Mariée, à 17 ans, au comte Jules de Polignac, Gabrielle-Yolande de Polastron avait vécu longtemps à Claye, dans une demi-retraite, assez conforme à ses goûts et commandée par sa situation de fortune. Ce fut à 25 ans seulement, après la mort de Louis XV, qu'elle vint à Versailles, où l'attirait sa belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, nommée dame de la comtesse d'Artois; elle parut à la Cour et y fut tout d'abord remarquée. Son visage d'un ovale parfait, sauf la forme défectueuse et la couleur trop foncée du front [836], ses traits angéliques [837], ses grands yeux bleus [838], ses longs cheveux bruns, sa bouche charmante, ses dents superbes, son cou bien détaché, ses épaules bien prises, sa taille moyenne, mais qui paraissait plus grande qu'elle n'était en réalité, lui donnaient l'aspect de la grâce, plutôt que de la beauté. Un nez un peu en l'air, sans être retroussé [839], un regard profond, où se reflétaient de grands étonnements naïfs, un sourire enchanteur [840], je ne sait quelle langueur nonchalante, je ne sais quelle attitude négligée, qui rappelait la morbidezza italienne, une simplicité pleine de naturel et qui contrastait avec les prétentions bruyantes des autres femmes de la Cour, ajoutait à sa physionomie quelque chose d'attrayant, et de piquant à la fois [841]. «Jamais figure n'avait annoncé plus de charme et de douceur que celle de Mme de Polignac, dit le comte de la Marck; jamais maintien n'avait annoncé, plus que le sien, la modestie, la décence et la réserve [842].»—«Elle avait, dit de son côté le duc de Lévis, une de ces têtes où Raphaël savait joindre une expression spirituelle à une douceur infinie. D'autres pouvaient exciter plus de surprise et plus d'admiration; mais on ne se lassait pas de la regarder [843].» Ce n'était point une femme d'esprit; ce n'était pas davantage une femme instruite: c'était une femme du monde, parlant peu, maîtresse d'elle-même [844], d'une fidélité constante à ses amis, et cachant peut-être, sous une candeur apparente, plus de ténacité et de finesse qu'il ne semblait.

Marie-Antoinette vit la comtesse Jules de Polignac à ses bals, et s'étonna de ne l'y avoir point encore vue. La comtesse répondit que la médiocrité de sa fortune ne lui permettait pas de résider à la Cour. Cet aveu naïf et habile augmenta l'intérêt de la Reine: douce et gracieuse, Mme de Polignac lui plaisait; pauvre, elle lui plut bien davantage. Il lui semblait qu'il y avait là une injustice du sort à réparer: la tenue réservée, les goûts modestes, la candeur de la jeune femme l'attiraient; elle crut avoir trouvé ce qu'elle cherchait depuis longtemps, un cœur qui sympathisait pleinement avec le sien, ennemi, comme elle, du faste et de la représentation, ouvert aux seuls charmes de l'amitié. Elle résolut de s'attacher la nouvelle venue par le plus indissoluble des liens, par le lien des bienfaits, et de goûter avec elle la suprême jouissance qu'elle rêvait, le calme et la simplicité de la vie privée au milieu des splendeurs et des tracas de la vie publique.

S'il faut en croire Mme Campan, Mme de Polignac, sur le conseil de ses amis, aurait eu recours à un ingénieux stratagème pour enflammer et fixer, en l'irritant, l'affection naissante de la jeune souveraine. Une lettre adroitement combinée, un faux départ, semblable à celui de la nymphe de Virgile, qui se laisse voir avant de s'enfuir, une explication touchante, rejetant sur la seule exiguité d'une fortune incapable de subvenir aux dépenses de la vie de Versailles toute la responsabilité de ce départ qui affligeait Marie-Antoinette, aurait attendri le cœur de la Reine, et, en y assurant la prédominance de la comtesse, retenu définitivement les Polignac à la Cour [845]. Quoi qu'il en soit de l'authenticité de cette anecdote, ce qui est certain, c'est que les grâces de toute sorte ne tardèrent pas à pleuvoir sur les nouveaux favoris. Le grand reproche que l'histoire a le droit d'adresser à Mme de Polignac, c'est d'avoir manqué de désintéressement, sinon pour elle-même, du moins pour sa famille et pour ses amis.

