Tandis que le comte de Kaunitz, qui fut, de 1751 à 1753, ambassadeur à Paris, avant de devenir pour quarante ans le directeur de la politique autrichienne, cherchait à nouer avec le cabinet de Versailles des relations cordiales [12] et y réussissait dans une certaine mesure, les instructions données aux ministres de France partant pour Vienne étaient empreintes de cette même cordialité. «Le marquis d'Hautefort, écrivait le secrétaire d'État aux affaires étrangères, M. de Puysieux, en 1750, aura soin de jeter dans ses conversations avec les ministres impériaux, lorsqu'il en trouvera des occasions naturelles, que le Roi n'est nullement affecté des anciennes défiances qui, depuis le règne de Charles-Quint, avaient fait regarder la Maison d'Autriche comme rivale dangereuse et implacable de la Maison de France, que l'inimitié entre ces deux principales puissances ne doit plus être une raison d'État, et que Sa Majesté est au contraire très persuadée qu'elles trouveraient leurs sûreté et convenance réciproques dans une alliance sincère et dans un parfait concert qu'elles cimenteraient entre elles; que cette intelligence, solidement établie, préviendrait nécessairement à l'avenir les guerres qui, en épuisant les finances des souverains, sont toujours si funestes aux peuples qui en sont les victimes; que les engagements que le Roi pourrait prendre dans la suite avec la Cour de Vienne, n'ayant pour motif et pour but que le repos public, ne devraient pas être incompatibles avec ceux que les deux Cours auraient déjà pris avec d'autres puissances [13]

Même langage trois ans plus tard au marquis d'Aubeterre, qui, en 1753, succéda au marquis d'Hautefort.

«Il n'est plus question aujourd'hui de ces fameux démêlés de François Ier et de Charles-Quint. Les circonstances ont bien changé; le Roi ne songe qu'à vivre dans la meilleure intelligence avec l'Impératrice-Reine. Il ne reste aucune trace de ces griefs surannés dans le cœur de Sa Majesté; Elle est disposée à contribuer aux avantages de Leurs Majestés Impériales [14]

Toutefois, cette pensée de rapprochement avec l'Autriche,—les instructions de M. d'Hautefort l'attestent,—n'allait pas jusqu'à une rupture des anciennes alliances. Le Roi de France demeurait ce qu'il était depuis le traité de Westphalie, le protecteur de la Confédération germanique; ami de l'Autriche, il n'entendait pas lui sacrifier la Prusse. C'était un client qui avait grandi sous son patronage; il ne l'abandonnait pas. Mais il trouvait que l'enfant avait assez grandi, qu'il était remuant, indocile, frondeur, trop disposé à braver son tuteur, au besoin même à le supplanter; il était temps d'arrêter un développement qui, avec le tempérament connu du jeune successeur de Frédéric-Guillaume, pouvait devenir menaçant. Il était utile à la France d'avoir en Allemagne un auxiliaire dévoué: il ne pouvait lui convenir d'y élever de ses mains une nouvelle rivale. «S'il n'était ni de sa gloire ni de son intérêt de livrer le Roi de Prusse aux ressentiments de la Cour de Vienne [15]», elle ne pouvait admettre que «l'électeur de Brandebourg remplît en Europe la place qu'y occupait un Roi de France [16]».

