Voyage de Joseph II en France.—Caractère de l'Empereur.—Son projet de voyage formé, abandonné, repris.—Joie de la Reine de revoir son frère.—Premières entrevues.—Gronderies souvent maladroites.—L'Empereur et la Reine à l'Opéra.—Visites aux monuments et aux principales institutions de la ville de Paris.—Affectation de simplicité.—Engouement du public.—Départ de l'Empereur.—Son jugement sur la Reine.—Conseils qu'il lui laisse par écrit.—La Reine s'y conforme quelque temps, puis retombe dans la dissipation.—Pourquoi?

Il y avait longtemps déjà que Joseph II avait formé le projet de venir en France. Dès l'année même du mariage de la Dauphine, il en avait manifesté l'intention à son ambassadeur, le comte de Mercy [1107].

Esprit curieux, mais mal équilibré, entêté plutôt que ferme, ayant plus de vivacité que de bon sens, concevant de vastes plans, mais ne les mûrissant pas, passionné pour les petites choses et se noyant dans les détails, gouvernant trop, disait le prince de Ligne, mais ne régnant pas assez [1108], parlant en libéral, mais agissant en souverain absolu, ce prince philosophe gâtait de réelles qualités par de fâcheux travers. Avec le désir d'apprendre, il n'avait pas la patience de s'instruire. «Ses questions, dit Gleichen, avaient l'air de chercher un conseil, mais il ne cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordât avec son avis [1109].» Devenu empereur à la mort de son père, en 1765, il désolait sa mère par son activité brouillonne, par sa précipitation inquiète, par sa manie de changements, par ses utopies philosophiques, par une ambition fiévreuse, que ne soutenaient pas suffisamment la vigueur des moyens, la netteté des vues et la force du caractère [1110]. Voulant sincèrement le bonheur de ses peuples, mais le voulant en théoricien plutôt qu'en homme pratique, il ne réussit qu'à les soulever par des réformes tracassières que repoussaient leurs traditions, leurs mœurs et même leurs croyances. Plus âgé que Marie-Antoinette de quatorze ans, prenant vis-à-vis d'elle l'attitude d'un père et lui parlant avec l'autorité de l'expérience, il compromettait trop souvent la sagesse de ses avis par la sécheresse du ton et la brusquerie de la forme [1111]. Il oubliait trop facilement que l'enfant, qu'il avait morigénée à Vienne, avait grandi, que la Dauphine était devenue Reine [1112]. La jeune princesse, habituellement docile et déférente pour un frère qu'elle aimait beaucoup, s'irritait parfois des airs dominateurs et des leçons mordantes de ce mentor, qui affectait de lui écrire en allemand et de la traiter en petite fille [1113]. Ce n'étaient pourtant que des nuages passagers; la correspondance reprenait vite ses allures affectueuses, et ce fut en grande partie le désir de retrouver Marie-Antoinette qui détermina l'Empereur à venir visiter la France, qu'il n'aimait pas [1114], et contre laquelle il nourrissait, comme les principaux seigneurs de sa Cour, d'invincibles préjugés [1115]. Voir la Reine, étudier son caractère et apprécier sa conduite, faire la connaissance personnelle du Roi, juger la situation de la Cour pour le présent et pour l'avenir, observer ce qu'une grande monarchie pouvait présenter d'intéressant en matière de ressources, d'administration, d'agriculture, de finances, de commerce, de marine et de militaire, tels étaient les objets principaux que, de son propre aveu, se proposait l'Empereur, tels étaient les fruits qu'il comptait retirer de son voyage [1116].

Marie-Antoinette était tout heureuse de la pensée de revoir son frère; c'était pour elle comme une émanation de son pays, comme un portrait vivant de sa mère. Mais cette joie, il faut bien le dire, n'était pas sans être tempérée par quelque inquiétude [1117]. Que penserait Joseph II de la Cour de France? Que penserait-il du Roi? Que penserait-il surtout de la société de la Reine et du genre de vie qu'elle avait adopté [1118]? Quel serait son jugement? Quels pourraient être ses reproches, lui qui avait écrit un jour à sa sœur une lettre tellement vive que Marie-Thérèse avait dû en empêcher l'envoi [1119]? Ne résulterait-il pas de là des aigreurs, un refroidissement, peut-être une brouillerie décidée? Telles étaient les appréhensions de Marie-Antoinette [1120] et les craintes de Mercy.

