Le royaume de Marie-Antoinette est petit: une soixantaine d'arpents environ composent le jardin [999]. L'habitation est plus petite encore: elle n'a guère que douze toises de côté. A l'intérieur, outre les appartements de la maîtresse du lieu, que nous avons décrits, il ne reste plus au second que quelques pièces étroites et basses, presque des chambres de serviteurs. C'est vraiment la maison du sage, qui ne peut contenir qu'un nombre restreint d'amis, et c'est là justement ce que demande la Reine. Elle a créé Trianon pour échapper à Versailles et à Marly; elle y veut être seule avec quelques invités de son choix. Elle n'y est plus la souveraine d'un vaste empire, mais la propriétaire d'un étroit domaine: c'est le charme de la vie privée après les tracas de la vie publique. Là, elle est maîtresse absolue, et aussi haute justicière; mais sa justice, elle ne l'exerce qu'avec clémence: «Quant à l'homme que vous tenez en prison pour le dégât commis, écrit-elle un jour, je vous demande de le faire relâcher, et puisque le Roi a dit que c'est mon coupable, je lui fais grâce [1000]

Cette simplicité qu'elle a rêvée, cette vie du cœur, à laquelle elle aspire depuis son enfance, cette existence champêtre, dont les emblèmes s'étalent partout autour d'elle, elle veut la réaliser à Trianon. C'est là qu'elle peut dire, à l'exemple de Henri IV: «Je ne suis plus la Reine, je suis moi [1001].» Le matin, elle part de Versailles, accompagnée par un seul valet de pied [1002], elle parcourt son jardin, elle visite ses fleurs, elle fait des bouquets de roses et de chèvrefeuille, et lorsque, le soir, elle reste à coucher dans son petit château, c'est la femme du concierge qui lui sert de femme de chambre [1003]. Le dimanche, elle laisse entrer dans le parc toutes les personnes honnêtement vêtues, principalement les bonnes et les enfants. Là un bal s'organise, un bal rustique, parfois sous une tente, comme au village [1004], parfois dans la grange du hameau [1005]; la Reine y prend part, danse une contredanse pour mettre tout le monde en train; puis elle appelle les bonnes, elle se fait présenter les enfants, elle s'informe de leur famille, elle les comble de bonbons et de caresses [1006]. Les enfants, elle les aime tant, elle voudrait tant en avoir à elle qu'à la fin de 1776 elle adopte un petit paysan dont la joyeuse figure et la bonne humeur l'ont frappée. Puis elle donne des fêtes, et un jour le parc est transformé en une sorte de champ de foire, où les dames de la Cour sont marchandes, où la Reine est limonadière, avec théâtres, parades et boutiques bordant les avenues [1007]. Elle organise des voyages à Trianon, non pas des voyages comme ceux de Marly, qui sont si guindés et qui coûtent si cher, mais des voyages où elle s'installe chez elle avec quelques intimes seulement; car, nous l'avons dit, sa maison est petite et ne se prête pas à une nombreuse compagnie. Mme Élisabeth en est toujours, puis Mme de Polignac et sa société, plus rarement Mme de Lamballe. Le Roi y vient à pied, sans capitaine des gardes, mais n'y couche jamais. Monsieur y apparaît quelquefois, le comte d'Artois souvent. Les invités arrivent à deux heures pour dîner et retournent à Versailles pour minuit [1008].

Là, point d'apparat, point d'étiquette. Pas de Maison, mais des amies. La Reine entre dans son salon, sans que les dames quittent leur métier, sans que les hommes interrompent leur partie de billard ou de trictrac. C'est la vie de château, dans toute sa liberté aimable, telle que Marie-Antoinette l'a toujours rêvée, telle qu'on la pratique dans cette patriarcale famille des Habsbourg, qui n'est, a dit Gœthe, que la première famille bourgeoise de son empire. On se rassemble pour le déjeuner, qui tient lieu de dîner; puis on joue, on cause, on se promène et l'on se réunit de nouveau pour le souper, qui a lieu de bonne heure [1009]. Plus de costumes luxueux, plus de ces coiffures compliquées, dont la hauteur exagérée force les architectes à grandir les dimensions des portes et provoque les gronderies de Marie-Thérèse. Une robe de percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille, voilà la toilette de Trianon: toilette fraîche et charmante, qui fait admirablement ressortir la taille souple et le teint éblouissant de la déesse du lieu, mais dont l'extrême simplicité met en rumeur les fabricants de soieries de Lyon, délaissées pour les toiles d'Alsace [1010]. Là, plus d'amusements bruyants, plus de pharaons ruineux qui compromettent la cassette de la Reine, plus de ces petits jeux dont on avait pris le goût chez la duchesse de Duras, la guerre-pampan, le colin-maillard, le descampativos [1011], dont avait médit la chronique. A Versailles et à Marly, ce sont les plaisirs de la Cour; à Trianon, ce sont les plaisirs de la campagne, les bals champêtres, comme ceux dont nous venons de parler, la danse sur l'herbe, le billard, le jeu de bagues, les courses sur le gazon.

