Marie-Thérèse l'avait bien prévu: l'Empereur avait subi le charme de la Reine [1181]. Il avait voulu du moins, en partant, prolonger en quelque sorte les graves entretiens qu'ils avaient eus ensemble pendant ces six semaines de séjour et d'abandon intime: il avait rédigé, à la demande de sa sœur et malgré les observations de Mercy qui eût préféré une forme plus simple [1182], des conseils ou plutôt une longue instruction qu'il lui avait laissée par écrit, sous ce titre: Réflexions données à la Reine de France.

Cette instruction, véritable examen de conscience, présentait à la jeune princesse ses devoirs sous deux aspects: 1o comme épouse; 2o comme reine. L'Empereur avait évité avec soin tout reproche direct; il établissait des principes et posait des questions. C'était à sa sœur d'y répondre et de voir si elle avait rempli, comme il convenait, les devoirs de son état. Mais, sous cette forme indirecte, il était facile de saisir les personnalités. Ce n'était pas un questionnaire à l'usage de toutes les femmes, ni même de toutes les reines; il était à l'usage exclusif de Marie-Antoinette, et Joseph II s'y montrait juge éclairé sans doute, mais sévère à l'excès, pour ne pas dire injuste. Quelques citations des passages les plus importants suffiront pour s'en rendre compte:

«A quoi tenez-vous, disait l'Empereur, dans le cœur du Roi et surtout à son estime? Examinez-vous: employez-vous tous les soins à lui plaire? Étudiez-vous ses désirs, son caractère, pour vous y conformer? Tâchez-vous de lui faire goûter, préférablement à tout autre objet ou amusement, votre compagnie et les plaisirs que vous lui procurez, et auxquels, sans vous, il devrait trouver du vide? Voit-il votre attachement uniquement occupé de lui, de le faire briller, sans le moindre égard à vous-même? Modérez-vous votre gloriole de briller à ses dépens, d'être affable quand il ne l'est pas?»

«Mettez-vous du liant, du tendre, quand vous êtes avec lui? Recherchez-vous des occasions, correspondez-vous aux sentiments qu'il vous fait apercevoir?... Le rendez-vous bien confiant, n'abusez-vous jamais ou ne le rebutez-vous pas des confidences qu'il vous fait? Agissez-vous de même et est-ce que vous lui dites tout, au moins assez pour qu'il n'apprenne les choses qui vous regardent ou l'intéressent de personne autre avant vous?... Cédez-vous aux choses que vous voyez qu'il désire beaucoup? Ne commettez-vous jamais mal à propos votre crédit?... Tout votre crédit doit être caché; on doit le soupçonner agissant et influant en tout, mais ne le voir paraître nulle part. Le Roi seul, votre mari, doit, par état, agir, et il ne faut jamais que vous paraissiez en rien.»

«Étudiez-vous assez son caractère? Vous appliquez-vous à savoir ce qu'il fait, quand il est seul? Savez-vous les gens et les objets qu'il préfère? Évitez-vous de le gêner, et surtout que votre présence ne le dérange pas?... Tâchez de procurer au Roi les sociétés qui lui conviennent; elles doivent être les vôtres et, s'il y a quelque préjugé contre quelqu'un, même de vos amis, il faut le sacrifier. Enfin, votre seul objet... doit être l'amitié, la confiance du Roi...»

«Comme reine, vous avez un emploi lumineux; il faut en remplir les fonctions. La décence, la consistance de la Cour et l'apparence surtout doivent beaucoup être mises en considération. Le respect qu'imprime l'intérieur et la décence sont importants: ils forment les deux tiers du jugement du public... Votre façon n'est-elle pas un peu trop leste? N'avez-vous pas peur la Cour adopté un peu des façons du moment auquel vous êtes venue ici, ou celui de plusieurs dames qui, quoique très aimables et très respectables, ne peuvent point vous servir de modèle, car vous n'en pouvez trouver hors de votre état? Plus le Roi est sérieux, plus votre cour doit avoir l'air de se calquer après lui. Avez-vous pesé les suites des visites chez les dames, surtout chez celles où toute sorte de compagnie se rassemble, et dont le caractère n'est pas estimé? Avez-vous pensé à l'effet que vos liaisons et amitiés, si elles ne sont pas placées en des personnes de tout point irréprochables et sûres, peuvent avoir dans le public?.... Le choix des amis et des amies est bien difficile, surtout dans votre position; il vous faudrait tâcher de vous attacher des hommes aussi instruits que sûrs et qui soient éloignés de toute ambition ou désir......»

«Avez-vous pesé les conséquences affreuses des jeux de hasard, la compagnie qu'ils rassemblent, le ton qu'ils y mettent, le dérangement, enfin, qu'en tout genre ils entraînent après soi, tant dans la fortune que les mœurs de toute une nation?.....»

«De même daignez penser un moment aux inconvénients que vous avez déjà rencontrés aux bals de l'Opéra.... Je dois vous avouer que c'est le point sur lequel j'ai vu le plus se scandaliser tous ceux qui vous aiment et qui pensent honnêtement. Le Roi, abandonné toute une nuit à Versailles, et vous mêlée en société et confondue avec toute la canaille de Paris......»

«Mais, vous dégoûtant de plusieurs soi-disant amusements, oserai-je, ma chère sœur, vous en substituer un autre, qui les vaut richement tous? C'est la lecture.»

«Regardez cet objet comme ce qu'il y a de plus important, et choisissez des livres qui vous fassent penser et qui vous instruisent.... La lecture vous tiendra lieu de tout, et ces deux heures de calme vous donneront le temps de réfléchir et de trouver dans votre pénétration tout ce que vous avez à faire ou ne pas faire, le reste des vingt-deux heures.... Lecture et société raisonnable, voilà le bonheur de la vie......»