Abandonné et repris plusieurs fois [1121], suspendu au dernier moment par la rigueur de l'hiver et par les événements politiques de Bohême et d'Allemagne [1122], mal vu de Marie-Thérèse qui n'en fut informée qu'après tous les autres [1123], le voyage de Joseph II ne s'effectua qu'au printemps de 1777. Au grand chagrin de la Reine, qui eût voulu que son frère fût reçu suivant son rang de haut et puissant souverain [1124], à la vive contrariété de l'Impératrice, qui n'aimait pas cette affectation de simplicité, plus apparente que réelle [1125], l'Empereur avait résolu de garder en France le plus strict incognito. Sa décision à cet égard avait été formelle. Pas de logement au palais de Versailles ni à Trianon; à Paris, un appartement chez l'ambassadeur, au Petit-Luxembourg, mais en évitant soigneusement toute apparence de réception officielle [1126]; à Versailles, deux chambres dans un hôtel garni, l'Hôtel du Juste, convenablement meublées, mais sans recherche [1127]; au Château, mais seulement pour y prendre quelques instants de repos dans la journée, un petit cabinet à l'entresol de la Reine [1128]. Pas de carrosse de la Cour, une simple voiture de louage [1129].

Ce fut le vendredi 18 avril, à sept heures et demie du soir, que Joseph II arriva à Paris, sous le nom de comte de Falkenstein. Le lendemain, dès huit heures du matin, il partit pour Versailles. A défaut de Mercy, retenu au lit par une indisposition, ce fut l'abbé de Vermond qui reçut l'Empereur à sa descente de carrosse et le conduisit seul, par un escalier dérobé, jusque dans la pièce où se trouvait la Reine: «Je désire, avait écrit Joseph II, qu'elle m'attende dans son cabinet sans venir à ma rencontre, et que là, pour ne point jouer la comédie aux autres, nous soyons seuls à nous donner les marques du plaisir que nous avons de nous revoir [1130]». Le plaisir était vif; l'entrevue fut touchante. Le frère et la sœur s'embrassèrent tendrement et restèrent un moment sans parler. Puis leur cœur s'épanouit et l'entretien devint animé et confiant. L'Empereur, contre toute prévision, fut tendre et presque flatteur. Il dit à la Reine que si elle n'était point sa sœur et qu'il pût être uni à elle, il ne balancerait point à se remarier pour se donner une si charmante compagne. La jeune femme, d'autant plus touchée de ce compliment qu'elle n'y comptait guère, ouvrit son âme et, avec un abandon inespéré, parla en toute franchise de sa situation, de ses goûts, de sa société, ne faisant quelques réserves que sur le chapitre des favorites. La glace était rompue; tout embarras avait cessé de part et d'autre; la conversation se prolongea, intime et confiante de la part de Marie-Antoinette, affectueuse et discrète de la part de Joseph II. La Reine conduisit ensuite son frère chez le Roi; les deux monarques s'embrassèrent; le Roi tint quelques propos qui montrèrent son désir de paraître cordial et honnête; l'Empereur s'en contenta et dès le premier moment sut mettre le Roi à son aise [1131]. Puis, après des visites aux princes et princesses, à la famille royale et aux ministres, après un souper chez la Reine, le comte de Falkenstein revint coucher à Paris. Ainsi se passa cette première journée.

