Ce n'est pas tout: Joseph II entre en scène à son tour; il envoie à sa sœur lettres sur lettres: «Puisque vous ne voulez pas empêcher la guerre, lui écrit-il d'un ton tragique, nous nous battrons en braves gens et, dans toutes circonstances, ma chère sœur, vous n'aurez point à rougir d'un frère qui méritera toujours votre estime [1248].»
La Reine est émue jusqu'aux larmes en lisant ces lignes; sa vive imagination lui représente son frère en danger, sa mère en pleurs. Agitée, tremblante, elle va trouver le Roi; elle fait venir les ministres; elle leur parle fortement [1249]; elle demande une déclaration nette, qui seule peut prévenir un conflit. Mais, en somme, à quoi tendent, à quoi aboutissent ces démarches? A réclamer pour les Pays-Bas une garantie qu'avaient déjà résolue à l'avance et le Roi et les ministres [1250].
De son côté, Frédéric II ne reste pas inactif; dès le mois d'août 1777, il a fait des ouvertures au marquis de Jaucourt, envoyé extraordinaire de France [1251]. Il a ses amis à la Cour de Versailles; il a ses espions; il a son ministre, le comte de Goltz, qui surveille la Reine, qui cherche à surprendre jusqu'aux plus intimes secrets du ménage royal, jusqu'aux mystères de l'alcôve; Goltz, qui est «tout yeux et tout oreilles [1252]», qui répand et exploite habilement les propos, plus ou moins authentiques, attribués à Joseph II sur la nullité de Louis XVI [1253]. «C'est ici le moment de vous évertuer de toutes vos forces, lui écrit Frédéric le 11 février 1778. Il faut que les sourds entendent, que les aveugles voient, que les léthargiques ressuscitent [1254].» Goltz redouble d'efforts, et il arrache à Vergennes une dépêche, que Maurepas lui-même qualifie de «dure et de mauvaise [1255]», où la France décline toute application du casus fœderis avec l'Autriche. La Reine l'apprend, elle en est outrée; elle presse les ministres, et elle obtient d'eux, avec l'assentiment du Roi, une nouvelle dépêche plus amicale dans la forme, mais peu différente quant au fond, et qui ne stipule guère que cette garantie des Pays-Bas, dont nous avons parlé plus haut.
Rien n'avance cependant. Sur les instances de sa mère, Joseph II a beau écrire de sa main au Roi de Prusse; cette correspondance ne sert qu'à redoubler la méfiance et l'aigreur des deux adversaires, et la situation est toujours aussi tendue. La diplomatie européenne est en mouvement. La Russie voit là un moyen de s'ingérer dans les affaires de l'Allemagne, et de diriger vers Saint-Pétersbourg les regards jusque-là tournés du côté de Versailles [1256]. Cette puissance, tard venue dans le concert européen, penche visiblement vers la Prusse. Marie-Thérèse en est alarmée; elle a peur que la France, qu'elle trouve bien froide, ne se laisse séduire à son tour par Frédéric.
«Il fait toutes les cajoleries et avances possibles, dit-elle; on connaît cela quand il veut venir à son but; mais y étant, il fait tout le contraire, ne tenant jamais sa parole. La France en a fait quelque expérience, et tous les peuples de l'Europe, hors la Russie, qu'il craint. Qu'on ne se flatte pas sur cette dernière; elle suit les mêmes errements que le Roi, et le successeur est plus Prussien que son soi-disant père l'était, et sa mère qui en est un peu revenue, mais jamais autant pour rien espérer contre le Roi de Prusse, pas même des ostentations: très généreuse en belles paroles qui ne disent rien, ou selon la foi grecque, græca fides.»
«Voilà les deux puissances qu'on veut substituer à nous, bons et honnêtes Allemands? Nous avons les mêmes intérêts de famille et d'État... Il serait bien malheureux que le repos (de l'Europe) dépendît de deux puissances, si connues dans leurs maximes et principes, même en gouvernant leurs propres sujets; et notre sainte religion recevrait le dernier coup, et les mœurs et la bonne foi devraient alors se chercher chez les Barbares [1256a].»
