Quelle était, au fond, la valeur artistique de cette troupe de Trianon? Au milieu de tant d'appréciations contradictoires, les unes sévères par méchanceté, les autres peut-être laudatives par flatterie, il est difficile de porter un jugement. Il semble pourtant que celui de Mercy est le plus impartial: la troupe de Trianon ne valait ni plus ni moins que les troupes ordinaires d'amateurs. Le comte d'Artois déployait un talent assez agréable, le comte de Vaudreuil se montrait bon acteur. Quant à la Reine, si un spectateur, au témoignage de Bachaumont—et l'anecdote nous paraît très suspecte—disait d'elle que c'était royalement mal joué [1089], le chevalier de Lille, fin connaisseur, qui la voyait dans la Veillée villageoise, écrivait qu'elle jouait à ravir son rôle de Babet [1090]. Il paraît certain toutefois que les augustes acteurs avaient plus de succès dans la comédie que dans l'opéra-comique et qu'ils ne se faisaient pas d'illusions sur leurs aptitudes lyriques.

Est-ce cette confiance dans leurs talents de comédiens qui les engagea à aborder, en 1785, la fameuse comédie de Beaumarchais, le Barbier de Séville? Le Barbier de Séville sera le dernier essai de la royale troupe; c'est la clôture du théâtre de Trianon. Mais cette représentation, qui fut une imprudence, appartient déjà aux jours sombres et nous n'en sommes qu'aux jours joyeux. Nous n'en parlerons donc que plus tard et, pour aujourd'hui, nous nous contenterons d'écouter les grondements, encore sourds, de l'orage qui s'amoncelle dans le lointain.

La malveillance qui n'a cessé de poursuivre Marie-Antoinette depuis son entrée sur le sol de France, qui s'est acharnée après tous ses actes et toutes ses paroles, s'est plus spécialement attaquée à Trianon parce que, plus que tout le reste, Trianon c'était elle-même. On a affecté de voir dans les embellissements apportés par la Reine à sa résidence favorite une des causes, la cause principale même, du déficit du trésor, et cette rumeur, née à Versailles dans un petit cercle de mécontents, propagée à Paris et dans la province, a prolongé ses échos jusque dans le réquisitoire de Fouquier-Tinville, jusque dans les questions de Dumas, qui, au tribunal révolutionnaire, a interrogé la Reine sur les millions engloutis à Trianon. Ces millions se réduisent à un et demi ou deux au plus, répartis sur une quinzaine d'années, de 1776 à 1790. Il a été prouvé que la dépense moyenne, nécessitée par la création ou la conservation de tant de fantaisies charmantes, n'a guère dépassé par an cent ou cent vingt mille livres [1091]. Le gros œuvre des bâtiments n'a pas atteint un total de cinq cent mille livres; la décoration ne peut être évaluée à plus de deux cent cinquante mille. Le compte du sculpteur Deschamps, par exemple, qui couvrit de ses arabesques les murs et les frontons de ces ravissantes fabriques, ne s'est élevé, du 6 octobre 1777 au 15 septembre 1786 qu'à 113.665 livres 12 sous et n'a été achevé de régler que le 31 août 1791. Mercy lui-même qui, dans ses rapports à Marie-Thérèse, se montrait alarmé de ce que pourrait coûter à la Reine son nouveau domaine, n'estime les frais du parc anglais qu'à cent cinquante mille livres [1092]. Une note de M. d'Angivilliers, conservée aux Archives, constate qu'en 1777 le devis total de l'établissement du jardin de Trianon, «dont, dit-il, la Reine a le plus grand empressement de jouir,» s'élève à 352.275 livres 10 sous 10 deniers [1093]. Si l'on veut entrer dans quelques détails, l'entretien des jardins qui, sous Louis XV, dépassait trente mille livres, n'était, en 1775, que de douze mille, en 1777 que de quinze mille et n'arrivait plus, à la fin, qu'à 6476 livres 12 sous [1094]. Le pavillon chinois et le jeu de bagues coûtaient quarante et une mille livres [1095]; le rocher d'où sort la rivière, neuf mille; le belvédère, cette exquise merveille, soixante-cinq mille environ [1096]. Qu'était-ce à côté des dépenses des financiers du temps, de Boutin à Tivoli, ou de Laborde à Méréville? Le théâtre même de la Reine, qui a excité tant de critiques, et quelques-unes peut-être avec raison, ce théâtre, avec sa troupe peu nombreuse, son orchestre restreint, sans chœurs, sans représentations suivies, qu'était-il à côté de celui de la duchesse du Maine à Sceaux, et surtout de celui des Petits-cabinets de Mme de Pompadour [1097], monté avec le plus grand luxe et qui en six ans n'avait pas donné moins de soixante ouvrages, dont plusieurs avaient été joués jusqu'à cinq et six fois [1098]?