Les choses en étaient là, les deux gouvernements devançant manifestement l'opinion de leurs pays, mais s'étant bornés, en somme, à des coquetteries et à des politesses, lorsque, au commencement de septembre 1755, le comte de Stahremberg, ambassadeur d'Autriche à Paris, demanda un rendez-vous à Mme de Pompadour, afin de lui faire part, disait-il, de propositions secrètes dont il était chargé par l'Impératrice. On a raconté que Marie-Thérèse, désireuse avant tout de voir aboutir ces négociations et connaissant l'influence prépondérante de la favorite, n'avait pas hésité à lui écrire un billet où elle aurait poussé la condescendance jusqu'à la traiter de «chère amie». C'est une légende, et Marie-Thérèse elle-même a pris soin de la démentir dans une lettre à l'électrice de Saxe [17]. Mais ce que l'Impératrice n'avait pas fait, l'ambassadeur n'hésita pas à le faire, et c'est par l'entremise de Mme de Pompadour qu'il fit passer ses propositions [18]. Il demandait en même temps que le Roi désignât un de ses ministres pour assister à cette première conférence et servir ensuite d'intermédiaire [19]. Le Roi désigna l'abbé de Bernis, et quoique la favorite ait affirmé que ce choix avait été spontané, il est bien difficile d'admettre qu'elle n'ait pas au moins indiqué le nom d'un homme qui n'avait point encore ses entrées au Conseil, mais qu'en revanche elle savait lui être absolument dévoué. C'était d'ailleurs un moyen de cacher aux ministres, dont on n'ignorait pas l'hostilité contre l'Autriche, une ouverture qui répondait au vœu secret du Roi.

Après quelques objections, Bernis accepta la mission qui lui était confiée, et les entrevues commencèrent dès le lendemain avec l'ambassadeur d'Autriche. Elles avaient lieu dans une petite maison située au bas de la terrasse de Bellevue, et dont le nom de Babiole a servi de thème aux plaisanteries des amis de Frédéric II. Mme de Pompadour assista à la première; les autres eurent lieu entre Bernis et Stahremberg seuls; il n'y avait même pas de secrétaire pour les écritures. «L'intention de l'Impératrice était de négocier comme tête à tête avec le Roi [20].» A Vienne, Marie-Thérèse, Joseph II et Kaunitz; à Versailles, le Roi et Mme de Pompadour étaient seuls dans la confidence. Ce ne fut qu'au bout de près de trois mois que les ministres français, ou du moins quelques-uns d'entre eux, y furent admis. Quant aux ministres étrangers, le secret, dit Bernis, fut si bien gardé que, «pendant plus de six mois, ils ne soupçonnèrent rien de notre intelligence [21].» Chaque soir, Bernis rendait compte directement au Roi des résultats de la journée et faisait approuver par lui toutes les réponses et mémoires qu'il remettait à Stahremberg [22].

Quelque désir passionné d'arriver à une solution qu'il vit chez le souverain, le négociateur français ne s'avançait qu'avec la plus extrême prudence: il redoutait toujours un piège. La franchise même, l'abandon avec lequel le gouvernement impérial exposait ses projets et découvrait ses vues, le mettait en garde contre leur sincérité. Les propositions de Marie-Thérèse offraient des avantages réels pour la France, pour la Maison de Bourbon, pour la paix de l'Europe; mais elles entraînaient un tel changement dans le système politique que Bernis hésitait à y acquiescer. Le Roi les eût acceptées plus résolûment; mais il comprit les motifs de son plénipotentiaire et lui laissa carte blanche. La réponse faite aux premières ouvertures de Stahremberg fut réservée, presque froide; on se retranchait derrière les stipulations d'Aix-la-Chapelle, et les négociations traînaient en longueur, lorsqu'une découverte inattendue vint changer la face des choses et presser la solution.

