MM. de Vaudreuil, d'Adhémar et de Besenval étaient les trois principaux meneurs de la société Polignac; ils n'étaient pas les seuls. Autour de ces astres dominants s'agitaient de nombreux satellites, dont quelques-uns aspiraient à dominer à leur tour. C'était d'abord le duc de Guines, dont nous avons raconté le procès: ambitieux, intrigant, avide, qui, en pleine guerre d'Amérique, malgré l'opposition du ministre des finances, trouvait moyen d'obtenir cent mille écus de dot pour sa fille et le titre de duc héréditaire pour son gendre, le marquis de Castries [878]; personnage d'assez mince talent, d'ailleurs, mais qui, à une époque où les génies étaient rares, soutenu, d'autre part, par une faction remuante et bruyante, put passer un instant pour un homme d'État et aspirer au poste de premier ministre. Ses plans étaient vastes; son aplomb, imperturbable; sa chaleur à défendre ses idées, entraînante. Pendant quelque temps, la Reine s'y laissa prendre. Une lettre de Marie-Thérèse, appuyant les observations répétées de Mercy, vint lui ouvrir les yeux: elle connut la valeur de son protégé, et, sans afficher une disgrâce qui eût semblé un désaveu, elle le traita désormais avec plus de froideur. Le duc s'en aperçut et s'éloigna de la Cour [879].

Puis c'étaient encore: le duc de Polignac, «le mari de sa femme,» qui, lui, n'aspirait pas à dominer;—le duc de Coigny, nommé, à la fin de 1774, premier écuyer du Roi [880], et, comme le duc de Guines, grand partisan de Choiseul: caractère fier et loyal, auquel la Reine savait gré de n'avoir pas voulu fléchir le genou devant Mme du Barry [881]; d'un ton exquis, d'une discrétion à toute épreuve, mais avide de crédit jusqu'à prendre ombrage de celui de Mme de Polignac et se mettre un moment en hostilité avec elle [882];—le marquis de Coigny, fils du duc;—le marquis de Conflans, fils du maréchal d'Armentières et beau-frère du marquis de Coigny [883], un des anglomanes des plus décidés et des caractères les plus singuliers de l'époque, un des rares courtisans que le Roi avait pris en affection, parce qu'il était bon cavalier et hardi chasseur [884];—le comte et le chevalier de Coigny, frères du duc: le premier, gros garçon de bonne humeur, le second, joli homme, très fêté des femmes qui l'appelaient Mimi [885];—le bailli de Crussol, sérieux jusqu'en plaisantant;—le chevalier de Lille, ami des Coigny, et renommé pour son amabilité, son esprit et sa facilité à tourner d'agréables couplets ou des noëls satiriques;—le chevalier de Luxembourg, ambitieux et mauvaise tête, suivant Mercy, mais dont la faveur fut bien éphémère [886];—le comte de Polastron, frère de Mme de Polignac, grand amateur de violon;—sa femme, d'une beauté accomplie, d'une grâce un peu négligée, la tête languissamment penchée sur l'épaule, faite pour inspirer la passion et qui l'inspira en effet [887];—la comtesse de Châlons, née d'Andlau, cousine de la favorite et amie du duc de Coigny [888];—la fille de Mme de Polignac, la duchesse de Guiche, à laquelle Grimm appliquait galamment ce vers d'Horace:

Matre pulchra filia pulchrior [889];

—la belle et spirituelle marquise de Coigny, qui ne resta pas longtemps fidèle;

—Enfin, le plus brillant et le plus dangereux de tous, l'impétueux duc de Lauzun, neveu et émule du maréchal de Richelieu; brave comme son épée, chevaleresque comme sa race; plus fier de ses exploits galants que de ses exploits militaires; plein d'esprit, mais sans jugement, libertin et criblé de dettes [890], et dont le meilleur titre près de la postérité est d'avoir été le mari de cette douce et charmante Amélie de Boufflers, qui, dans cette société corrompue et avec un époux marié—il le disait lui-même—si peu que ce n'était pas la peine d'en parler, sut garder une attitude irréprochable et digne, et laissa une réputation intacte de fidélité et de vertu; Lauzun qui jouit pendant quelque temps de la faveur de Marie-Antoinette, qui prétendit la diriger et lui donner des conseils [891]; qui, après avoir osé, dans son outrecuidante vanité, poser en amoureux de la Reine, et lui offrir une plume de héron qu'il avait portée, poussa la fatuité jusqu'à lui faire une déclaration, et qui, foudroyé par un énergique: Sortez, Monsieur, jeté d'une voix indignée [892], quitta le palais la tête basse et la rage dans le cœur; Lauzun, qui, devenu plus tard duc de Biron, furieux de cette déconvenue, blessé de la constante froideur de la souveraine, justement offensée, et attribuant à ce légitime courroux l'échec de sa prétention assez naturelle à succéder à son oncle comme colonel des gardes françaises, se jeta, par vengeance, à corps perdu dans la Révolution et, après avoir été pendant sa vie l'un des ennemis les plus acharnés de Marie-Antoinette, se fit encore, après sa mort, le plus odieux et le plus faux de ses diffamateurs.

