La Reine jouissait de ce triomphe et de la croissante popularité de son frère. Quelque soin que l'auguste voyageur prît de sauvegarder son incognito, c'était partout sur son passage des démonstrations bruyantes. Son hôtel était environné d'une foule nombreuse et, en quelque lieu qu'il allât, il se formait autour de lui un cortège qui l'accompagnait, mais aussi qui l'importunait [1146]. Le peuple était séduit par cette simplicité d'un prince qui, s'affranchissant de toute étiquette, se promenait à pied dans les rues, sans appareil et sans suite, vêtu d'un modeste habit de drap vert ou brun uni [1147]; il lui savait gré, disait-il, de donner un si bon exemple à la Cour de France [1148]. Par une de ces inconséquences familières au caractère français, on admirait chez le frère ce dont on faisait un crime à la sœur!
Les économistes et les savants ne tarissaient pas en éloges sur le compte de cet empereur qui partageait leurs principes et les traitait en égaux, de ce souverain d'un immense empire qui voyageait en philosophe et demandait à ses voyages moins un plaisir qu'un enseignement. Joseph II entretenait avec soin ces dispositions, et si ses plaisanteries mordantes sur les modes mécontentaient quelques dames du palais, si ses critiques acerbes et publiques sur les institutions et le gouvernement paraissaient un manque de tact aux esprits sages, si ses sarcasmes sur l'étiquette et les usages de la Cour ne pouvaient qu'encourager sa sœur dans une voie où elle n'avait déjà que trop de propension à marcher [1149], railleries et critiques flattaient le goût naturellement frondeur du public, tandis que ses visites aux monuments et ses études des rouages de l'administration plaisaient aux esprits cultivés qui donnaient le ton à l'opinion.
Les soirées de l'Empereur étaient consacrées à la famille royale; ses journées étaient réservées à lui-même et à son instruction. Personnages illustres, lieux célèbres, établissements publics, il n'oubliait rien, visitant Necker et Mme Geoffrin, la comtesse de Brionne et Mme du Barry; allant de l'Imprimerie Royale aux Gobelins, de Sèvres à Ermenonville, de l'école d'Alfort aux cabinets de physique de Passy, du jardin du maréchal de Biron à la maison de la Guimard. A Buffon malade, il disait gracieusement qu'il venait chercher l'exemplaire de ses œuvres oublié par Maximilien [1150]. A l'Institut des Sourds-Muets, il s'étonnait que le gouvernement n'eût encore rien fait pour un bienfaiteur de l'humanité comme l'abbé de l'Épée [1151]. Tantôt il se rendait à l'Académie Française où, sous forme de lecture ou de synonymie, d'Alembert lui adressait d'ingénieuses flatteries [1152]; tantôt il assistait en simple curieux à la séance de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ou à celle de l'Académie des Sciences. Commerce, industrie, gouvernement, finances, rien n'échappait à ses investigations. Bertier de Sauvigny lui expliquait en détails l'organisation des intendances [1153]; Laborde, celle du trésor royal [1154]; Trudaine, les ponts et chaussées [1155]; Vergennes, les affaires étrangères; Sartines, la marine [1156]. Le prince formulait des critiques sur certains points [1157], reprochait aux ministres d'être trop maîtres, chacun dans son département, en sorte que le Roi, en changeant de ministre, ne faisait que changer d'esclavage, prétendait que dans les constructions on sacrifiait la réalité à l'apparence, l'utilité au luxe; mais en somme il était revenu de bien des préventions. Paris l'avait séduit [1158]; la nation ne lui déplaisait pas, malgré sa légèreté [1159], et s'il avait une mince opinion de ceux qui gouvernaient, il concevait une haute idée des ressources et des moyens de la monarchie, dès que ces ressources et ces moyens seraient placés entre des mains habiles [1160].
