Cet acte a donné lieu à de vives controverses et à d'ardentes critiques, et lorsqu'il a été conclu, et plus tard. Les auteurs de mémoires dévoués au Roi de Prusse, les philosophes pensionnés par lui, les diplomates de la vieille école dérangés dans leurs traditions, ne se sont pas fait faute d'attaquer le profond changement de la politique française. Frédéric lui-même, dans ses Œuvres, s'est posé en victime. L'histoire, mieux connue, a réduit à leur véritable valeur les récriminations de cet étrange champion de la justice et du droit des gens. Il est bien démontré que c'est lui qui le premier a trahi l'alliance française, et que le traité de Versailles n'a été que la réponse parfaitement légitime au traité de Londres. Quant aux conséquences de cet acte, si elles n'ont pas été telles qu'on eût pu les prévoir et les désirer, si elles ont tourné parfois au détriment de la France et au profit de l'Autriche, si elles ont abouti aux désastres de la guerre de Sept ans, et au partage de la Pologne, la faute n'en est pas aux négociateurs du traité de 1756, mais aux continuateurs de leur œuvre, qui n'ont pas su lui faire porter ses fruits naturels et équitables, et comme l'a très bien dit Bernis, «à notre mauvaise conduite, au mauvais emploi de nos forces et à l'intrigue qui a présidé au choix de nos généraux [30]

Mais à l'époque où ce traité a été conclu, il tranchait de la façon la plus satisfaisante une situation difficile et délicate. Lorsqu'une guerre nouvelle s'engageait avec l'Angleterre, il enlevait à cette implacable ennemie son auxiliaire le plus puissant. Il maintenait le traité de Westphalie, base de notre influence en Allemagne [31]. Il ne nous entraînait pas forcément dans les différends de l'Autriche et de la Prusse, puisque par un dernier ménagement pour un ancien client, Louis XV avait formellement déclaré qu'aucune mesure ne serait prise contre le Roi de Prusse, qu'au cas où ce prince violerait les stipulations d'Aix-la-Chapelle. En détruisant ainsi ou du moins en diminuant sensiblement les chances de conflit sur le continent, en assurant notre frontière du Nord, en unissant les deux grandes puissances territoriales, il nous donnait les moyens de refaire nos forces navales et de nous livrer tout entiers à la lutte maritime contre notre éternelle rivale. Il permettait même de rétablir plus promptement la paix et de la fonder sur des bases durables. Et ainsi, dit Bernis, «le Roi aurait joué en Europe le plus grand rôle politique et militaire sans s'écarter de la droiture et de la justice [32].» A l'amitié douteuse du Roi de Prusse, client ombrageux, allié suspect, fort surtout par les ressources de son génie, mais toujours prêt à changer de parti dans l'intérêt de son ambition, se substituait l'alliance d'une puissance de premier ordre qui, désabusée de ses prétentions à la monarchie universelle, ramenée à de justes limites, n'était plus un danger et était un appui. C'était un acte de sagesse et, dans les circonstances données, un acte nécessaire. A vrai dire même, c'était moins l'abandon de la politique de Richelieu et de Louis XIV, que ce n'en était le couronnement et la consécration. «Le plus grand hommage que Louis XV put rendre à ses prédécesseurs, a dit un éminent homme d'État, c'était de reconnaître comme doit le faire aujourd'hui l'histoire, qu'ils avaient conduit les revendications de la France contre l'Autriche à ce point où l'œuvre étant consommée, il n'était ni nécessaire ni même prudent de vouloir les pousser plus avant [33]

Et, comme pour cimenter cette politique nouvelle, tandis que, en France, se poursuivaient les négociations qui aboutissaient au traité de Versailles, en Autriche l'Impératrice donnait le jour à l'enfant qui devait être un jour le lien le plus cher et comme le symbole vivant de l'alliance des deux pays.


HISTOIRE
DE
MARIE-ANTOINETTE


CHAPITRE PREMIER

Naissance de Marie-Antoinette.—Le duc de Tarouka.—Le poète Métastase.—Education.—La comtesse de Brandeiss.—La comtesse de Lerchenfeld.—Mort de François Ier.—Ses instructions à ses enfants.—L'abbé de Vermond.—Fêtes des fiançailles.—Départ de Marie-Antoinette.—Instructions de l'Impératrice à sa fille.

Le 2 novembre 1755, jour des Morts, naissait à Vienne Marie-Antoinette-Joséphine-Jeanne de Lorraine d'Autriche.