Assurément, comme l'a fait remarquer justement le comte de la Marck, la haute position que la comtesse occupa bientôt à la Cour, les fêtes qu'elle dut donner, l'obligation de tenir une maison, devenue pendant quelque temps celle de la Reine, et où le Roi lui-même se montra quelquefois, nécessitaient des dépenses auxquelles il lui eût été impossible de subvenir sans de larges avantages pécuniaires [846]. Un ministre, honnête homme et économe des deniers de l'État, le contrôleur général d'Ormesson, convenait même que, vu les grands frais auxquels ils étaient forcés, les demandes des Polignac n'étaient pas excessives [847]. Mais quand on leur voyait donner 400.000 livres pour payer leurs dettes [848], 800.000 pour la dot de leur fille [849], avec la place de capitaine des gardes pour leur futur gendre, le duc de Guiche [850]; quand on les voyait, non contents de pareils dons, solliciter encore l'octroi d'un domaine royal, le comté de Bitche, qui valait cent mille livres de rente [851], et, à défaut du comté de Bitche, obtenir, le 2 juin 1782, la terre de Fénestrange, qui rapportait encore soixante ou soixante-dix mille livres [852], puis, quinze mois après, une pension de 80.000 livres sur le trésor royal [853], et enfin, le 1er janvier 1786, la Direction générale des postes et haras [854], on commençait à trouver les faveurs exagérées et les prétentions exorbitantes.

Ce n'était pas tout: avec les pensions, il y avait les places. Le vicomte de Polignac, père du comte Jules, homme d'une capacité médiocre, était pourvu d'un des postes les plus recherchés, l'ambassade de Suisse, au détriment du propre frère du ministre des affaires étrangères, le président de Vergennes [855]. Le comte lui-même avait la survivance de la charge de premier écuyer de la Reine, avec douze mille livres de pension et l'usage des chevaux et équipages. C'était une augmentation de dépenses de près de 80.000 livres, à une époque ou l'on avait pris la résolution, par économie, de supprimer les survivances. C'était, en outre, une déception et un froissement pour le titulaire en exercice, le comte de Tessé, qui, suivant la tradition, avait le droit de présenter lui-même son survivancier, et pour la puissante famille des Noailles, alliée de Tessé, en même temps que la place de capitaine des gardes, promise au duc de Guiche, gendre de la comtesse, mécontentait les Civrac [856].

Maurepas, qui, en vieux courtisan, adorait le soleil levant, prêtait son concours, par politique, aux exigences des Polignac; la Reine s'y intéressait, par affection, et quoique elle allât souvent moins loin que Maurepas, quoique, en diverses circonstances, ce fût le ministre qui, malgré Marie-Antoinette, eût forcé la main au Roi pour les plus exorbitantes de ces grâces [857], ce n'était point au ministre que l'opinion s'en prenait, c'était à la Reine. Tant de biens prodigués à une seule famille,—Mercy prétendait qu'en quatre ans les Polignac s'étaient procuré, tant en grandes charges qu'en autres dons, pour près de 500.000 livres de revenus annuels [858],—tant de biens prodigués à une seule famille ne mécontentaient pas seulement la Cour, ils indisposaient le public. «Sa Majesté croit avoir sacrifié à l'amitié, écrivait l'ambassadeur, et le public ne veut voir qu'engouement et aveuglement pour la comtesse de Polignac [859]

Si Mme de Polignac eût été laissée à elle-même, son influence n'eût pas été dangereuse [860]. Douce et indolente, sincèrement attachée à Marie-Antoinette, elle eût joui, sans arrière-pensée, d'une amitié qu'elle partageait, et ne se fût point livrée à des sollicitations qui dérangeaient sa tranquillité et coûtaient peut-être à son cœur. Mais il s'était formé autour d'elle une société de jeunes hommes et de jeunes femmes qui se servaient de sa faveur et exploitaient son crédit. C'était d'abord sa propre belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, celle qui avait été l'instrument de sa fortune, en l'appelant à la Cour; femme d'esprit, mais intrigante et fausse [861], qui, malgré une réputation équivoque, se fit nommer dame d'honneur de Mme Élisabeth [862].

