Chose plus extraordinaire, cette passion de plaisirs n'altérait pas sensiblement le fond de piété que la Reine devait aux principes de sa mère et aux instructions de son père; en dépit de torts que l'ambassadeur ne cessait de signaler à l'Impératrice, la plupart du temps en les grossissant [800], Marie-Antoinette continuait à donner à la Cour l'exemple de la régularité dans les pratiques religieuses; et elles amenaient souvent des temps d'arrêt dans le tourbillon de frivolités que nous avons dépeint [801], mais dont il ne faudrait pas exagérer le caractère.
On a voulu abuser, contre la jeune femme, de quelques imprudences, et surtout de prétendues révélations dues à la fatuité de certains hommes admis dans son intimité; on a parlé des amours de Marie-Antoinette. L'histoire vraie a fait justice de ces calomnies. Pendant cette période de dissipation, au point de vue moral, il n'y eut pas une seule faute de commise. «En tout ce qui concerne les mœurs, il n'y a pas eu, dans la conduite de la Reine, la moindre nuance qui n'ait porté l'empreinte de l'âme la plus vertueuse, la plus droite, la plus rigide sur tous les principes qui tiennent à l'honnêteté du caractère... Personne n'est plus intimement convaincu de cette vérité que le Roi [802].» Tel est le témoignage que Mercy a rendu à la princesse, dès le début de son règne, et que confirment toutes ses correspondances ultérieures; tel est celui que lui rendit un peu plus tard, après l'avoir observée de près avec une rigueur presque malveillante, un frère sévère et mal disposé pour elle, Joseph II. Et, après avoir étudié scrupuleusement les rapports de l'ambassadeur, de ce fidèle et loyal serviteur, de ce témoin consciencieux, qui dit tout, qui force même le tableau, afin de provoquer de vives remontrances de la part de l'Impératrice et des réflexions sérieuses de la part de la Reine [803], qui ne cache pas les imprudences et qui, s'il y en avait eu, n'eût pas davantage dissimulé les fautes [804], mais qui n'en a pas trouvé une seule à signaler à la sollicitude de Marie-Thérèse; après avoir étudié ces rapports, il n'y a pas un historien impartial qui ne s'associe aux paroles de Mercy et de Joseph II, et qui ne dise, avec l'éminent éditeur de la correspondance de Mercy, qu'on ne peut désormais descendre «à répéter les médisances, les calomnies, les erreurs grossières de Besenval, de Lauzun et de Soulavie [805]»; pas un qui ne souscrive à ces lignes d'un des hommes qui ont approché le plus près et le mieux connu Marie-Antoinette. «Sa prétendue galanterie ne fut jamais qu'un sentiment profond d'amitié, et peut-être distingué pour une ou deux personnes, et une coquetterie générale de femme ou de reine pour plaire à tout le monde. Dans le temps même où la jeunesse, le défaut d'expérience pouvaient engager à se mettre trop à son aise vis-à-vis d'elle, il n'y eut jamais aucun de nous, qui avions le bonheur de la voir tous les jours, qui osât en abuser par la plus petite inconvenance; elle faisait la reine sans s'en douter, on l'adorait sans songer à l'aimer [806].»
Un homme qui a vu Marie-Antoinette de près, comme le prince de Ligue, sans être pourtant de sa société, mais qui l'a vue jusqu'à la fin, le baron d'Aubier, ne pense pas sur ce point autrement que le spirituel écrivain: «Toujours sur le trône, dit-il dans un langage un peu alambiqué, on lui eût plus aisément pardonné de tout effacer; descendue dans les salons de l'amitié, la meilleure des amies, avec toutes les prétentions d'une Française, n'y vit plus que la rivale qui lui arrachait le sceptre du salon. Antoinette y fut un peu coquette, sans être galante; mais tout ce qui lui eût pardonné d'être galante à l'excès ne lui pardonna pas de plaire excessivement; les fats, détrompés avec autant de dignité que d'indulgence, au premier mot qu'ils glissèrent, devinrent les chevaliers de la haine de leurs consolatrices, uniquement parce qu'Antoinette n'avait pas été ce qu'ils disaient [807].»
Le ministre de Prusse lui-même, le comte de Goltz, si hostile à la Reine, toujours à l'affût des moyens de ruiner son crédit et qui déclarait qu'avec de la malignité la conduite de Marie-Antoinette pourrait être interprétée défavorablement, était obligé de convenir «qu'on ne pouvait s'arrêter à personne en particulier et qu'il n'y avait là qu'un désir de plaire à tout le monde [808]».
Récemment encore, un historien distingué, publiant et résumant les souvenirs de son père, jeune encore sous le règne de Louis XVI, mais déjà observateur pénétrant et sagace, et, à cause de sa jeunesse même, plus à portée de bien voir les choses, parce qu'on ne se fût pas méfié de lui, a écrit la page suivante, qui complète et confirme le jugement du prince de Ligne.
«J'ai toujours entendu dire à mon père, dont les souvenirs d'enfance étaient très précis, que l'aspect de ces réunions,—à Trianon—était des plus innocents; que la Reine s'y comportait avec une grâce et une convenance exquises; qu'entre ces femmes, la plupart si jeunes, quelques-unes si belles, et le petit nombre d'hommes admis dans leur intimité, le ton le plus parfait ne cessait de régner. On affectait de s'affranchir de l'étiquette, parce que la Reine le voulait. On faisait mine de la traiter comme toute autre femme, parce que c'était une manière détournée de lui faire sa cour; mais le respect demeurait entier, à travers cette familiarité de convention, et la retenue se faisait encore sentir, sous ce feint abandon. La Reine seule parvenait à se faire illusion. Elle se félicitait, avec une entière bonne foi, d'avoir introduit à la Cour de France les usages de la débonnaire Autriche. Suivant mon père, dans ce cercle si réduit, composé de ses intimes les plus privés et les plus à sa dévotion, son attitude était celle d'une femme soigneuse de ses devoirs, attachée à son mari, que son intérieur très grave incommodait un peu, et qui allait chercher au plus près, et au moindre risque possible, les distractions naturelles à son âge. Des hommes, qui passaient pour aimables et qui étaient à la mode, y furent peu à peu introduits. Ils étaient bien accueillis de la Reine; mais aucun ne parut jamais avoir été particulièrement distingué par elle. Ainsi, beaucoup de laisser-aller, pas mal d'étourderie, peut-être un peu de coquetterie, mais une coquetterie générale et sans but; nulle apparence de manège, aucune ombre d'intrigue: voilà ce qui apparut à mon père. C'est dire qu'il n'a jamais ajouté foi aux attachements ou sérieux ou frivoles qu'on a prêtés à la reine Marie-Antoinette. Il traitait ces bruits de folies ou de sottises; on le mettait de mauvaise humeur quand on paraissait y croire [809].»
Cette page de M. d'Haussonville nous amène tout naturellement à l'indication des causes véritables de cette période de dissipation que nous avons signalée dans la vie de la Reine. Si la jeune et vive souveraine s'est laissé, pendant quelques années, emporter à un goût de frivolités et de plaisirs que ses vrais amis s'efforçaient, trop souvent en vain, de modérer, il importe de savoir par qui elle y fut entraînée et pourquoi.