Le même jour, comme si le malheur devait, dès le début, marquer de son ineffaçable empreinte cette vie, qui s'annonçait si brillante et qui allait connaître tant de tristesses, un épouvantable tremblement de terre ravageait le Midi de l'Europe, détruisait Lisbonne, chassait de leur palais en ruines le futur parrain et la future marraine de l'enfant [34], ensevelissait trente mille hommes sous les décombres et faisait périr sur la plage de Cadix l'héritier d'un des noms les plus glorieux de la littérature française, le petit-fils du grand Racine.
La nouvelle archiduchesse était la sixième fille et le neuvième enfant de François de Lorraine, empereur d'Allemagne et de l'illustre Marie-Thérèse. On raconte qu'au commencement de l'automne 1755, l'Impératrice, tenant son cercle à Schœnbrunn, demanda en riant au duc de Tarouka: «Aurai-je un fils ou une fille?»—«Un prince, assurément, Madame, répondit le courtisan.»—«Eh bien! reprit Marie-Thérèse, je gage deux ducats que je mettrai au monde une fille.» Quelque temps après, la fille naquit. Le duc de Tarouka avait perdu: il envoya à l'Impératrice le prix du pari, enveloppé dans cet ingénieux quatrain du poète Métastase:
Ho perduto: l'augusta figlia
A pagar m'ha condamnato,
Ma s'e vero ch'a voi simiglia,
Tutto l'mundo ha guadagnato.
J'ai perdu: l'auguste fille m'a condamné à payer. Mais s'il est vrai qu'elle vous ressemble, tout le monde a gagné.
Le 3 novembre, la nouvelle princesse fut baptisée par l'archevêque de Vienne. Le parrain et la marraine furent le roi et la reine de Portugal, remplacés par l'archiduc Joseph et l'archiduchesse Marie-Anne. Un Te Deum solennel fut chanté à la suite; la Cour fut pendant deux jours en grande tenue, pendant un jour en petite; mais l'Empereur,—était-ce quelque vague pressentiment de l'avenir?—ne put se décider à donner un grand dîner public. En revanche, il y eut deux jours de fête, les 5 et 6 novembre, spectacle gratis et passage libre aux portes de la ville. L'Impératrice, sérieusement indisposée à la suite de ses couches, ne célébra son rétablissement que le 14 décembre, dans la chapelle de la Cour [35].
Des mains de sa nourrice, Marie-Constance Hoffmann, femme d'un conseiller de magistrature, Jean-Georges Weber, la jeune Archiduchesse ne tarda pas à passer dans celles de sa gouvernante, la comtesse de Brandeiss. La vie était simple à Vienne. «La famille impériale, dit Gœthe, n'est qu'une grande bourgeoisie allemande.» L'étiquette y était inconnue. L'Empereur et l'Impératrice aimaient à vivre au milieu des leurs, bons et familiers avec tous, mais tempérant la familiarité par le respect. Malheureusement, absorbés par les soucis de la politique et l'administration de leur vaste empire, ils n'avaient guère le temps de s'occuper de l'éducation de leurs nombreux enfants. Ils les confiaient à des gouverneurs et des gouvernantes, choisis avec soin, mais il semble qu'ils leur aient plutôt tracé des instructions qu'ils n'en aient surveillé eux-mêmes l'application.
Caractère ardent et enjoué, cœur tendre et sensible, esprit vif et plein de finesse, mais difficile à fixer, à la fois opiniâtre dans ses volontés et adroite à éluder les remontrances [36], assez portée à la raillerie et encouragée dans ce penchant par sa sœur Caroline, avec laquelle elle fut élevée jusqu'en 1767 [37], montrant plus de goût pour les plaisirs que pour les études sérieuses, Marie-Antoinette ne trouvait pas chez sa gouvernante cette fermeté grave et immuable qui eût pu à la fois contenir sa mobilité et vaincre son obstination. Mme de Brandeiss aimait beaucoup son élève, qui le lui rendait bien d'ailleurs; mais elle ne la gâtait pas moins; si parfois elle voulait se montrer sévère, si elle adressait des réprimandes, une saillie de l'enfant, un trait d'esprit, une caresse venait facilement à bout de son fugitif mécontentement. Jusqu'à l'âge de 12 ans, elle ne s'était guère inquiétée d'imposer à son élève cette application de l'esprit, cette régularité du travail, cet empire sur elle-même, sans lesquels les plus heureuses dispositions restent stériles; l'éducation ne fécondait pas suffisamment une nature, pourtant si richement douée [38].