des bracelets de «bagatelle [788]». L'Impératrice reprit vivement:

«Vous passez fort légèrement sur les bracelets, dit-elle; mais cela n'est pas tel que vous voulez l'envisager. Une souveraine s'avilit en se parant, et encore plus si elle pousse cela à des sommes si considérables, et en quel temps! Je ne vois que trop cet esprit de dissipation; je ne puis me taire, vous aimant pour votre bien, non pour vous flatter [789]

Marie-Thérèse avait raison; son langage était sévère, mais cette sévérité était légitime et ces craintes n'étaient que trop fondées. Derrière ces dépenses excessives, on voit apparaître, dans l'avenir, comme un menaçant fantôme, le procès du Collier.

Après les achats de diamants [790], le jeu. Là aussi, la Reine subissait des entraînements. Dauphine, elle avait manifesté une assez vive répulsion pour ce genre de plaisir [791]; Reine même, elle avait longtemps refusé de jouer [792]. Puis le goût était né avec la société des favorites et l'exemple du comte d'Artois, et n'avait pas tardé à être très vif. «Son jeu est devenu fort cher, écrivait Mercy; elle ne joue plus aux jeux de commerce, dont la perte est nécessairement bornée; le lansquenet est devenu son jeu ordinaire, et parfois le pharaon, lorsque son jeu n'est pas entièrement public [793].» Le Roi désapprouvait ce gros jeu; mais on se cachait de lui. Lorsqu'il venait chez la princesse de Guéménée, on enlevait les cartes un quart d'heure avant son arrivée; puis on les reprenait après son départ. On jouait aussi chez la princesse de Lamballe. Louis XVI lui-même, avec sa trop facile bonté, se prêtait parfois à ces fantaisies de la société de la Reine; il se contentait d'en plaisanter au lieu de les interdire; le public murmurait, et les dames de la Cour se plaignaient.

Une fois, pendant un séjour à Fontainebleau, la Reine eut envie de jouer au pharaon; elle demanda à son mari la permission de faire venir des banquiers de Paris. Le Roi fit quelques objections, représenta le danger d'autoriser, par l'exemple de la Cour, des jeux interdits par les ordonnances de police, même chez les princes du sang; puis il céda et accorda la permission demandée, ajoutant que cela ne tirerait pas à conséquence, pourvu qu'on ne jouât qu'une soirée. Les banquiers arrivèrent le 30 octobre et taillèrent toute la nuit et la matinée du 31, chez la princesse de Lamballe, où la Reine resta jusqu'à 5 heures du matin; après quoi Sa Majesté fit encore tailler le soir et bien avant dans la matinée du 1er novembre, jour de la Toussaint. La Reine joua elle-même jusqu'à près de trois heures du matin. Le grand mal de cela était qu'une pareille veillée tombait dans la matinée d'une fête solennelle, et il en est résulté des propos dans le public. La Reine se tira de là par une plaisanterie, en disant au Roi qu'il avait permis une séance de jeu, sans en déterminer la durée, qu'ainsi on avait été en droit de la prolonger pendant 36 heures. Le Roi se mit à rire et répondit gaiement: «Allez, vous ne valez rien, tous tant que vous êtes [794].» Il fit plus, il poussa la faiblesse jusqu'à faire revenir lui-même les banquiers, le 11 novembre [795]. Était-ce avec une pareille condescendance qu'on pouvait mettre un frein à cette passion de jeu qui dérangeait les finances de la Reine et compromettait son crédit [796]?

Hâtons-nous de dire pourtant qu'au milieu de ces entraînements et de cette société encore infestée de la corruption de Louis XV, parmi cette jeunesse un peu mêlée et parfois entreprenante que de pareils amusements attiraient à Versailles ou à Fontainebleau, Marie-Antoinette savait toujours garder une contenance qui commandait le respect et retenait la liberté des propos [797]. L'ardeur même avec laquelle elle se livrait aux frivolités ne changeait ni son esprit ni le fond de son caractère, et Mercy demeurait convaincu que «l'un et l'autre, naturellement enclins au bien, l'effectueraient de préférence, dans des temps tranquilles et recueillis, et qu'enfin l'effet de toutes les grandes qualités de la Reine n'était que suspendu par une dissipation démesurée, sans rien ôter à l'espoir d'un retour plus favorable à ses intérêts et à sa gloire [798]».—«Dans l'exacte vérité, disait-il, il y a moins à se plaindre du mal qui existe que du défaut de tout le bien qui pourrait exister [799]