La Reine prend au sérieux son rôle de fermière: elle a ses vaches, Brunette et Blanchette, qu'elle trait elle-même dans des vases de porcelaine; elle a un beau bouc blanc à quatre cornes et des chèvres blanches qu'on a fait venir de Fribourg [1012]; elle a ses pigeons et ses poules aux quels elle donne à manger; elle a ses parterres qu'elle arrose. On passe de la laiterie à la grange, de la grange au moulin; on va manger des œufs frais à la ferme, boire du lait chaud à l'étable; on pêche dans la rivière, on traverse le lac en gondole, et, quand on est las de tout ce mouvement, on revient s'asseoir à l'ombre, en respirant le parfum des fleurs et en travaillant; car on ne reste pas inactif à Trianon. Les femmes brodent, font de la tapisserie ou filent leur quenouille; les hommes tressent du filet, lisent ou se promènent en causant. Vie charmante, où le temps s'écoule sans qu'on s'en aperçoive, où l'on oublie les intrigues et les soucis de Versailles, où l'on se regarde et s'écoute vivre. Vie plus charmante encore, lorsque Dieu a exaucé les vœux les plus ardents de la Reine et que le premier rayon de la maternité a brillé sur son front. Car alors ce n'est plus seulement le calme et l'amitié qu'elle vient chercher à Trianon, c'est la santé de ses enfants qui s'ébattent joyeusement sur les pelouses, lutinant leurs chèvres, cherchant des nids, bêchant leur jardin [1013], respirant le grand air, se développant en toute liberté et puisant dans cette liberté et ce grand air la vigueur et la bonne mine. Et, à partir de cette époque, Trianon est plus en vogue que jamais, et il n'y a guère de jour où la Reine ne s'y rende de Versailles, soit le matin, soit dans l'après-midi [1014]. C'est là qu'elle vient achever son rétablissement après les rudes et dramatiques couches auxquelles elle doit Madame Royale; c'est là qu'elle voit grandir dans les bras de Mme Poitrine ce Dauphin tant souhaité, dont la naissance adoucit le chagrin de la mort de Marie-Thérèse, et dont les poètes, par une délicate flatterie qui va droit au cœur maternel, associent le nom à l'éloge des bosquets qui ombragent ses premiers pas [1015].

Voilà les jouissances intimes; mais, à côté, il y a les réjouissances officielles, celles qu'on destine aux têtes couronnées. Pas un souverain, pas un grand personnage ne voyage en France, sans que la Reine veuille lui faire elle-même les honneurs de son domaine. Que ce soit Joseph II, le prince de Hesse-Darmstadt, le comte du Nord, le roi de Suède, il y a fête à Trianon. Cela fait partie en quelque sorte du programme ordinaire des plaisirs qu'on offre aux étrangers de distinction. Puis il y a les fêtes moins bruyantes, celles qu'on donne au Roi, qui les apprécie beaucoup; car, pas plus que sa femme, il n'aime le faste et la représentation. Trianon, pour lui, comme pour la Reine, c'est la simplicité, c'est aussi l'économie en comparaison de Fontainebleau et de Marly. Parfois on invite quelques seigneurs, ou quelques dames de la Cour, comme le maréchal de Noailles, la duchesse de Cossé [1016], la marquise de Sabran, souvent même des femmes de Paris [1017]. Il y a alors illumination des bosquets «avec ces lampions couverts qui donnent une lumière si douce et des ombres si légères, que, dit un témoin oculaire, l'eau, les arbres, les personnes, tout paraît aérien [1018]

Après l'illumination, souper, spectacle, ballet, promenades dans le jardin, qui se prolongent assez tard dans la nuit [1019]. Mais ce qui rend ces réunions plus attrayantes, c'est l'affabilité de la Reine. Elle s'ingénie à marquer à ses invités des attentions particulières, et chacun sort séduit de ce lieu de délices, plus séduit encore par la bonté et la grâce de la propriétaire. Mercy lui-même, qui voyait avec méfiance certaines innovations introduites à ces fêtes, convenait qu'elles étaient «charmantes par l'agrément que la Reine y apportait».—«Pourvu qu'elles ne deviennent ni trop fréquentes ni trop coûteuses, ajoutait-il, elles ne peuvent contribuer qu'à faire régner à la Cour le ton et le genre d'amusement qui lui est convenable [1020]

On ne se promène pas seulement à Trianon, on y cause et on y lit. Quoique Mme Campan prétende que Marie-Antoinette a peu fait pour les lettres et les arts, il est certain qu'elle avait du goût pour les jouissances de l'esprit; elle se plaisait à encourager les auteurs. Elle protégeait la Harpe [1021] et lui faisait donner une pension de douze cents livres [1022]; elle patronnait Delille [1023], et, en reconnaissance, le poète chantait les jardins de Trianon; elle riait à la lecture des vers badins de Gresset [1024], disait un mot charmant au peintre Vernet: «Monsieur Vernet, c'est toujours vous qui faites la pluie et le beau temps,» obtenait une gratification de douze cents livres pour un petit-neveu du grand Corneille, que lui recommandait la Comédie-Française [1025], faisait faire à ses frais, à l'imprimerie Royale, une magnifique édition du poète favori de son enfance, Métastase, et en envoyait un exemplaire à l'illustre écrivain [1026]. Elle applaudissait à l'École des Pères, et, après la représentation, ordonnait au maréchal de Duras de féliciter le compositeur du drame du ton de décence et de morale qui se remarquait dans son œuvre [1027]. Elle faisait jouer par la Comédie-Française le Méléagre de Lemercier, assistait à la première représentation et voulait avoir le jeune auteur près d'elle dans sa loge «pour mieux jouir d'un succès dont elle ne doutait pas et qui, en effet, répondit à ses vœux [1028].» Elle accordait une pension à Chamfort et le lui annonçait avec des paroles si flatteuses que l'auteur de Mustapha et Zéangir, dans l'élan de son enthousiasme, jurait—serment bien fugitif—qu'il ne pourrait jamais l'oublier [1029].

Mais elle ne pardonnait pas à Voltaire ses attaques contre la vieille foi de la France, et si elle n'allait pas jusqu'à le traiter d'extravagant, comme sa mère [1030], elle lui manifestait peu de sympathie. Lorsqu'au printemps de 1778 le philosophe fit, à Paris, ce voyage qui ne fut qu'un long triomphe, elle refusa nettement de le recevoir à Versailles. Quoi que pût dire le public, quoi qu'aient pu affirmer les chroniqueurs, quelles que fussent d'ailleurs les sollicitations des amis de Voltaire, elle déclara «qu'elle ne voulait en aucune façon d'un homme dont la morale avait occasionné tant de troubles et d'inconvénients [1031]». Le fait a été contesté; il est positif aujourd'hui.

Ses jugements, toutefois, n'étaient pas toujours aussi fermes, ni ses affections, comme ses répugnances littéraires, aussi motivées. Si un jour, en lisant le Numa Pompilius de Florian, le peintre pourtant de ses bergeries, elle laissait échapper ce mot piquant et vrai: «Je crois manger de la soupe au lait [1032]», d'autres fois, ses appréciations étaient moins heureuses, comme il arriva pour cette pièce de Dorat-Cubières, qui, trouvée charmante, lorsque Molé l'avait lue dans le cabinet de la Reine, fut estimée si mauvaise, lors de sa représentation à Fontainebleau, que le Roi, pour la première fois, fit baisser le rideau avant la fin de la comédie [1033], ou pour le Connétable de Bourbon, du comte de Guibert, qui, malgré la protection royale, échoua complètement, au mariage de Mme Clotilde [1034]. Mais la Reine n'avait pas de prétentions, et elle était la première à rire de ses mécomptes [1035].

Parmi tant d'amusements, où se jouait une fantaisie, parfois un peu mobile, il était un goût qui persistait malgré tout, c'était le goût de la musique. Marie-Antoinette l'avait eu dès sa jeunesse. Enfant, elle avait joué avec Mozart, et reçu les leçons de Gluck [1036]. Dauphine, à son arrivée en France, elle étudiait le clavecin tous les jours [1037], donnait chez elle de petits concerts [1038], chantait chez Mme Clotilde [1039], et se plaisait à jouer de la harpe [1040]. Reine, au milieu même des entraînements que lui reprochait sa mère, elle continuait ses leçons de musique et ses concerts. Les leçons duraient parfois deux heures, et le concert du soir servait de répétition à la leçon du matin. Ses progrès étaient réels, et son plaisir si vif que Mercy craignait qu'il ne nuisît à des occupations plus sérieuses [1041]. Même à Fontainebleau qui,—la jeune femme l'avouait elle-même,—était le moment de la plus grande dissipation, elle avait deux professeurs de musique, l'un de harpe et l'autre de chant [1042]. A Paris, elle allait de préférence à l'Opéra et à la Comédie-Italienne, et c'est aussi pour lui plaire que l'Opéra avait consenti à faire venir de Vienne le célèbre maître de chapelle, Gluck.