Dès le premier jour,—et c'était une des bases principales sur lesquelles il appuyait ses raisonnements—l'ambassadeur avait révélé que, depuis le mois d'août [23], le Roi de Prusse préparait, par l'intermédiaire du duc de Brunswick, un traité avec l'Angleterre. Mais comment croire à cette défection? Notre diplomatie n'en avait rien su. N'était-ce pas un piège qu'on nous tendait, en excitant notre légitime susceptibilité? Le Roi de Prusse était lié à nous, depuis quatorze ans, par un traité qui n'expirait que dans quelques mois. Comment supposer qu'au moment de le renouveler,—car rien n'indiquait de la part d'aucune des parties des intentions de rupture,—il allait contracter avec l'Angleterre, jusque-là fidèle alliée de l'Autriche et notre traditionnelle ennemie? Comment le supposer, surtout à l'heure où un conflit nouveau venait d'éclater entre les deux vieilles rivales? Le 8 juin 1755 en effet, en pleine paix, sans déclaration d'hostilité, la flotte anglaise avait enlevé deux bâtiments français, l'Alcide et le Lys. L'injure avait été vivement ressentie en France, et le ministre de Prusse à Paris, le baron de Knyphausen, renchérissant encore sur la légitime indignation du public, s'en allait répétant tout haut qu'une pareille agression était intolérable, qu'il fallait la punir sans retard, en attaquant à la fois l'Angleterre et son amie l'Autriche, offrant même l'appui de son maître, prêt à entrer en Bohême avec cent quarante mille hommes [24]. Le Conseil du Roi, qui n'était pas prêt, avait résisté à ces excitations; il s'était contenté d'adresser des réclamations au cabinet de Londres, s'abstenant de toutes représailles, mais préparant néanmoins la guerre qui paraissait chaque jour plus inévitable. Comment croire que c'était précisément le moment que Frédéric allait choisir pour abandonner sa fidèle alliée, brutalement insultée, et se rapprocher de l'agresseur, contre lequel il manifestait si bruyamment sa réprobation?

Quelque étrange et quelque invraisemblable que fût cette révélation de Stahremberg, il était urgent de l'éclaircir. Un ambassadeur extraordinaire, le duc de Nivernais, fut envoyé à Berlin, sous prétexte d'examiner avec le Roi de Prusse la manière de renouveler le traité de 1741, en réalité pour démêler ses vrais sentiments et lui «tâter le pouls», en quelque sorte, dans une conjoncture si grave. Grand seigneur dans toute la force du terme, mais grand seigneur libéral, homme du monde et du meilleur monde, esprit ouvert et éclairé, poète à ses heures et membre de l'Académie française, partisan de la Prusse, comme la plupart des courtisans à cette époque, le duc de Nivernais ne pouvait être à Berlin que persona grata. Le Roi lui fit le meilleur accueil, le reçut à la fois en plénipotentiaire et en académicien, écouta ses vues, écouta ses propositions, le combla de prévenances, protesta de son attachement pour la France, endormit sa confiance, aveugla sa perspicacité, et, un beau jour, lui déclara cyniquement que son ministre à Londres venait de signer un traité d'alliance avec l'Angleterre [25]. Quelques instances que fît le duc pour l'empêcher de confirmer un acte qui, à cette heure, était vis-à-vis de nous une vraie trahison, il le ratifia sous ses yeux en quelque sorte, le 16 février 1756, offrant en revanche de traiter aussi avec nous, «ce qui, dit Bernis, avait l'air d'une véritable dérision [26],» et à toutes les plaintes légitimes du plénipotentiaire ne répondant que par des plaisanteries. «Vous voilà bien fâché, dit-il en riant; que ne faites-vous un traité avec l'Impératrice? Je ne le trouverai pas mauvais [27]

Pendant ce temps, les conférences de Bellevue, refroidies par la première réponse de Bernis, ne continuaient que lentement. Il n'était d'ailleurs question, entre la France et l'Autriche, que d'un simple traité de garantie, dans lequel le négociateur français insistait pour faire comprendre le Roi de Prusse [28]. La nouvelle de la trahison de Frédéric précipita les choses. «La France ne pouvait rester sans alliances; abandonnée par la Prusse, il fallait ou qu'elle s'unît à la Cour de Vienne, ou qu'elle demeurât exposée à la ligue des grandes puissances de l'Europe [29].» Les négociations, un moment interrompues par une maladie de Bernis, aboutirent enfin, le 1er mai 1756, à un traité d'alliance défensive et de neutralité.