Mais la Reine appréciait peu ces sortes de divertissements que Louis XVI en revanche aimait beaucoup [1064]. Sa nature fine et distinguée s'accommodait mal de ces parades, parfois grossières [1065]. «N'est-ce que cela?» disait-elle en bâillant, à la représentation sur le théâtre de Versailles d'une facétie intitulée: Les battus paient l'amende, qui avait eu un grand succès à Paris [1066].
La comédie de société était alors plus que jamais en vogue. Dans tous les hôtels, dans tous les châteaux, il y avait un théâtre et une troupe d'amateurs, organisée comme une vraie troupe, s'exerçant comme elle, répétant comme elle et prenant des leçons d'acteurs en renom. De la Cour, la contagion avait gagné l'armée, et il avait fallu une ordonnance du ministre de la guerre pour arrêter un entraînement auquel bien des officiers sacrifiaient leur métier [1067].
Certains grands seigneurs avaient même, en dehors de leur habitation ordinaire, une petite maison de campagne, située au milieu des jardins et spécialement destinée aux exercices dramatiques. Le duc d'Orléans, petit-fils du Régent, avait un théâtre de ce genre à Bagnolet et au faubourg du Roule [1068], et c'est là qu'avaient été représentées la plupart des comédies de Collé, dans lesquelles le pieux époux de Mme de Montesson ne dédaignait pas d'accepter un rôle. Le prince de Condé en faisait autant à Chantilly [1069] et Mme Élisabeth elle-même jouait Nanine avec ses amies [1070].
Ce que les princes du sang faisaient, ce que le grand Roi avait autorisé par son exemple, Marie-Antoinette voulut le faire aussi. La guerre, à cette époque, retenait loin de Versailles tous les militaires; l'été rappelait un grand nombre de courtisans dans les châteaux [1071]; les amusements devenaient rares à la Cour. La Reine songea à ce moyen nouveau pour rompre la monotonie d'une existence qui se traînait péniblement. Comme le duc d'Orléans, elle résolut d'avoir et elle eut son théâtre et sa troupe. Le théâtre, nous l'avons décrit plus haut; la troupe, c'étaient les familiers de la société Polignac: la favorite d'abord; sa fille, la duchesse de Guiche; sa cousine, Mme de Châlons; ses belles-sœurs, la comtesse Diane et la comtesse de Polastron. Mme Campan raconte qu'il fut convenu qu'à l'exception du comte d'Artois, aucun homme ne serait admis dans la troupe [1072]. Si cette résolution fut prise, elle ne tint pas; car, dès le premier jour, nous trouvons parmi les acteurs le comte d'Adhémar, le comte Esterhazy, M. de Polignac [1073], auxquels vinrent se joindre presque aussitôt le comte de Vaudreuil, le duc de Guiche, le bailli de Crussol. L'ordonnateur pour tous les détails du spectacle fut le secrétaire des commandements de la Reine, M. Campan, au grand mécontentement du duc de Fronsac, qui, voyant là une atteinte à ses prérogatives de premier gentilhomme de la Chambre, fit des représentations par écrit et ne s'attira que cette réponse sans réplique: «Vous ne pouvez être premier gentilhomme, lorsque nous sommes les acteurs; je vous ai fait connaître mes volontés sur Trianon; je n'y tiens point de cour; j'y vis en particulière et M. Campan sera toujours chargé des ordres relatifs aux fêtes intérieures que je veux y donner.» Le duc ne se tint pas pour battu, et, toutes les fois qu'il venait à la toilette de la Reine, il ne manquait pas de lancer quelque pointe contre son «collègue» Campan. La Reine haussait les épaules, et quand il était parti: «Il est affligeant, disait-elle, de trouver un si petit homme dans le fils du maréchal de Richelieu [1074].»
Les professeurs furent Dazincourt, Caillot, acteur célèbre alors mais depuis longtemps retiré du théâtre, et Michu, de la Comédie-Italienne [1075]; le premier pour la comédie, les deux autres pour l'opéra-comique.
Quand l'auguste troupe se crut suffisamment exercée, elle fit ses débuts le 1er août 1780, et tout d'abord elle s'attaqua à deux des pièces les plus en renom de cette époque, où par conséquent la comparaison était le plus dangereuse avec les acteurs de profession: le Roi et le Fermier, de Sedaine et Monsigny, et la Gageure imprévue, de Sedaine. «La Reine, dit Grimm, qui, dans sa Correspondance, parle de cette première représentation, la Reine, à qui aucune grâce n'est étrangère, et qui sait les adopter toutes, sans perdre jamais celle qui lui est propre, jouait dans la première pièce le rôle de Jenny et dans la seconde celui de la soubrette [1076].» Il n'y eut d'autres spectateurs que le Roi, les princes et les princesses de la famille royale, sans aucune suite; dans le parterre, les gens de service en sous-ordre, comme femmes de chambre, valets de chambre et huissiers, qui se trouvaient à Trianon, en raison de leur service momentané [1077], en tout une quarantaine de personnes. A travers les louanges un peu emphatiques de Grimm, et malgré l'inexpérience des artistes, il est facile de voir que le succès de cette première soirée fut satisfaisant. Le Roi s'amusa beaucoup, les acteurs furent enchantés. Dix jours après, on recommença dans l'opéra-comique de Sedaine et Monsigny: On ne s'avise jamais de tout, et la comédie de Barthe, les Fausses infidélités, puis, le 6 septembre, dans l'Anglais à Bordeaux et le Sorcier. Cette fois la Reine aurait voulu, pour autoriser plus encore aux yeux du public des amusements dont elle était vivement éprise, que sa belle-sœur, Madame, se mêlât à la troupe. Madame ne demandait pas mieux, plus peut-être par politique que par goût; mais Monsieur s'y opposa formellement. En revanche, le Roi ne dissimulait pas le plaisir qu'il prenait à ces divertissements; il y prolongeait ses soirées, ne paraissant nullement pressé de se retirer à son heure ordinaire [1078], assistait même aux répétitions, et, quand la Reine exécutait des morceaux de son rôle, il donnait le signal des applaudissements [1079]. Le spectacle durait jusqu'à neuf heures et était suivi d'un souper, restreint à la famille royale et aux acteurs et actrices. Au sortir de table, la Cour se séparait et il n'y avait point de veillée [1080].
