Et maintenant suivez la rivière: dépassez le Temple de l'Amour, poussez jusqu'au lac. Vous ne tarderez pas à apercevoir la création favorite de la Reine, celle qui symbolise le mieux son génie, celle qui est sortie de toutes pièces de son imagination et de son cœur: une création pour laquelle elle a eu deux auxiliaires: son architecte Mique et son peintre Hubert Robert. Ce n'est plus la solitude, comme dans la grotte, c'est la vie, ou du moins l'apparence de la vie, et de la vie pratique et laborieuse. Voici tout un hameau, huit maisonnettes, dont chacune, disposée comme pour loger une famille de paysans, est entourée d'un petit jardin planté de légumes et d'arbres fruitiers [965]. Les toits sont en chaume; les fenêtres, garnies de carreaux à petits plombs; les galeries, en planches découpées sur lesquelles grimpent des chèvrefeuilles et de la vigne vierge [966]. Il y a des hangars pour serrer les récoltes, des escaliers de bois pour monter aux greniers, des bancs de pierre pour s'asseoir. La maison de la Reine, qui communique par une galerie avec la maison du billard, est naturellement la plus belle de toutes; elle a des vases de faïence de Saint-Clément, remplis de fleurs et des treilles en berceau. Non loin, se dresse la tour de Marlborough, qu'a baptisée une vieille chanson, fredonnée par Mme Poitrine, la nourrice du Dauphin [967], et qui reflète dans le lac ses escaliers en spirale, garnis de géraniums et de giroflées [968].
Le hameau est complet; rien n'y manque de ce qui constitue un hameau véritable, ni la ferme, ni la grange, ni le poulailler, ni la maison du jardinier, ni celle du garde, ni le moulin avec sa roue qui tourne. «La Reine et Hubert Robert ont pensé à tout,» disent ceux des historiens de Marie-Antoinette qui ont peut-être le mieux décrit, avec leur style chatoyant, cette ravissante création, «la Reine et Hubert Robert ont pensé à tout, même à peindre des fissures dans les pierres, des déchirures de plâtre, des saillies de poutres et de briques dans les murs, comme si le temps ne ruinait pas assez vite les jeux d'une Reine [969].»
Il y a une vraie ferme, couverte en paille, avec des animaux vivants, de belles vaches suisses, des lapins, des moutons qui bêlent, des pigeons qui roucoulent, des poules qui gloussent. Il y a un fermier nommé Valy, un garde nommé Bercy, un petit garçon qui garde les vaches, une servante qui porte le lait [970]. La laiterie est bâtie au bord du lac qui sert de rafraîchissoir, et si l'eau du lac ne convient pas, on va en puiser d'autre dans sept fontaines, surmontées de figures d'enfants, qui tiennent des cygnes aux ailes déployées. Les tablettes sont en marbre blanc; on y dépose le lait dans des vases de porcelaine, fabriqués à la manufacture de la Reine, dans des moules brisés ensuite [971]. Au hameau, s'il faut en croire un voyageur [972],—mais le témoignage paraît suspect,—le Roi est meunier; la Reine, fermière; Monsieur, maître d'école. C'est la vie de village, comme on l'entendait au XVIIIe siècle [973], telle que Florian l'avait mise à la mode; un poème d'Homère, une églogue de Virgile commentée par un conte de Berquin, où des Nausicaa, parfumées et poudrées à la maréchale, lavent du linge bordé de dentelles avec des battoirs d'ébène, où des Tityres en talon rouge tondent des moutons, enguirlandés de roses, avec des ciseaux d'or. «C'est une bergerie,» dit le chevalier de Boufflers, «où il ne manque que le loup.»
Le hameau est commencé en 1782 et achevé en 1788. Malgré les changements de plans et les obstacles, il s'élève vite [974]; car la Reine est vive dans ses désirs: «Vous connaissez notre maîtresse, écrit le garde du mobilier Fontanieu à l'architecte Mique, elle aime bien à jouir promptement.» Puis, après son achèvement, survient une transformation nouvelle; car, dans la bergerie, pour parler comme Boufflers, le loup est venu, et aux calomnies qui l'assaillent déjà, Marie-Antoinette répond par la charité: dans ce village d'opéra-comique, elle installe douze pauvres ménages, qu'elle entretient sur ses économies [975].
Toutes ces créations de Trianon sont délicieuses. Rien ne peut donner une idée de leur charme enchanteur, qui survit à cent ans de distance, avec une nuance mélancolique, qui est un attrait de plus. Aussi la réputation de ces jardins devient-elle promptement universelle; les poètes les chantent [976], et les amateurs du beau les admirent. Mais, dès le premier jour, la méchanceté des chroniqueurs s'attaque à cette gracieuse fantaisie de la souveraine, qu'elle accuse d'avoir changé le nom de son domaine pour lui donner un nom allemand [977]. La Reine s'en indigne, et à ceux qui ont la simplicité ou l'impudence de lui demander à visiter son Petit Vienne, elle répond par un refus qui est une leçon [978]. Aux autres, Trianon est ouvert, et l'on y afflue de tous côtés, de Paris, de Versailles, de la province, de l'étranger. Pas un voyageur ne traverse la France, sans vouloir pénétrer dans ces jardins d'Armide; pas un n'en sort sans en être ébloui. Arthur Young, qui n'est pas suspect de partialité pour les œuvres de l'ancienne monarchie, et qui examine tout avec le flegme d'un Anglais et le sens pratique d'un agriculteur, reste en extase devant cette végétation puissante et ces merveilleuses collections; il reproche bien à toutes ces charmantes choses un peu d'entassement; mais il convient que «plusieurs parties sont très jolies et très bien exécutées», et que le Temple de l'Amour est «vraiment élégant [979]».
Plus sensible, comme on disait alors, le Russe Karamsine déclare que «le jardin de Trianon est ce qu'il y a de plus beau en fait de jardin anglais»:
«J'avance, dit-il, et je vois des collines, des champs des prés, des troupeaux, une grotte. Fatigué des splendeurs de l'art, je retrouve la nature; je me retrouve moi-même, mon cœur, mon imagination; je respire, humant l'air embaumé du soir, contemplant le coucher du soleil...; je voudrais pouvoir l'arrêter dans sa course, pour rester plus longtemps à Trianon [980].»
La baronne d'Oberkirch qui accompagna en France la comtesse du Nord, n'est pas moins enthousiaste:
«Je fus, le matin, de bonne heure, visiter le Petit Trianon de la Reine. Mon Dieu! la charmante promenade! Que ces bosquets, parfumés de lilas, peuplés de rossignols, étaient délicieux! Il faisait un temps magnifique; l'air était plein de vapeurs embaumées; des papillons étalaient leurs ailes d'or aux rayons d'un soleil printanier. Je n'ai de ma vie passé des moments plus enchanteurs que les trois heures employées à visiter cette retraite [981].»
Enfin, après ces témoignages, de l'Anglais un peu sceptique, du Russe sentimental et de l'Alsacienne femme de goût, veut-on le jugement d'un connaisseur émérite, d'un maître dans l'art difficile de la décoration des jardins? Voici ce qu'écrit, en 1781, le prince de Ligne, le créateur de Belœil et l'un des habitués de Trianon: