La comtesse de Lerchenfeld, qui succéda, en 1768, à Mme de Brandeiss, avait plus de suite dans les idées, plus de fermeté dans le caractère; mais d'une humeur difficile, d'une santé chancelante, il semble qu'elle ait peu sympathisé avec l'enfant vive et enjouée dont elle était chargée. Marie-Antoinette s'élevait, indépendante et joyeuse, spirituelle et charmante, séduisant ceux qui l'approchaient par je ne sais quel mélange de pétulance française et de simplicité allemande, mais ayant plus de qualités naturelles que de talents acquis. Messmer, directeur des écoles de Vienne, lui apprenait à écrire [39]. Métastase lui enseignait l'italien; Aufresne et Sainville, la prononciation française et la déclamation; Noverre, la danse [40]: d'autres encore, la musique et le dessin; mais Marie-Thérèse se plaignait qu'elle ne profitât pas assez des leçons de ses maîtres [41].
Si la jeune princesse manifestait pour la musique un goût, qu'elle conserva toute sa vie [42], si elle apprenait le latin sans répugnance, et l'italien avec plaisir [43], si elle s'intéressait à l'histoire pourvu qu'on la lui présentât comme un amusement plutôt que comme un travail [44], elle ne faisait pas en tout les mêmes progrès. Son écriture était défectueuse [45]; elle ne se forma qu'en France. Ses dessins avaient souvent besoin d'être retouchés. Quant à l'orthographe, elle prenait avec elle certaines libertés qui lui étaient d'ailleurs, il faut bien le dire, communes avec la plupart des femmes distinguées de l'époque.
En revanche, son jugement était juste [46]; sa bonne grâce, exquise; sa sensibilité, toujours disposée à rendre service [47]. Un jour que l'Impératrice était malade, des officiers hongrois attendaient, dans son antichambre, le moment de lui présenter une requête. Marie-Antoinette les vit en entrant chez sa mère: «Maman, dit-elle, vos amis sont inquiets de votre santé et désirent vous voir.»—«Eh! quels sont ces amis?»—«Des Hongrois.» On sait quel avait été le dévouement chevaleresque des Hongrois pour leur roi Marie-Thérèse. L'Impératrice comprit ce qu'avait délicatement insinué l'Archiduchesse et la demande des pétitionnaires fut accordée [48].
Une autre fois, l'hiver sévissait rudement à Vienne; les travaux avaient été suspendus: la misère était grande. Comme on en parlait un soir au palais, dans le salon de la famille, Marie-Antoinette s'approcha de sa mère et, lui remettant une petite boîte: «Voilà cinquante-cinq ducats, dit-elle; c'est tout ce que j'ai; permettez qu'on les distribue parmi ces infortunés.»
Marie-Thérèse accepta, joignit aux économies de sa fille une somme plus importante et laissa la charitable enfant distribuer le tout elle-même [49].
Avec ces dons charmants du cœur et de l'esprit, avec cette sensibilité délicate que relevait une spontanéité toute piquante, avec cette expansion de l'enfance, que n'avaient point comprimée les rigidités de l'étiquette, et cette naïveté sincère, que n'avait pas altérée l'air empoisonné des cours, Marie-Antoinette, ou plutôt Madame Antoine, comme on l'appelait au palais de Schœnbrunn, exerçait sur ceux qui la voyaient un attrait en quelque sorte irrésistible. Lorsqu'en 1766 Mme Geoffrin traversa l'Autriche pour aller visiter, à Varsovie le roi de Pologne, celui qu'elle nommait son «cher fils», elle s'arrêta à Vienne et y reçut le plus gracieux accueil. Marie-Thérèse voulut lui présenter ses filles et particulièrement la dernière. Mme Geoffrin fut séduite: «Voilà, dit-elle, une enfant que j'aimerais bien emporter.»—«Emportez, emportez,» répondit gaiement l'Impératrice, et elle recommanda à sa visiteuse d'écrire en France «qu'elle avait vu cette petite et qu'elle la trouvait belle [50]. Mme Geoffrin se garda bien d'y manquer: elle raconta son séjour à Vienne à son ami le financier Bautin et les salons de Paris commencèrent à s'entretenir de la beauté et de la grâce de celle qui ne devait pas tarder à devenir Dauphine de France.
Parfois, cependant, au milieu de ses effusions de tendresse et de ses rêves glorieux d'avenir pour sa fille, l'Impératrice se sentait envahie par je ne sais quel sombre pressentiment. Alors elle l'attirait dans ses bras, la serrait sur son cœur: «Ma fille, lui disait-elle d'une voix émue, dans le malheur, souvenez-vous de moi [51].»
Dans sa longue existence, si agitée et si glorieuse, Marie-Thérèse avait bien des fois subi la rude étreinte de la douleur, et l'enfant, vive et gaie, dont elle baisait les cheveux blonds, devait savoir, elle aussi, à un degré inouï, ce que peut sentir de déchirements le cœur d'une reine. Elle en avait fait, toute jeune encore, la cruelle expérience: Marie-Antoinette n'avait pas dix ans, lorsque son père partit pour Inspruck, où il allait assister au mariage de son second fils Léopold, grand-duc de Toscane. Avant de se mettre en route, il demanda sa fille, «la prit sur ses genoux, l'embrassa à plusieurs reprises, et, toujours les larmes aux yeux, paraissant avoir une peine extrême à la quitter [52]»: «J'avais besoin, dit-il, d'embrasser cette enfant.» Quelques jours après, le 18 août 1765, François de Lorraine était frappé d'apoplexie, à la table même du festin de noce.
Mais, en mourant, il laissait à ses enfants sous ce titre: Instruction pour mes enfants tant pour la vie spirituelle que pour la temporelle, d'admirables conseils empreints d'une haute sagesse et d'un véritable esprit chrétien, mais où, peut-être, fidèle aux habitudes patriarcales de la maison d'Autriche, il parlait plus en particulier qu'en souverain, en chef de famille qu'en chef d'empire.