CHAPITRE XIII
Société de la Reine.—La princesse de Lamballe.—Sa nomination comme surintendante de la Maison de la Reine.—La comtesse de Dillon.—La princesse de Guéménée.—La comtesse Jules de Polignac.—Faveurs accordées à la famille de Polignac.—La Société Polignac.—Le comte de Vaudreuil.—Le comte d'Adhémar.—Le baron de Besenval.—Le duc de Guines.—Le duc de Lauzun.—Les étrangers.—La Marck.—Esterhazy.—Stedingk.—Fersen.—Rivalité des favorites.—Déclin du crédit de la princesse de Lamballe.—Influence croissante de Mme de Polignac.—Inconvénients de cette influence.—La Reine ne sait pas résister aux sollicitations de ses amis.—Causes vraies de la dissipation de Marie-Antoinette.
«Cette auguste princesse, écrivait Mercy, si intéressante par les qualités uniques de son esprit et de son caractère, serait sans reproche, si on la laissait à elle-même; c'est à ses indignes entours qu'il faut s'en prendre, et je les combattrai jusqu'au dernier moment, avec la même fermeté que je leur ai toujours montrée [810].»
Cette société de la Reine, que l'ambassadeur jugeait si sévèrement et qui a fait tant de tort à l'infortunée souveraine, il est temps de la présenter à nos lecteurs.
N'étant encore que Dauphine, Marie-Antoinette avait remarqué, aux bals de sa dame d'honneur, la comtesse de Noailles [811], une jeune femme aux grands yeux tranquilles, aux longs cheveux bouclés, au teint éblouissant, à la taille ondoyante et souple [812], avec une physionomie douce, que rehaussait encore l'auréole du malheur. Épouse à 18 ans, veuve à 19 de l'indigne fils du duc de Penthièvre [813], Marie-Thérèse de Savoie-Carignan, princesse de Lamballe, n'avait connu du mariage que les désillusions et les tristesses. C'était un cœur délicat et tendre, qui n'eut que deux attachements: celui de son beau-père, dont elle soutenait la vieillesse et partageait la bienfaisance; celui de la Reine, à laquelle, dans les jours d'épreuve, elle apporta le plus décisif témoignage d'affection, le témoignage du sang. Marie-Antoinette la vit; elle l'aima de prime abord, séduite peut-être par l'élégance de sa démarche, véritable type de la grâce,—car la Reine était comme naturellement attirée vers tout ce qui était gracieux [814],—séduite plus encore par la limpidité de son regard, la sensibilité de son âme, et ce je ne sais quoi de mélancolique et de rêveur qu'une vie, déjà si éprouvée dans un âge si tendre, avait jeté sur cette jeune italienne, blonde comme une femme du Nord. Avec l'affection naquit la confiance, avec la confiance, l'intimité. L'avènement de la Reine ne fit que resserrer ces liens, et, dans l'hiver de 1776, nous retrouvons les deux amies, associées dans ces promenades en traîneau, qui d'abord amusèrent Paris, puis bientôt le firent murmurer; toutes deux l'une près de l'autre, confondant leur fraîcheur et leurs sourires, mêlant en quelque sorte les boucles de leurs cheveux et l'éclat de leur gaieté; toutes deux abritant sous d'épaisses fourrures la souplesse de leur taille et les roses de leur visage; belles et radieuses comme «le printemps, sous la martre et l'hermine [815]».
Mme de Lamballe fut la seule liaison de la Dauphine [816], la première et la plus longue liaison de la Reine. Pendant plusieurs années, son influence fut prépondérante, et, quelque respect qu'inspire un dévouement, dont l'héroïsme fut poussé jusqu'au martyre, cette influence ne fut pas toujours heureuse. Esprit un peu étroit [817], caractère honnête mais ombrageux [818], Mme de Lamballe, par certaines prétentions inusitées, par des ambitions qui semblaient peu désintéressées, soit pour elle, soit pour les siens, mit plus d'une fois la Cour en rumeur, et le public en courroux [819]. Son frère, le prince de Carignan, obtenait, grâce à elle, trente mille francs de pension et un régiment d'infanterie [820], au grand mécontentement du ministre, qui n'avait pas été consulté, et des officiers, qui aspiraient au grade de colonel. Elle-même, six mois après, était nommée surintendante de la maison de la Reine [821]. La comtesse de Noailles, devenue maréchale de Mouchy, ayant donné sa démission sous prétexte d'accompagner son mari dans son gouvernement de Guyenne [822], mais au fond par jalousie contre l'influence croissante de la favorite, Marie-Antoinette, qui voyait sans regret s'éloigner une dame d'honneur qu'elle n'avait jamais aimée, s'empressa de profiter de son départ pour obtenir du Roi le rétablissement de la place de surintendante, en faveur de Mme de Lamballe [823]. «Jugez de mon bonheur, écrivait-elle au comte de Rosemberg; je rendrai mon amie heureuse, et j'en jouirai encore plus qu'elle [824].» Mais le rétablissement d'un poste, supprimé depuis plus de trente ans, ne laissait pas que de présenter de graves inconvénients, au moment même où l'on entrait dans la voie des réformes et de l'économie. Le traitement de la surintendante était primitivement de quinze mille livres, et trente mille d'extraordinaire pour tenir une table à la Cour. La dernière titulaire, Mlle de Bourbon, avait trouvé moyen, par le crédit de son père et sous différentes dénominations, de faire porter ce chiffre à cinquante mille écus, soit cent cinquante mille livres. La princesse de Lamballe émit de pareilles prétentions, et Maurepas, qui vit là un moyen de se faire bien voir de la Reine, décida le Roi à agréer la demande de Mme de Lamballe; le traitement de la nouvelle surintendante fut arrêté à cinquante mille écus [825].