C'était le comte de Vaudreuil, que la malignité publique accusait d'être trop intimement lié avec la favorite [863], et qui exerçait sur elle un empire absolu. D'une jolie figure, de manières élégantes, bon musicien, protecteur des arts, qu'il cultivait lui-même [864], un des rares hommes qui, suivant le mot du prince Henri, savaient parler aux femmes [865], mais emporté jusqu'à briser, un jour, dans un accès de colère, pour une bille bloquée, la queue de billard d'ivoire de la Reine [866], M. de Vaudreuil gâtait des dons réels par un caractère violent et avide [867]. D'une personnalité absorbante, prétendant intervenir en toutes choses, rien ne lui coûtait pour arriver à ses fins, et ses fins se rapportaient ordinairement à son propre intérêt. Grâce à son influence sur la favorite, c'était lui qui composait à son gré ce qu'on nommait la société Polignac, et qui y disposait des places et des honneurs [868].

Ami intime du comte de Vaudreuil, le comte d'Adhémar était doué de ces qualités superficielles, mais brillantes, qui réussissent dans le monde: de l'esprit, un visage charmant, d'agréables talents de société. Il chantait avec méthode, jouait bien la comédie, composait de jolis couplets. Avec cela, une ambition ardente, de l'audace, une grande aptitude à l'intrigue. Son mariage avec une veuve déjà âgée, mais follement éprise de lui, la comtesse de Valbelle, dame du palais, lui avait donné la fortune pécuniaire; l'amitié de Mme de Polignac fit sa fortune politique. Ministre de France à Bruxelles, il voulut être ambassadeur à Constantinople [869], puis à Vienne; mais Marie-Thérèse s'opposa à ce dernier choix et la Reine refusa de s'y prêter [870]. Repoussé de ce côté, il ne se tint pas pour battu: officier subalterne pendant la guerre de Sept ans, il éleva ses prétentions jusqu'au ministère de la guerre [871]. Cette fois encore, Marie-Antoinette déclara à Mme de Polignac, qui plaidait la cause de son ami, qu'il fallait renoncer à un objet que toutes les raisons réunies rendaient impossible. Elle ne retira pas cependant sa faveur à M. d'Adhémar, qui, trois ans plus tard, finit par être ambassadeur à Londres [872].

Le baron de Besenval n'était pas moins ambitieux que le comte d'Adhémar; mais son ambition était différente: il n'aspirait pas à être ministre, il voulait faire des ministres. Tel il se montre dans ses Mémoires, tel il était en réalité: fat, vaniteux, intrigant, tenant à posséder et plus encore à paraître posséder un grand crédit, indiscret, sceptique à l'égard du désintéressement des hommes et de la vertu des femmes, spirituel d'ailleurs et jusqu'à un certain point séduisant. Lieutenant-colonel des Suisses, le baron de Besenval avait plus de cinquante ans, lorsqu'il fut admis dans la société de Marie-Antoinette. Son air de bonhomie, son affectation de simplicité, sa conversation aimable et souvent piquante, sa connaissance de la Cour, ses prétentions politiques même, sa fidélité à Choiseul, qu'il ne cessait d'exalter, des flatteries adroites déguisées sous une apparence de rondeur et d'indépendance, l'habileté et l'entrain, avec lesquels, encourageant les inclinations secrètes de Marie-Antoinette, il lui prêchait le mépris de l'étiquette et les douceurs de la vie privée, lui concilièrent promptement les sympathies de la jeune souveraine, que rassuraient d'ailleurs ses cheveux blancs. Elle crut à son mérite et à son dévouement, et pendant quelque temps Besenval fut l'homme à la mode, le roi de la société Polignac; il était l'artisan de tous les projets, l'organisateur de toutes les parties [873]. Peu s'en fallut que la Reine ne vît en lui un guide pour sa jeunesse; elle se laissa même aller à lui faire un jour une confidence, dont, avec sa présomption habituelle, Besenval s'empressa d'abuser [874]. Mais quoi! la Reine ne se méfiait pas de ce vieillard de cinquante-cinq ans, qui aurait pu être son père, et qu'elle traitait, dit Mme Campan, «comme un brave Suisse, poli et sans conséquence [875].» Mais un jour vint où le vieillard, se croyant tout permis, voulut se targuer de la confiance qu'on lui témoignait pour arracher à la Reine un secret d'État. La Reine, justement froissée d'une insistance qui devenait, selon le mot de Mercy, «une persécution indécente [876],» ne put s'empêcher de lui témoigner une froideur qui fut remarquée; sans le bannir complètement de sa présence, elle l'éloigna pour un temps de son intimité [877]. L'indiscret éconduit s'est vengé de cette disgrâce méritée par une triste vengeance, par l'insertion, dans ses Mémoires posthumes, d'insinuations calomnieuses qu'heureusement la réputation seule de leur auteur suffit à démentir.