Était-ce donc seulement le goût du plaisir qui attirait ainsi Marie-Antoinette chez ses favorites et la poussait à former et à resserrer sans cesse de tels liens? Assurément il y avait cela; il y avait cette ardeur de mouvement, bien naturelle chez une princesse de dix-neuf ans, cette sève de jeunesse comprimée pendant les dernières années du règne de Louis XV et qui, tout d'un coup livrée à elle-même, s'épanouissait dans toute sa force. Mais il y avait aussi un sentiment plus noble: le besoin d'aimer et d'être aimée pour elle-même, une soif d'affection qui ne trouvait pas à se satisfaire dans son intérieur. Le Roi était plein de bonté, souvent de prévenances pour sa femme; Mercy l'avait même un jour déclaré amoureux d'elle. Mais c'était un amour froid, timide, embarrassé, qui répondait mal aux élans d'un cœur de vingt ans, fait de flamme et de tendresse. Cette chaleur de sentiments, ces épanchements intimes, qu'elle ne trouvait pas chez son mari, Marie-Antoinette les cherchait chez ses amies, et n'obtenant pas l'amour tel qu'elle le comprenait, elle voulait au moins l'amitié dans toute son étendue.
A cette raison, d'ailleurs, s'en joignait une autre, d'une nature plus intime. Il y avait, dans la vie de la Reine, un vide douloureux qu'elle n'envisageait pas sans d'insondables frémissements. La passion d'amusements, qui l'emportait, n'était la plupart du temps qu'un besoin extrême de distraction, un désir irrésistible d'échapper à l'ennui qui la rongeait. Ces plaisirs n'étaient qu'un voile jeté sur une tristesse qu'elle ne voulait pas avouer et ces sourires cachaient des larmes amères. On sait aujourd'hui,—les rapports de Mercy l'établissent à chaque page,—quelle fut, pendant plus de sept ans, la situation délicate créée à Marie-Antoinette par l'étrange froideur de son mari. Elle portait la couronne de France, mais elle soupirait en vain après cette couronne de la maternité, qui ajoute un éclat si pur et une dignité si haute à un front de vingt ans. C'était pour la jeune femme le plus subtil des dangers, en même temps que le plus poignant des chagrins [938]. La sollicitude vigilante de Marie-Thérèse s'en alarmait. Le public savait mauvais gré à la Reine de cette situation, si pénible pour elle, et dont elle n'avait pas la responsabilité; il ne lui pardonnait pas de s'être laissé devancer par la comtesse d'Artois dans la mission toute royale de donner des héritiers au trône.
«La grossesse presque certaine de la comtesse d'Artois, écrivait Mercy, ne donne que trop de sujets à des réflexions désagréables, et je suis dans une vraie inquiétude sur les effets qu'elle pourra produire à la longue dans l'âme de la Reine. Quelque brillante que soit, dans ce moment, sa position, elle ne peut acquérir de consistance solide que quand cette auguste princesse aura donné un héritier à l'État. Jusqu'à cette époque si désirable, les avantages même dont la Reine jouit entraînent certains inconvénients; son influence, son pouvoir inquiètent quelquefois une nation pétulante et légère, qui craint d'être gouvernée par une princesse, à laquelle il manque la qualité de mère pour être regardée comme Française [939].»
Cette situation si périlleuse et si fausse était vivement sentie par Marie-Antoinette, et c'est pour s'en distraire,—elle-même l'a avoué un jour à Mercy [940],—qu'elle se lançait dans le tourbillon des plaisirs. Ne trouvant ni dans la vie de la Cour, ni surtout dans sa vie intime la satisfaction qu'elle rêvait, elle reportait sur des amies de son choix l'affection ardente et communicative qui lui manquait du côté de son mari, et qu'elle ne pouvait épancher sur de blondes têtes d'enfants, elle qui les aimait tant [941]. Telle est l'explication vraie de la dissipation, en apparence inexplicable, de Marie-Antoinette pendant les premières années de son règne, et de son engouement pour ses favorites. Et s'il en resta quelque chose encore, après la naissance de son premier enfant, c'est qu'on ne rompt pas en un jour avec des habitudes et des liaisons de plusieurs années. Mais, à mesure que le flot de l'amour maternel montera davantage dans son cœur, les heures dissipées feront place aux heures sérieuses, les préoccupations de l'éducation succéderont au souci des plaisirs et, quittant peu à peu le salon de ses amies pour le berceau de ses enfants, la Reine se préparera, par les joies de la maternité, aux vaillances de la lutte et aux austérités du sacrifice.
CHAPITRE XIV
Trianon.—Le Roi donne à la Reine le Petit Trianon.—Le château.—Les jardins.—Les arbres exotiques.—La rivière.—La salle de spectacle.—Le temple de l'Amour.—Le belvédère.—La grotte.—Le hameau.—La laiterie.—Opinion des voyageurs sur Trianon.—Arthur Young.—Le Russe Karamsine.—La baronne d'Oberkirck.—Le prince de Ligne.—Les appartements.—La salle à manger.—Le petit salon.—La salle de bains.—Le boudoir.—La chambre de la Reine.—Marie-Antoinette et les arts.—Le style Marie-Antoinette.—L'appartement de la Reine à Fontainebleau.—Vie de la Reine à Trianon.—Fêtes en l'honneur de visiteurs illustres.—Marie-Antoinette et les lettres.—La musique.—Gluck et Piccini.—Grétry.—Saliéri.—Le théâtre.—La troupe de la Reine.—La comédie à Trianon.—Les dépenses de Trianon.—Inconvénients de Trianon.
A cette société choisie et un peu exclusive, que nous venons de décrire, il faut un théâtre à part. A cette jeune souveraine, ennemie de la représentation et de l'étiquette, affamée de simplicité et de solitude, il faut un palais en harmonie avec ses goûts.
Versailles est trop grand; Marly trop froid; Fontainebleau et Compiègne trop loin. Cette demeure nouvelle, où la Reine sera chez elle et sera elle-même, ce sera Trianon.