Pendant les jours suivants, les entretiens se renouvelèrent entre l'Empereur et la Reine. Tantôt à Trianon, dans l'intimité d'une promenade solitaire, tantôt à Versailles, Joseph II reprenait en détail les sujets qu'il avait déjà abordés avec sa sœur. Il lui montrait les dangers de la situation, faisait un tableau frappant de la facilité avec laquelle elle se laissait entraîner par l'attrait des dissipations et des conséquences regrettables que ces entraînements amèneraient infailliblement dans l'avenir, insistant sur la nécessité de s'arrêter sur cette pente, de montrer plus de déférence pour le Roi, de renoncer au jeu et de s'appliquer enfin d'une manière suivie à des occupations sérieuses, mettant surtout en pleine lumière les inconvénients de la société de la Reine. Seul de cette société, le duc de Coigny avait trouvé grâce devant l'Empereur; mais en revanche, le prince jugeait sévèrement, trop sévèrement même, Mme de Lamballe [1132], Mme de Polignac, la princesse de Guéménée, dont il qualifiait durement la maison de «tripot» [1133]. La Reine ne défendait pas Mme de Lamballe, dont elle était alors désenchantée; mais elle cherchait à ramener son frère sur le compte de Mme de Guéménée et surtout sur celui de Mme de Polignac [1134]. Elle convenait d'ailleurs sans difficulté de la justesse des raisons de l'Empereur, dont le langage l'avait réellement émue, et, disposée aux réflexions sérieuses, ajoutait qu'«un jour viendrait où elle suivrait de si bons avis [1135]». Mais, par un reste de respect humain, elle répugnait à modifier immédiatement sa manière d'agir: elle avait peur de paraître céder à une pression [1136]. Il ne fallait pas qu'on pût dire dans le public que l'Empereur était venu d'Autriche pour régenter et corriger sa petite sœur.

L'attitude de Joseph II n'autorisait malheureusement que trop ces craintes de la Reine. Caractère absolu et dominateur, plus porté à la critique qu'à l'indulgence, l'auguste aristarque n'avait pas su conserver toujours le ton cordial et affectueux que lui recommandait Mercy, et auquel il s'était d'abord astreint. Il oubliait trop facilement qu'il avait affaire à une souveraine ardente et fière, à laquelle il fallait parler le langage de la raison et de la douceur [1137], au lieu d'apporter la sévérité et la rudesse qui étaient dans son propre tempérament, et la Reine, qui reconnaissait la vérité des observations de son frère, pour le fond, était justement blessée par la forme. Il arrivait par exemple à l'Empereur de donner à sa sœur une leçon publique devant plusieurs courtisans [1138], ou de dire que si le Roi se déterminait à visiter son royaume, il ne devrait pas être accompagné de sa femme, qui «ne lui était bonne à rien [1139]». Une autre fois, il lui déclarait devant Mercy et d'un ton singulièrement dur, que s'il était le mari de la Reine, il saurait bien «diriger ses volontés et les faire naître dans la forme où il les aurait voulues [1140]». De pareils propos n'étaient pas de nature à plaire à la princesse; sa légitime susceptibilité se révoltait contre ce ton pédant et cette pression maladroite: «De ma mère, disait-elle, je recevrais tout avec respect; mais, quant à mon frère, je saurai lui répondre.» De là des froideurs, des aigreurs, des brouilleries momentanées, et cette déclaration que la Reine faisait à l'Empereur d'un air moitié riant, moitié fâché, que, si son séjour en France se prolongeait, «ils auraient souvent de grandes disputes ensemble [1141]

Au fond, cependant, elle eût souhaité qu'il restât; car elle l'aimait malgré ses brusqueries et ne se dissimulait pas que ses conseils lui avaient été utiles. Elle faisait tout pour le retenir. Tantôt elle lui donnait une montre ornée de son portrait; tantôt elle lui offrait une fête à Trianon: fête «très bien ordonnée, raconte Mercy, et qui devint charmante par les grâces que la Reine déploya envers un chacun. Le Roi y mit de la gaîté et, autant que le comporte sa tournure, il parut attentif envers l'Empereur [1142].» Le parc anglais avait été éclairé par des terrines de feu cachées dans les fleurs, et des fagots, allumés derrière le Temple de l'Amour, l'avaient transformé en un foyer lumineux, dont l'éclat rejaillissait sur tout le jardin [1143].

D'autres fois, Marie-Antoinette conduisait son frère à la Comédie-Française et à l'Opéra. A ce dernier théâtre,—c'était le 25 avril,—on jouait Iphigénie en Aulide, de Gluck. L'Empereur aurait voulu rester caché dans le fond de sa loge; mais la Reine, le saisissant par la main, l'attira sur le devant, et le parterre éclata en acclamations telles que le spectacle fut interrompu quelques instants. Quand il reprit, on exécuta le chœur: Chantons, célébrons notre Reine! Ce fut le tour de Joseph II de s'associer aux applaudissements qui saluaient sa sœur, et le public de dire que «si l'archiduc [1144] avait un peu aliéné les cœurs français de cette souveraine, l'Empereur les lui avait rendus [1145]».