Puis encore, mêlés à ces grands seigneurs français, mais se groupant plus peut-être encore autour de Marie-Antoinette que de Mme de Polignac, c'étaient des gentilshommes étrangers, vaillants jeunes gens qui, fascinés par cet irrésistible attrait que la France, au XVIIIe siècle, exerçait sur toutes les sociétés polies, accouraient, de tous les coins de l'Europe, chercher des plaisirs, et beaucoup une carrière, dans les armées du Roi et à la cour de la Reine: le prince de Ligne, l'un des hommes les plus aimables et les plus spirituels de ce temps, où il y avait tant d'hommes spirituels et aimables; l'un de ceux qui ont le mieux apprécié Marie-Antoinette et qui, suivant son expression, l'ont «adorée sans songer à l'aimer».

Le comte de la Marck, Auguste d'Aremberg, Belge comme le prince de Ligne, appartenant, comme lui, à une de ces familles princières qui servaient indifféremment la France, l'Empire et l'Espagne; Français de cœur, sinon de naissance, un des plus respectueusement dévoués dans la bonne fortune, un des plus fidèles dans le malheur;—le comte Valentin Esterhazy, dont le crédit alarma Mercy et mécontenta Marie-Thérèse [893]; caractère honnête [894], qui ne plaisait pas pour sa figure,—car il était fort laid,—mais pour ses qualités solides, sa franchise, son zèle et son désintéressement [895]; qui eut l'honneur d'être un des correspondants de Marie-Antoinette [896] et l'honneur plus grand d'être un de ses plus actifs défenseurs à l'heure du danger;—le comte de Stedingk, qui dut aux recommandations personnelles du roi de Suède, Gustave III, son introduction à la Cour de France, et à sa brillante conduite en Amérique, son admission aux petits soupers de la Reine [897]; comblé de bontés par cette princesse [898], mais qui ne fut pas ingrat. Rappelé, en 1781, par le roi de Suède qui venait de déclarer la guerre à la Russie, Stedingk quitta Versailles avec de vifs regrets, devenus plus vifs encore lorsque, retenu par le service de son maître, sur les confins de l'Europe, à l'heure où éclatait la Révolution, il ne put voler au secours de cette Reine, qu'il sentait menacée plus que tout autre, et de cette France, qu'il aimait assez, disait-il, pour «aller se noyer avec elle [899]».

Fersen enfin, la plus attachante peut-être de toutes ces figures, et qui n'allait guère dans le salon des Polignac, comme si sa chevaleresque nature répugnait aux petites intrigues qu'y ourdissaient MM. de Besenval et de Vaudreuil. Le comte Axel de Fersen, d'une noble famille suédoise, et dont le père était, à Stockholm, le chef du parti des Chapeaux ou parti français, avait fait, dès le printemps de 1774, une apparition à Versailles. D'une haute taille, d'une tournure distinguée, d'une belle figure, régulière sans être expressive, avec des yeux profonds et quelque peu mélancoliques [900], d'un caractère sérieux, ayant, dit M. de Lévis, plus de jugement que d'esprit [901], mais cachant «une âme brûlante sous une écorce de glace [902]», et possédant à un suprême degré des qualités peu communes à la Cour: une extrême circonspection avec les hommes et une rare réserve avec les femmes, Fersen avait été remarqué dès son premier voyage. «Il n'est pas possible, écrivait l'ambassadeur de Suède, le comte de Creutz, d'avoir une conduite plus sage et plus décente que celle qu'il a tenue [903].» La Dauphine l'avait admis à ses réceptions et s'était entretenue avec lui au bal de l'Opéra; les amies de Gustave III, Mmes de Brionne, de la Marck et d'Anville, l'avaient accueilli à bras ouverts [904].

Un second voyage, en 1778 et 1779, soutint cette réputation. Reçu avec empressement dans les principaux salons, bien traité par la famille royale, Fersen vit sa faveur grandir au point que les courtisans en prirent ombrage et que la calomnie s'en empara. On raconta que la Reine avait un penchant particulier pour le jeune Suédois, qu'elle le recherchait aux bals de l'Opéra et dans les réunions intimes, échangeant avec lui des regards attendris [905], qu'elle lui adressait chaque fois quelque parole gracieuse, qu'elle avait voulu le voir dans son uniforme national, et qu'en apprenant son départ pour la guerre d'Amérique, elle n'avait pu retenir ses larmes. La vérité est que Fersen, reconnaissant de l'accueil bienveillant et protecteur de la Reine, de ses attentions charmantes, de ce souvenir obligeant, si remarqué par les contemporains, qui l'avait fait s'écrier dès la première visite en 1778: «Ah! c'est une ancienne connaissance [906] avait écrit à son père: «C'est la princesse la plus aimable que je connaisse [907]», et en avait conçu un dévouement respectueux pour la souveraine, rehaussé peut-être d'un sentiment discret pour la femme [908]; que, de son côté, Marie-Antoinette, ayant rencontré chez ce jeune homme un caractère solide, une délicate réserve, un zèle désintéressé [909], qu'elle trouvait trop rarement dans son entourage, en avait été touchée. Jusqu'à quel point? Fersen a pris soin de le déterminer dans la réponse qu'il fit à la duchesse de Fitz-James, au moment de son départ: «Quoi, Monsieur, vous abandonnez ainsi votre conquête?»—«Si j'en avais fait, je ne l'abandonnerais pas; je pars libre et malheureusement sans laisser de regrets [910].» La Reine elle-même a, sans y songer, donné un démenti à ces bruits injurieux, lorsque, quatre ans plus tard, elle recommandait chaudement mais simplement Fersen au roi de Suède, en faisant publiquement son éloge, au lieu de garder sur son compte, dit un historien, «une réserve qu'on aurait pu tenir dès lors pour significative [911]».