Encouragé par cette approbation, on tenta une nouvelle épreuve le 19 septembre. Au dernier moment, la Reine avait voulu remettre la représentation, à cause d'une indisposition de sa fille. Ce fut le Roi qui déclara que l'état de la jeune princesse n'avait rien de grave et qu'il ne fallait rien changer aux amusements de la journée [1081]. Cette fois, on avait choisi deux pièces qui avaient fait fureur à la Comédie-Italienne et à l'Opéra: Rose et Colas, de Sedaine et Monsigny, et le Devin du village de Rousseau. Dans cette dernière pièce surtout, on ne s'exposait pas seulement à un rapprochement avec les premiers artistes de l'Opéra, on évoquait le souvenir dangereux de l'excellente troupe de Mme de Pompadour. La comparaison toutefois ne semble pas avoir été trop défavorable. Le comte d'Adhémar provoquait bien quelques sourires ironiques avec sa voix chevrotante et ses cheveux blancs un peu déplacés dans le rôle du berger Colin, et la Reine avait le droit de dire qu'il était bien difficile que la malveillance pût trouver à reprendre dans le choix d'un pareil amoureux [1082]. Mais le comte de Vaudreuil, le meilleur acteur de société qu'il y eût à Paris, suivant Grimm, rendait bien le rôle du devin, et Mercy, qui, sur le désir formel de Marie-Antoinette, assistait à cette représentation dans une loge grillée, et qui cependant blâmait au fond ce genre de divertissement, Mercy écrivait à Marie-Thérèse, alarmée comme lui de ce nouveau plaisir de sa fille:
«La Reine a une voix très agréable et fort juste; sa manière de jouer est noble et remplie de grâce. En total, ce spectacle a été aussi bien rendu que peut l'être un spectacle de société. J'observai que le Roi s'en occupait avec une attention et un plaisir qui se manifestaient dans toute sa contenance; pendant les entr'actes, il montait sur le théâtre et allait à la toilette de la Reine [1083].»
Le public était moins facile que le Roi et plus exigeant que Mercy; blessé de n'être pas admis à ces représentations intimes, il les critiquait avec aigreur et la chronique, toujours mal disposée, s'emparait avidement de mille anecdotes suspectes, inventées par les mécontents. On racontait que le Roi, qui, disait-on, n'assistait à ces spectacles que par complaisance, n'avait pas craint de siffler son auguste compagne [1084]. On prétendait que la Reine, ennuyée de n'avoir pas plus de spectateurs, avait fait entrer les gardes du corps et qu'à la fin de la soirée, s'avançant sur le devant de la scène, elle avait poussé l'oubli de sa dignité jusqu'à dire: «Messieurs, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous amuser; j'aurais voulu mieux jouer pour vous donner plus de plaisir [1085].» Ces anecdotes étaient fausses; les documents les plus sérieux permettent de l'affirmer aujourd'hui [1086]; elles n'en circulaient pas moins dans le public, d'autant plus acceptées qu'elles étaient plus méchantes, et nuisant à la considération de la souveraine.
Interrompus en 1781 par une indisposition de Marie-Antoinette ou peut-être par suite des observations de Mercy, les spectacles de Trianon furent repris en 1782 avec le Sage étourdi, de Boissy, et la Veillée villageoise, de Piis et Barré; en 1783, avec le Tonnelier, d'Audinot, et les Sabots, de Sedaine, puis avec Isabelle et Gertrude, de Favart, et les Deux chasseurs et la Laitière d'Anseaume et Duni. La Reine s'occupait de tous les détails; elle surveillait les moindres apprêts et faisait elle-même repeindre les décors qui lui semblaient insuffisants ou passés. Elle était en un mot le directeur suprême de sa troupe et se montrait jalouse de son autorité. «Mon petit spectacle de Trianon, écrivait-elle, me paraît devoir être excepté des règles du service ordinaire [1087].» Mais la rigueur salutaire des premières représentations s'était relâchée. L'assistance qui s'était d'abord strictement bornée à la famille royale, et dans le parterre à quelques femmes de service, s'était étendue peu à peu. La porte qui, en 1780, s'était fermée même devant la princesse de Lamballe [1088], avait fini par s'ouvrir devant quelques dames de la Cour, puis devant les officiers des gardes du corps, et les écuyers du Roi et de ses frères. On avait commencé par quarante spectateurs, on finissait par deux cents.