«Je ne connais rien de plus beau et de mieux travaillé que le Temple et le pavillon. La colonnade de l'un et l'intérieur de l'autre sont le comble de la perfection du goût et de la ciselure. Le rocher et les chutes d'eau feront un superbe effet dans quelque temps, car je pense que les arbres vont se presser de grandir pour faire valoir tous les contrastes de bâtisse, d'eau et de gazon. La rivière se présente à merveille dans un petit mouvement de ligne droite vers le Temple; le reste de son cours est caché ou vu à propos. Les massifs sont bien distribués et séparent les objets qui seraient trop rapprochés. Il y a une grotte parfaite, bien placée et bien naturelle. Les montagnes ne sont pas des pains de sucre ou de ridicules amphithéâtres. Il n'y en a pas une qu'on ne croirait avoir été là du temps de Pharamond. Les plates-bandes de fleurs y sont placées partout agréablement. Il y en avait une à laquelle je trouvais l'air un peu trop ruban; on doit, je crois, la changer. C'était là le seul défaut que j'eusse remarqué, et cela prouve que, quoique le Petit Trianon soit fait pour l'enthousiasme, ce n'est pas lui qui m'échauffe sur son compte. Il n'y a rien de colifichet, de contourné; rien de bizarre. Toutes les formes sont agréables. Tout est d'un ton parfait et juste. Apparemment que les Grâces ont aussi beaucoup de justesse et réunissent encore cet avantage à tous ceux qui les feront toujours admirer.»

Dans le palais, même élégance, et, pour parler comme le prince de Ligne, même justesse. On y monte par un ample perron, à double rampant, que couronnent des terrasses, garnies de pilastres. Quand on a soulevé le marteau de la porte, on pénètre dans le vestibule où des guirlandes de chêne courent le long des murs [982]. Une tête de Méduse semble en interdire l'accès aux fâcheux. Pour les autres, pour les privilégiés, s'ouvre un vaste escalier aux larges marches de pierres, à la rampe dorée, où des branches de laurier s'entrelacent au chiffre de la déesse du lieu. Au centre se balance une merveilleuse lanterne, formée par des faisceaux de flèches et des attributs champêtres, éclairée par douze lumières que portent de petits satyres assis.

De l'antichambre, qui se présente au haut de l'escalier, on passe dans la salle à manger, dont les boiseries, admirablement fouillées, offrent de tous côtés une succession de fines arabesques, carquois, flèches, guirlandes de fleurs, rameaux de lauriers, sphinx, corbeilles de fruits; les boucs de Pan, à la barbe hérissée de pampres, soutiennent la cheminée de marbre bleu [983]. Au milieu de la pièce, la table faite par Loriot pour Louis XV, qui monte toute dressée par une trappe pratiquée dans le parquet, avec ses quatre servants, auxiliaires discrets qui remplacent et évitent les soins empressés et les regards importuns des valets.

Après la salle à manger, le petit salon orné partout de grappes de raisin, de masques de comédie, de guitares et de tambours de basque. Dans le grand salon, des Amours, souriants et joufflus, se jouent aux angles de la corniche, tandis que sur les murs des branches de lys s'épanouissent dans des couronnes de lauriers [984]. Le meuble est de soie cramoisie galonnée d'or [985]. A la rosace, si délicate et si légère que ses grappes de fleurs et de fruits semblent à peine posées sur le plafond, est suspendu un lustre de cristal, étincelant de mille feux. Dans le cabinet de toilette, deux glaces mobiles, surgissant du parquet à volonté, interceptent la lumière et masquent les fenêtres [986]; au-dessus, une petite bibliothèque, taillée dans l'entresol, en 1780 [987]; à côté, la salle de bains, où l'eau s'épanche dans une baignoire en marbre blanc.

Un petit boudoir, délicieusement sculpté, avec ses trépieds fumants, ses cornes d'abondance, ses colombes posées sur des nids de roses, ses écussons fleurdelysés, ses chiffres M A, que traversent des flèches inoffensives et qu'encadrent des marguerites, conduit à la chambre de la Reine, dont le meuble de poult de soie bleue—cette couleur qui va si bien aux blondes—est confortablement rembourré de duvet d'eider, dont le lit est enfoui sous la dentelle, dont les rideaux sont retenus par des écharpes de satin, frangées de perles et d'argent. Une guirlande de myosotis et de pavots entoure le plafond, et, sur la cheminée, une pendule, où les aigles d'Autriche s'allient à la houlette et au chapeau de bergère, marque les heures fortunées de la souveraine de ces lieux. [988] Le long des murs, quelques toiles de Pater et de Watteau, et surtout deux charmants tableaux, envoyés par Marie-Thérèse [989], où Wertmüller a figuré deux scènes qui sont des souvenirs d'enfance, l'opéra et le ballet exécutés par les jeunes archiducs et archiduchesses au mariage de Joseph II. Dans l'un, les sœurs de la Reine représentent une scène d'opéra; dans l'autre, celle qu'on nommait alors Mme Antoine, vêtue d'un corsage rouge et d'une jupe de satin blanc sur laquelle courent des branches de roses, danse un menuet avec ses frères Ferdinand et Maximilien. Un contemporain prétend qu'il y avait aussi à Trianon, dans la chambre même de la Reine, plusieurs portraits de la famille impériale, où, par je ne sais quelle lugubre fantaisie, les augustes personnages s'étaient fait peindre en religieux creusant leur tombeau [990]. Était-ce pour mêler une pensée grave à ces pensées souriantes, et l'image de la mort à ces emblèmes de plaisir? Était-ce la philosophie de ce poème?