Après ce tableau qui «n'est pas outré», l'Impératrice insinue adroitement qu'en fin de compte la Cour de Versailles gagne en ce moment à l'alliance autant que celle de Vienne, et que l'Autriche, si elle est poussée à bout, si elle est abandonnée de ses amis, pourra bien se retourner du côté de ses adversaires et se «mettre de la partie pour avoir sa part du gâteau». En même temps, et cela est plus menaçant, l'Angleterre envoie à ses ministres en Allemagne l'ordre de se rapprocher le plus possible de l'Autriche [1257]. Grave danger, au moment où la guerre d'Amérique vient d'éclater. Qu'arriverait-il, si Joseph II, irrité et naturellement peu sympathique à la France, poussé par les propos qui se tenaient journellement dans son armée contre les Français [1258], cédait à ces suggestions, si l'union s'établissait entre Vienne et Londres, et si à la guerre maritime qui absorbait toute l'attention du cabinet de Versailles, il fallait joindre les préoccupations d'une guerre continentale? Marie-Antoinette, en s'efforçant de maintenir l'alliance austro-française dans les termes modérés que nous avons indiqués, servait donc à la fois les intérêts de son pays d'adoption et ceux de son pays d'origine. Et en somme quel était le but que poursuivait à ce moment la diplomatie française? Le voici, tel qu'il est consigné dans une dépêche de Vergennes à Bombelles, du 29 juin 1778: «Le Roi continue d'employer tous ses soins pour que l'esprit de justice et de modération prévale et pour que la tranquillité de l'Allemagne soit maintenue [1259].»
Ces efforts échouent: la guerre éclate. Le 5 juillet, Frédéric II entre brusquement à Nachod, en Bohême [1260], et, le 7, les premiers coups de feu sont tirés [1261]. Marie-Thérèse est folle d'inquiétude; elle sait que l'armée prussienne est plus forte de quarante mille hommes que l'armée autrichienne [1262], et qu'en face d'un homme de guerre comme Frédéric les talents militaires de Joseph II comptent bien peu. «Cela est plus fort que moi, écrit-elle à son fils Ferdinand, je suis désolée. Chaque porte que le vent ferme, chaque voiture qui va un peu plus vite, des femmes qui marchent plus vite, me font tressaillir. Je prêche à moi-même; je cherche moi-même ce que j'étais, il y a trente six ans; mais j'étais jeune, j'avais un époux qui me tenait lieu de tout. Affaiblie par mes années, par mes traverses, le physique ne se soutient plus; l'âme seule, par la religion, se soumet et s'exécute, mais ne se ranime pas [1263].
Mercy est immédiatement avisé de la grosse nouvelle. «Je n'ose trop insister auprès de la Reine, lui écrit l'Impératrice, par crainte de la commettre et de l'attendrir [1264].» Mais l'ambassadeur n'a pas les mêmes scrupules; il envoie à Marie-Antoinette le billet désespéré de sa mère. La Reine, toute troublée, éclate en sanglots; elle contremande une fête quelle doit donner à Trianon [1265], et il faut une haute intervention pour qu'elle ne renonce pas à des distractions que rendent nécessaires l'état de sa santé et le commencement de sa grossesse. Le Roi alarmé vient la trouver, lui-même baigné de pleurs, et l'assure qu'il veut tout faire pour apaiser sa douleur. Ainsi encouragée par son époux, la jeune femme fait venir Maurepas; elle lui parle ferme, et le vieux ministre cherchant à se réfugier dans ses échappatoires ordinaires: «Voilà, Monsieur, la quatrième ou cinquième fois que je vous parle d'affaires,» riposte impérieusement Marie-Antoinette; «vous n'avez jamais su me faire d'autre réponse; jusqu'à présent j'ai pris patience; mais les choses deviennent trop sérieuses et je ne veux plus supporter de pareilles défaites.» Et reprenant toute la suite de l'affaire de Bavière, elle montre que la condescendance de la France a seule encouragé la Prusse. Maurepas, surpris d'une vigueur et d'une netteté qu'il n'était pas habitué à rencontrer, se confond en excuses et en protestations de dévouement [1266].