Il faut avouer cependant que, si la méchanceté a singulièrement grossi les prétendues prodigalités de la Reine dans son gracieux domaine, Trianon ne fut pas pour elle sans inconvénients. Les amis les plus dévoués de Marie-Antoinette regrettaient, et elle regretta elle-même plus tard [1099], ce goût pour le théâtre qui l'entraînai à fréquenter des comédiens, à recevoir leurs conseils, à jouer leurs rôles. Il semblait peu compatible avec la majesté du trône qu'une reine se travestît en soubrette. Dans le public, c'était pis encore. Le peuple, qui pardonne facilement les dépenses, même folles, dont il jouit, est toujours disposé à exagérer celles dont il ne jouit pas. Exclu des fêtes de Trianon, il y voyait des prodigalités ruineuses et comme une insulte à sa misère. De là, ces légendes malveillantes qui incriminaient tous les actes de Marie-Antoinette, ses promenades, ses paroles, ses affections, qui lui imputaient des légèretés et des ridicules imaginaires et qui trouvaient si facilement accès dans les esprits prévenus. On brûlait quelques paquets de branches sèches pour illuminer le parc lors du voyage de Joseph II; aussitôt l'opinion s'élevait contre ces excès inouïs et les trois mille fagots se transformaient, dans l'imagination populaire, en une forêt tout entière [1100].

La Cour n'était pas moins en rumeur. Ceux qui n'étaient point invités à Trianon étaient jaloux de ceux qui y étaient admis. La faveur exclusive, manifestée à quelques personnes, froissait celles qui n'y avaient point part. Les dames du palais, dont le service se réduisait à ne plus paraître que les dimanches et les jours de fête à la toilette de la Reine et aux offices d'église, se répandaient en propos, non seulement contre les privilégiées qui avaient les entrées de Trianon, mais encore contre la princesse, qui répartissait si inégalement ses grâces [1101]. La jalousie exaltait les têtes et faisait naître une sorte «d'aliénation», comme disait Mercy [1102]. On n'allait pas à Trianon; mais on n'allait plus à Versailles.

La Cour ne se tint guère, le palais devint désert. Versailles, ce théâtre de la magnificence de Louis XIV, où l'on accourait avec tant d'empressement de toute l'Europe pour prendre des leçons de politesse et de bon goût, n'était plus, dit un contemporain, qu'une petite ville de province, où l'on n'allait qu'avec répugnance et d'où l'on s'enfuyait au plus vite [1103]. L'ambition et la cupidité n'étaient pas moins actives, mais on cherchait à se faire des protecteurs parmi les personnages en crédit et les grâces s'obtenaient de seconde main [1104]. Ainsi l'autorité s'affaiblissait, en même temps que la désaffection commençait et que se perdait le respect. Quand le Roi, cédant à son amour de la simplicité et de la solitude, s'accommodait des amusements de Trianon et de cette forme de société trop restreinte pour une nation vive, empressée, amoureuse de l'éclat comme la nation française [1105], il ne voyait pas qu'en affectant ces habitudes et cette existence d'homme privé, il faisait dire à son peuple, accoutumé à l'étiquette fastueuse et aux majestueuses traditions non seulement de Louis XIV, mais même de Louis XV, que leur successeur n'avait ni les goûts ni les vertus d'un monarque. Quand la Reine, «qui semblait destinée par la nature à tenir la première cour du monde [1106]», se dérobait aux devoirs de la représentation pour ouvrir son âme à Mme de Polignac et s'enfermer avec elle à Trianon, les courtisans, envieux d'un crédit qui leur paraissait exclusif, épiaient les moindres grâces accordées à la favorite, attribuaient à son influence les démarches de la Reine, et à l'influence de la Reine les résolutions du gouvernement; ils rendaient Marie-Antoinette responsable de l'élévation des uns, des déconvenues des autres, du déficit du trésor, de l'accroissement des impôts, et accumulaient sur sa tête des tempêtes d'impopularité et des orages de colères dont les premiers éclairs inquiétaient Mercy, arrachaient à Marie-Thérèse des larmes sur son lit de mort et attiraient à la jeune et imprudente souveraine les remontrances sévères et parfois mêmes brutales de son frère Joseph II.


CHAPITRE XV