La fixation des attributions de la charge rétablie n'offrit pas moins de difficultés. Certaines de ces prérogatives étaient exorbitantes. Pour n'en citer qu'une, aucune dame de la Reine ne pouvait exécuter un ordre donné par elle, sans avoir été prendre préalablement l'attache de la surintendante. On voulut réformer cet abus; un nouveau règlement fut fait par l'abbé de Vermond; mais Mme de Lamballe refusa de s'y soumettre, alléguant que son beau-père ne consentait pas à ce qu'elle acceptât un poste déchu de son antique splendeur. La Reine céda aux sollicitations de son amie, et toute sa Maison fut en rumeur. La princesse de Chimay hésitait à prendre la place de dame d'honneur, la comtesse de Mailly, celle de dame d'atours, parce qu'il leur semblait que le rétablissement de la surintendance ne laissait plus à leurs fonctions qu'une importance subalterne. Marie-Antoinette s'irrita de voir ainsi marchander ses faveurs; elle ordonna. Mesdames de Chimay et de Mailly s'inclinèrent; mais le mécontentement subsista.
Les inconvénients ne tardèrent pas à se faire sentir. La princesse de Lamballe, très attachée au cérémonial [826] et d'autant plus raide sur ses prérogatives qu'elle les sentait plus contestées, froissait souvent quelqu'une des dames de la Reine; c'étaient spécialement des disputes continuelles avec la dame d'honneur et la dame d'atours. Ces discussions incessantes, dont le bruit parvenait jusqu'à la Reine, finirent par l'agacer; elle sut mauvais gré à Mme de Lamballe d'être l'occasion et la cause de ces querelles, et, son affection en étant refroidie [827], elle se mit en quête d'autres amies. Un instant, son goût la porta vers une jeune femme, d'origine irlandaise, la comtesse de Dillon [828]. Grande et bien faite, quoique un peu maigre, Mme de Dillon avait un visage charmant, une voix sympathique où se reflétait la douceur de son âme [829]. Marie-Antoinette fut attirée par cette douceur; mais bientôt les demandes indiscrètes de la nouvelle favorite, que poussait une mère intrigante, Mme de Roth, blessèrent la Reine, et elle ne traita plus Mme de Dillon qu'avec la bonté ordinaire qu'elle témoignait aux femmes de la Cour [830].
Le crédit de la princesse de Guéménée fut plus durable. Par sa naissance,—elle était fille du prince de Soubise;—par sa place,—elle était, quoique la Reine ne fût pas encore mère, gouvernante des Enfants de France, en survivance de sa tante la comtesse de Marsan,—Mme de Guéménée tenait un grand état à la Cour. Elle réunissait chez elle une société brillante, et Marie-Antoinette se plaisait à y aller passer des soirées. Mercy avait, au début, encouragé cette intimité; lié avec la princesse, il surveillait plus facilement ce qui se passait chez elle [831], et il voyait là, d'ailleurs, un contrepoids à l'influence de Mme de Lamballe. Les affections de sa royale pupille l'inquiétaient moins en se divisant; elles perdaient en profondeur ce qu'elles gagnaient en étendue [832]. Mais la société de Mme de Guéménée ne présentait pas moins d'inconvénients que celle de la surintendante. Si ce qu'on appelait le Palais-Royal, c'est-à-dire le duc de Chartres et son entourage, se réunissait chez Mme de Lamballe, le salon de la gouvernante des Enfants de France était le rendez-vous de tous les partisans de Choiseul. Ses bals étaient bruyants [833]; son jeu, effréné, et, qui pis est, suspect; ses amis, intrigants et indiscrets. Cette société était composée presque exclusivement de jeunes gens, habitués aux conversations libres, disposés à ce défaut, si grave chez les personnages haut placés, et auquel la Reine était inclinée elle-même, de jeter le ridicule sur les hommes et les institutions. Quoique, par son maintien, elle imposât respect à ceux qui l'entouraient, et contînt les écarts de langage [834], Marie-Antoinette sentit le danger de cette intimité, et, sans y renoncer complètement, elle modéra ses visites chez la gouvernante [835].
A vrai dire, c'était plus le goût des plaisirs que le goût pour la personne qui entraînait la Reine chez la fille du prince de Soubise, c'était la politique qui l'y retenait. Ce fut le cœur seul qui présida à une nouvelle liaison, plus durable que celle de Mme de Lamballe, puisqu'elle ne connut guère d'éclipse; aussi profonde, puisque, comme elle, elle ne fut brisée que par la mort, la liaison avec Mme de Polignac.