Malheureusement, ces mains habiles, il ne les avait pas aperçues. Les ministres du jour, malgré les choses obligeantes qu'il leur avait dites [1161], lui inspiraient peu de confiance et il redoutait le retour de Choiseul au pouvoir. «Si le duc de Choiseul avait été en place, disait-il,—à la satisfaction du Roi et au vif déplaisir de la Reine,—«sa tête inquiète et turbulente aurait pu jeter le royaume dans de grands embarras [1162].» L'archevêque de Toulouse seul, Loménie de Brienne,—et cela faisait peu d'honneur à la sagacité impériale,—lui avait laissé une haute idée de sa capacité [1163]. Quant à la famille royale, le caustique voyageur la jugeait avec une excessive sévérité: le comte de Provence lui avait paru un «être indéfinissable»; le comte d'Artois, un «petit-maître»; Mesdames, de «bonnes personnes», mais «nulles» [1164]. Le Roi lui plaisait davantage; il avait eu avec lui de longues conversations, où le jeune monarque, après l'embarras du premier moment, s'était ouvert à lui en toute confiance, même sur les points les plus délicats [1165], et avait fait preuve de connaissances sérieuses. Néanmoins, dans ses lettres intimes, il s'exprimait sur le compte de son beau-frère en termes extrêmement durs: «Cet homme, écrivait-il à Léopold, est un peu faible, mais point imbécile; il a des notions, il a du jugement; mais c'est une apathie de corps comme d'esprit. Il fait des conversations raisonnables et n'a aucun goût de s'instruire ni de curiosité; enfin, le fiat lux n'est pas encore venu et la matière est encore en globe [1166].» Ce jugement était plus que dur, il était injuste. Si les qualités du Roi étaient paralysées par la timidité, elles n'en étaient pas moins réelles et son instruction, pour être moins brillante que celle de Joseph II, était aussi étendue et vraisemblablement plus solide.
L'Empereur d'ailleurs n'avait pas plu au même degré à tous les membres de la famille royale. Tandis que Mme Adélaïde, à laquelle il trouvait de l'esprit [1167], l'entraînait dans un cabinet, sous prétexte de voir des tableaux, et, là, l'embrassait en lui disant que cette marque d'amitié devait bien être permise à une vieille tante [1168], le comte de Provence n'éprouvait pour le frère de la Reine qu'un médiocre attrait: «L'Empereur, écrivait-il à Gustave III, est fort cajolant, grand faiseur de protestations et de serments d'amitié; mais, à l'examiner de près, ses protestations et son air ouvert cachent le désir de faire ce qui s'appelle tirer les vers du nez et de dissimuler ses sentiments propres.., mais en maladroit; car, avec un peu d'encens, dont il est fort friand, loin d'être pénétré par lui, on le pénètre facilement. Ses connaissances sont très superficielles [1169]».
Au fond, c'était peut-être Monsieur qui avait le mieux jugé: il avait deviné l'homme sous le masque. Joseph II lui-même, dans une lettre intime où il parlait à cœur ouvert, dévoilait naïvement son procédé: «Vous valez mieux que moi, écrivait-il à son frère Léopold; mais je suis plus charlatan, et, dans ce pays-ci, il faut l'être. Moi, je le suis de raison, de modestie; j'outre un peu là-dessus, en paraissant simple, naturel, réfléchi, même à l'excès. Voilà ce qui a excité un enthousiasme qui vraiment m'embarrasse [1170].»