Partout ailleurs, dans le palais, la vie déborde; partout apparaissent ces attributs gracieux qui symbolisent le génie de la Reine pendant ses jours de bonheur: la simplicité et le charme. C'est là que s'épanouit, dans toute sa perfection, ce style qu'on a appelé le style Louis XVI, mais qu'on devrait plutôt appeler le style Marie-Antoinette, car c'est elle qui en a été l'inspiratrice: style exquis qui est resté, depuis un siècle, le type de l'élégance et de la grâce. C'est là que se montre l'influence du goût de la Reine sur le goût et les arts de son temps. Ce n'est plus la sévère grandeur de Louis XIV, ni la mignardise un peu tourmentée de Louis XV; c'est quelque chose qui tient le milieu entre les deux, unissant la pureté des lignes à la délicatesse du décor: solide avec les apparences de la fragilité, gracieux et digne à la fois, harmonieux sans être provocant, arrondi sans être contourné, confortable sans être voluptueux. Souvenirs mythologiques, attributs de l'art et de la nature, scènes champêtres, arabesques de la Renaissance, emblèmes et symboles, fleurs, fruits et feuillage, tout se réunit dans une ornementation qui brille avant tout par l'abondance et la finesse des détails. Les calomniateurs de Marie-Antoinette l'ont accusée d'être restée allemande: jamais elle n'a été plus française qu'à Trianon.

A sa voix, toutes les imaginations sont en travail; tous les arts se donnent rendez-vous pour enfanter des chefs-d'œuvre. Deschamps sculpte les frontons du belvédère et les chapiteaux du temple; Féret et Lagrenée peignent le plafond et les parois de la salle de spectacle et du palais; Dutemps et Leriche les couvrent de dorures. Pour la Reine, Gouttière, le célèbre Gouttière, comme on l'appelle déjà de son vivant, cisèle ses bronzes merveilleux [991]; Houdon taille le marbre; Clodion pétrit ses statuettes. Sous son patronage, Lebœuf fonde une fabrique de porcelaine dans la rue de Bondy [992]. David Roetgers compose des meubles d'une perfection telle que Louis XVI, l'économe Louis XVI, se laisse entraîner à acheter un secrétaire de marqueterie quatre-vingt mille francs [993]. Les bois de rose et de palissandre se marient aux panneaux et aux plaques de Sèvres; les consoles et les tables se surchargent d'une foule de petits objets rares et élégants: groupes en pâte tendre ou dure, potiches de Chine en porcelaine bleu céleste, vases de Vienne en bois pétrifié, coffrets en sardoine brune ou en jaspe sanguin, boîtes en laque du Japon ou en vernis Martin [994]. Tout est souriant, tout est exquis.

Ce n'est pas seulement à Trianon que les fantaisies de la jeune souveraine se donnent carrière, c'est aussi à Fontainebleau. Rien n'est plus gracieux que la série de pièces qui, dans le vieux palais des Valois, constitue l'appartement de la Reine. Mercy, qui en voit les débuts, déclare que «les artistes en différents genres ont épuisé là tout ce que la magnificence, la recherche et le goût peuvent produire de plus curieux et de plus agréable [995]». Tout concourt pour les orner: Lyon envoie pour la chambre à coucher une merveilleuse soierie, couverte d'attributs rustiques: trébuchets et pipeaux, perdrix rouges courant dans les champs, chardonnerets chantant sur une branche de fleurs, paniers de jardinière et ruines de temple. L'architecte Rousseau dirige les travaux [996]; Gouttière plaque sur la commode en bois des îles des bronzes ravissants: grappes de raisin, têtes de lion, enroulements de toutes sortes. Sèvres y ajoute ses transparents médaillons. Au lit, deux génies dorés supportent une couronne au-dessus du chiffre entrelacé de Marie-Antoinette. Dans le salon, un élève de Boucher, Barthélemy, peint la musique et les arts. Dans la salle de bains, il exécute sur glaces de ravissants décors. De joyeux amours, frais et roses, lutinent ensemble, se roulent, se poursuivent, courent après des papillons, saisissent des oiseaux, jonglent avec des fleurs, grimpent le long des roseaux.

Mais la merveille de Fontainebleau, c'est le boudoir, et Mme de Staël n'a pas tort, quand elle écrit à Gustave III que «le cabinet de la Reine est beau dans tous les détails, au delà de tout ce que l'on peut imaginer [997]». Là encore, le décorateur, c'est Barthélemy. Au plafond, il place Flore entourée d'amours et jetant à profusion les produits parfumés de ses riches parterres. Sur les murs, il prodigue les plus charmantes créations de son pinceau; c'est un mélange de génies, d'animaux et de fleurs, de rameaux de lierre et de têtes de lion, de sphinx accroupis et de branches de bluets et de marguerites, de violettes et de lauriers. Sur les portes, Cupidon tend un miroir à sa mère et des groupes de jeunes filles dansent devant un satyre ou retiennent par les ailes un amour prêt à s'échapper. La cheminée en marbre blanc est soutenue par des faisceaux de flèches formant colonnes, et, sur le linteau, un arc, ciselé par Gouttière, est entrelacé de guirlandes de feuillage et de fleurs. S'il faut en croire la tradition, Louis XVI a forgé lui-même les espagnolettes des fenêtres, sur les montants desquelles grimpent des tiges de lierre: Vulcain cette fois a travaillé pour Vénus [998]. Le parquet est tout en acajou moucheté, bois rare alors, qui fait aujourd'hui une impression sinistre: les mouchetures ont l'air de taches de sang.

Mais revenons à Trianon.