Quelques personnes murmuraient de cette préférence accordée par Marie-Antoinette à des étrangers, et le comte de la Marck se permit un jour de lui observer que cela pourrait lui nuire près des Français: «Que voulez-vous?» répondit-elle avec tristesse, «c'est que ceux-là ne me demandent rien [912]

Tels étaient les principaux membres de ce qu'on appela d'abord la société Polignac, de ce qu'on nomma plus tard la société de la Reine, lorsque le salon de la favorite fut devenu le salon de la souveraine; société un peu exclusive qui n'admettait guère de partage de crédit, et qui, pour éloigner toute intrusion dangereuse, déchirait à belles dents ceux et celles qui lui portaient ombrage. «En tout,» écrivait une dame de la Cour, qui ne passait pas cependant pour mauvaise langue, mais qui avait eu à se plaindre de ces attaques, «cette fameuse société se compose de personnes bien méchantes et montées sur un ton de morgue et de médisance incroyable. Ils se croient faits pour juger le reste de la terre.... Ils ont si peur que quelqu'un puisse s'insinuer dans la faveur qu'ils ne font guère d'éloges, mais ils déchirent bien à leur aise. Il faut cependant voir tout cela et ne rien dire [913]

Mme de Lamballe avait aussi sa société. Elle se composait, dit Mercy, «d'intrigants d'un genre un peu plus illustre, mais c'était presque la seule différence [914] On y voyait surtout, avec le comte d'Artois et le duc de Chartres, les fidèles du Palais-Royal et de la Maison d'Orléans. Mais les habitués du salon de Mme de Lamballe étaient les moins nombreux; les courtisans s'étaient promptement aperçus que le vent ne soufflait pas de son côté.

La rivalité ne tarda pas à s'établir entre les deux favorites, et la Reine se vit l'objet d'obsessions et d'insinuations de tout genre; mais l'issue de la lutte ne pouvait être douteuse. Naïve et timide, n'ayant pas, pour appuyer les grâces de sa personne et la tendresse de son cœur, les ressources de l'esprit, ombrageuse et le laissant trop voir, que pouvait Mme de Lamballe contre Mme de Polignac, dans tout l'éclat d'un début, joignant à ses séductions naturelles l'expérience d'amis vieillis dans le métier? C'étaient, de la part de la comtesse, de petites plaintes respectueuses et tendres, des démonstrations d'inquiétude, de chagrin, de petits ridicules adroitement jetés sur sa rivale [915] et qui, tombant dans un esprit naturellement enclin à la moquerie, y produisaient presque toujours bon effet. Peu à peu, Marie-Antoinette s'habituait à rire de sa première amie. Plus ouverte et moins habile, Mme de Lamballe se plaignait tout haut, quelquefois avec aigreur, et ses plaintes importunaient la Reine. L'excès de franchise et la grande lumière ne plaisent guère à la Cour; il y faut les demi-jours et les sous-entendus. C'est ce que savaient bien les partisans de Mme de Polignac; ils n'abordaient guère la Reine de front, ils l'entouraient d'un réseau presque imperceptible, dans lequel elle finissait par se trouver captive. Ils profitaient de toutes les fautes de la surintendante, exagérant ses torts, se récriant contre ses prétentions qui mettaient la Cour en rumeur, contre sa jalousie, qui n'admettait pas de partage, faisant ressortir ses gaucheries et ce qu'ils appelaient sa «bêtise» [916]. Petit à petit, la Reine se dégoûtait de Mme de Lamballe, et, sans qu'elle s'en aperçût peut-être elle-même [917], s'accoutumait à se passer d'elle.

La situation devenait tendue entre les deux amies [918]. Mme de Lamballe, mécontente, prenait un prétexte pour se dispenser de tenir une maison; on lui signifiait qu'elle eût à donner à souper, au moins les jours de bal [919]. Elle céda, mais avec une irritation concentrée, et, dès qu'elle en trouva l'occasion, chercha quelque autre motif de rester à l'écart [920]. La froideur de la Reine s'augmentait de ce qui lui semblait une ingratitude de son amie, et un jour vint où Mme de Lamballe, sentant qu'elle n'était plus que tolérée [921] et qu'elle devenait un objet d'embarras et d'ennui [922], se décida à quitter la Cour, où l'on ne tenta pas de la retenir [923]. Elle se retira près de son beau-père le duc de Penthièvre, dont elle partagea la vie solitaire et la bienfaisance, et ne fit plus que de rares apparitions à Versailles. Mais si elle avait manqué d'esprit, son cœur resta toujours le même; le malheur la dégagea de ce que son affection avait pu avoir d'exigeant et de personnel pendant la prospérité. A l'heure du danger, elle se retrouva tout entière.

Le crédit de Mme de Polignac grandissait du déclin de sa rivale. Son astre montait seul et sans nuage à l'horizon de Versailles. La Cour affluait chez elle et le comte d'Artois lui-même, assez longtemps fidèle à la surintendante, se rangeait dans le parti vainqueur. A vrai dire, le comte d'Artois allait partout où il trouvait à s'amuser, et les réunions que Mme de Lamballe avait répugné à tenir, et qui, à son défaut, s'étaient tenues chez la princesse de Guéménée, commençaient à se faire dans le salon de Mme de Polignac. La Reine prenait l'habitude d'aller, le soir, chez son amie, et elle avait réussi à y entraîner le Roi [924]. La Cour s'y précipitait à leur suite. On se rassemblait dans une grande salle de bois, construite à l'extrémité de l'aile du palais qui regarde l'orangerie; au fond, il y avait un billard; à droite, un piano; à gauche, une table de quinze. Le dimanche, c'était une cohue. «Mme de Polignac recevra-t-elle toute la France?» écrivait le prince de Ligne au chevalier de Lille.—«Oui, répondait le chevalier, trois jours par semaine: mardi, mercredi, jeudi, depuis le matin jusqu'au soir. Pendant ces soixante-douze heures, ballet général; entre qui veut, soupe qui veut. Il faut voir comme la racaille des courtisans y foisonne. On habite, durant ces trois jours, outre le salon, toujours comble, la serre chaude, dont on a fait une galerie, au bout de laquelle est un billard. Les quatre jours qui ne sont pas ci-dessus dénommés, la porte n'est ouverte qu'à nous autres, favoris [925]

Le prestige de Mme de Polignac ne faisait que s'accroître; la Reine ne pouvait plus se passer de son amie; c'était, de tout son entourage, disait Mercy, la seule personne sur laquelle il fût impossible de lui ouvrir les yeux [926]. Elle lui prodiguait en tous lieux, en tous temps, des marques de faveur. Le soir, elle prenait son bras, traversait avec elle les antichambres remplies de monde, sans autre suite qu'un garçon de chambre et deux valets de pied [927], et cette familiarité inusitée, indice d'une tendresse sans précédent, faisait murmurer l'assistance. Mme de Polignac allait-elle passer quelque temps à la campagne? la Reine lui écrivait pour lui donner des nouvelles de Versailles [928]. Était-elle malade? la Reine allait la voir chaque semaine [929]. Il se trouvait que la maladie prétendue était le commencement d'une grossesse. On décidait qu'au moment des couches de la favorite, la Cour irait s'établir pendant neuf jours à la Muette [930]. Cette fois, ce n'était plus seulement la Cour, c'était Paris qui regardait de telles démonstrations comme exorbitantes. Le bruit se répandait que Mme de Polignac faisait de son crédit un usage immodéré pour s'enrichir ainsi que toute sa famille, et bien qu'il entrât beaucoup d'envie et une certaine exagération dans ce reproche, les détails que nous avons donnés plus haut prouvent qu'il n'était pas dénué de fondement [931]. Pour couronner toutes ces grâces, six mois après ses couches, Mme de Polignac recevait les honneurs du tabouret, et son mari le titre de duc héréditaire [932]. «Il est peu d'exemples», écrivait à ce propos Mercy, «d'une faveur qui, en si peu de temps, soit devenue aussi utile à une famille.»

La Cour murmurait; le public était mécontent. La Reine, tout entière à son affection, ne voyait pas ces froissements de la Cour et du public. La bonté de son cœur, le désir de faire plaisir à ceux qu'elle aimait, je ne sais quelle timidité étrange chez une grande princesse, une invincible répugnance à dire non, «une facilité infinie à céder aux conseils de ceux qu'elle croyait lui être attachés [933],» la laissaient sans défense contre les obsessions des solliciteurs. Il suffisait d'insister avec quelque opiniâtreté pour qu'elle cédât. Mercy se plaignait, dès 1772, de cette regrettable faiblesse. «Ceux qui ont assez de hardiesse pour oser la fatiguer de leur importunité», écrivait-il, «sont presque sûrs de prendre de l'ascendant [sur elle], et sans qu'elle fasse cas de leur personne, connaissant même l'injustice de leur demande, elle s'y prête souvent, uniquement par crainte [934]». L'âge n'avait point corrigé cette disposition malheureuse, et ce qu'il y avait de non moins fâcheux, c'est qu'autant la Reine était timide en face des sollicitations, autant elle était ardente à solliciter pour ses amis. Vive et impétueuse, elle partait toujours de l'exposé de la demande, sans se préoccuper suffisamment de son étendue et des titres du demandeur, et, lorsqu'elle avait pris une chose à cœur, ses instances étaient si pressantes, l'idée de son crédit si grande, que non seulement les ministres n'osaient pas refuser, mais qu'il leur arrivait même parfois d'outre-passer ses intentions [935].

Mme de Polignac et surtout ses amis n'avaient pas tardé à s'apercevoir de cette faiblesse et à l'exploiter à leur profit. Si la Reine ne savait pas résister aux instances, elle résistait encore bien moins aux larmes, et c'était le dernier moyen auquel la favorite avait recours, quand elle rencontrait chez sa royale amie une fermeté sur laquelle elle n'avait pas compté. Devant ce suprême assaut la Reine se rendait. Il lui arrivait bien parfois d'éprouver quelque impatience; dans ses conversations avec les fidèles conseillers que sa mère avait placés près d'elle, elle convenait des inconvénients de son entourage. Sa tendresse pour ses amis n'enlevait rien à sa perspicacité; avec sa vive intelligence et son jugement droit, elle voyait aussi vite les défauts qu'elle avait été séduite par les qualités; mais les qualités lui faisaient trop facilement négliger des défauts dont elle ne calculait pas assez les conséquences. «Elle passe tout,» écrivait Mercy en 1776, à l'époque de la plus grande dissipation, «elle passe tout à ceux qui se rendent utiles à ses amusements [936].» Elle se plaisait dans ces salons où l'on ne parlait que d'objets à sa portée, où l'on n'était occupé qu'à l'amuser et à la distraire, où l'on flattait ses goûts et surtout ses faiblesses, où elle se dédommageait de l'ennui qu'elle «croyait avoir pris dans le reste de la journée [937]». Elle s'en éloignait parfois; elle y revenait toujours. Et ainsi, le temps se passait en conversations inutiles, quand elles n'étaient pas dangereuses, en jeux, en courses, en railleries piquantes, et quelquefois blessantes, sans qu'il en restât pour les occupations sérieuses, pour les lectures, pour les réflexions, pour ce travail d'âme, en un mot, qui enfante les grandes pensées et prépare aux grandes choses.