Il était difficile d'avouer plus franchement qu'on s'était moqué du public. Mais le public, qui juge sur les apparences, s'était laissé prendre à tous ces faux-semblants. Ce n'était pas seulement de la sympathie, c'était, comme le disait Joseph II, de l'enthousiasme. Sauf chez les amis de Choiseul, qui ne pardonnaient pas au voyageur de n'avoir dit qu'un mot insignifiant à l'ancien ministre, lors de la procession des chevaliers du Saint-Esprit [1171], et d'avoir traversé la Touraine sans s'arrêter à Chanteloup, tandis qu'il était allé voir la du Barry à Luciennes [1172], l'impression était partout la même. Tout le monde courait après l'Empereur; toutes ses actions étaient des traits de sagesse; toutes ses paroles, des traits de génie. On rappelait «les lieux communs qu'il disait avec une emphase à mourir de rire, écrivait une contemporaine; la tête en tournait à tout Paris [1173]». De Paris, l'engouement gagnait la France et cet engouement laissait dans l'ombre le comte de Provence et le comte d'Artois qui, à cette même époque, parcouraient le midi et l'est du royaume [1174]. On raffolait littéralement de l'héritier des Habsbourg. Qui donc alors songeait à reprocher à la Reine d'être Autrichienne?
Il fallait partir, cependant: l'Empereur commençait à avoir assez de son rôle [1175], et quoique Paris lui plût beaucoup, et qu'il fût fier de son succès, il finissait par se lasser de ces ovations perpétuelles. Une seule chose le retenait, celle à laquelle il pensait peut-être le moins en venant en France: le charme qu'il trouvait dans la société de la Reine. Ce charlatan de simplicité, qui affectait si haut l'indifférence, s'était laissé prendre à l'attrait de la vie intime et du commerce de Marie-Antoinette [1176]. Ce censeur inflexible avait été désarmé par la grâce enchanteresse de cette jeune sœur qu'il gourmandait et raillait si impitoyablement, mais sur laquelle ses impressions se modifiaient chaque jour: avec la tendresse de cœur qu'il lui connaissait, il découvrait chez elle plus de sagacité et d'esprit qu'il n'avait supposé [1177]. Au dernier moment, il hésitait à la quitter, et plus l'heure du départ approchait, plus il y sentait de répugnance.
La Reine, de son côté, ne voyait pas s'éloigner sans regret ce frère qu'elle chérissait en dépit de ses gronderies, et dont elle appréciait les avis, malgré leur rudesse; il semblait qu'il y eût là comme un dernier brisement des liens de famille. Ce fut le 30 mai au soir, après une journée passée ensemble et de longs et graves entretiens, que se firent les adieux. Joseph II était attendri; Marie-Antoinette se faisait violence pour cacher son trouble, mais elle suffoquait. En embrassant le Roi, l'Empereur lui dit d'une voix émue «qu'il lui recommandait instamment une sœur qu'il aimait si tendrement que jamais il ne serait tranquille qu'autant qu'il la saurait heureuse». A minuit, il quitta le Château pour rentrer à son hôtel garni. Le lendemain, à six heures du matin, il partait de Versailles pour Saint-Germain-en-Laye, où il retrouvait sa suite. La Reine était brisée; elle avait voulu prendre sur elle devant son frère; lui parti, elle ne sut plus se contenir et eut, le soir même, une violente crise de nerfs. Le lendemain, elle alla cacher sa douleur à Trianon, avec ses deux amies, Mme de Polignac et Mme de Lamballe [1178]; au retour, elle assista au salut et se promena seule à pied, avec la comtesse Jules, jusqu'à Rocquencourt [1179]; elle avait besoin de se recueillir et de se distraire.
Pendant ce temps, Joseph II poursuivait sa route à travers les provinces, qu'il allait visiter à leur tour; mais il n'était pas moins ému que Marie-Antoinette, et il écrivait à sa mère, avec une effusion qui révélait bien sa pensée intime: «J'ai quitté Versailles avec peine, attaché vraiment à ma sœur; j'ai trouvé une espèce de douceur de vie à laquelle j'avais renoncé, mais dont je vois que le goût ne m'avait pas quitté. Elle est aimable et charmante; j'ai passé des heures et des heures avec elle, sans m'apercevoir comment elles s'écoulaient. Sa sensibilité au départ était grande; sa contenance, bonne; il m'a fallu toute ma force pour trouver des jambes pour m'en aller [1180].»