C'était le langage de la raison; mais Joseph II était trop impétueux pour l'écouter. Il lui semblait que ses désirs ne devaient pas rencontrer d'obstacles, que, les circonstances étant favorables, toute l'Europe occupée, ce coup réussirait sans guerre, et que l'acquisition, quoique encore incomplète, serait «toujours belle pour n'avoir rien coûté [1229]».

Illusion étrange, que les événements n'allaient pas tarder à démentir. A la première nouvelle de l'invasion de la Basse-Bavière, Frédéric II réunissait une armée sur les frontières de Bohême, prêt à les franchir si l'Empereur persistait dans ses projets d'agrandissement. L'Électeur de Saxe, qui avait des prétentions, lui aussi, du chef de sa mère, à la succession de Maximilien, joignait ses troupes à celles du roi de Prusse [1230]: le duc des Deux-Ponts, autre héritier de l'Électeur, protestait, de son côté, contre les arrangements pris [1231], et les Bavarois eux-mêmes, fidèles à leur antipathie séculaire contre l'Autriche, refusaient d'accepter un changement de domination: «Le dernier paysan bavarois a de l'aversion pour l'Autrichien et de la bonne volonté pour le Français,» écrivait le marquis de Bombelles, ministre de France près la diète de Ratisbonne, au baron de Breteuil, ambassadeur à Vienne [1232]. Sous l'inspiration de la Prusse, l'Allemagne s'agitait.

En France, l'émotion n'avait pas été moins profonde. Les vieilles préventions contre l'avidité impériale subsistaient toujours, soigneusement entretenues par Frédéric II et son ambassadeur, le comte de Goltz; et Joseph II ne l'ignorait pas, puisque, dès le 5 janvier 1778, il écrivait à Mercy, en lui annonçant ses projets: «Cela ne plaira pas trop là où vous êtes [1233].» Les propos étaient vifs et les plus ardents parlaient déjà de fourbir leur équipage de guerre. La Reine elle-même, à la première nouvelle de la mort de l'Electeur, avait écrit à Mme de Polignac qu'elle craignait bien que son frère «ne fît des siennes [1234]». Le Roi ne dissimulait pas son mécontentement: «C'est l'ambition de vos parents qui va tout bouleverser, disait-il à sa femme; ils ont commencé par la Pologne; maintenant la Bavière fait le second tome; j'en suis fâché par rapport à vous.» Et les ministres français recevaient l'ordre de déclarer aux Cours près desquelles ils étaient accrédités que le démembrement de la Bavière se faisait contre le gré du cabinet de Versailles, qui le désapprouvait hautement [1235].

Ce n'était d'ailleurs que le commentaire, autorisé par les circonstances, des instructions données dès le 10 avril 1775 par M. de Vergennes au marquis de Bombelles, qui allait résider à Ratisbonne, en qualité de ministre français. «Le Roi, y était-il dit, fidèle aux principes qui ont déterminé LL. Majestés impériales, ne négligera rien pour resserrer et rendre plus inviolables des liens qui assurent le repos de l'Allemagne; mais en remplissant ses engagements à cet égard, Elle (sic) ne se croit pas déchargée de ceux qu'elle a formés bien plus anciennement avec le Corps germanique, par la garantie du traité de Westphalie.

«Sa Majesté n'a cessé de recommander à son ministre auprès de la Diète, aussi bien qu'à tous ses autres ministres résidant près des princes de l'Empire, de déclarer que son alliance avec la maison d'Autriche était fondée sur les traités de Westphalie et sur les constitutions germaniques; qu'Elle regardait comme une de ses premières maximes de ne pas permettre d'y porter atteinte; que, bien loin de vouloir servir d'instrument aux projets d'oppression que la Cour impériale pourrait former, Sa Majesté se prévaudrait plutôt de l'alliance comme d'un moyen de plus pour servir la cause des États [1236]

Dans ces conjectures critiques, la vieille activité de Marie-Thérèse reparut tout entière. Elle avait toujours déploré que son fils soulevât la question; maintenant que l'affaire était engagée, elle s'efforçait, avec toute la vivacité de son amour maternel et de son patriotisme, d'en conjurer les conséquences. C'est du côté de la France qu'elle se tourna d'abord. Elle avait mis tous ses soins à former et à resserrer l'alliance, et il lui semblait juste que la jeune princesse, qui en avait été le nœud, servît à la consolider, ou tout au moins à l'empêcher de se rompre. Si, au début, elle avait eu quelques scrupules à mêler ainsi sa fille à la politique, si elle avait craint que, par une ingérence indiscrète, elle ne se rendît importune et même suspecte au Roi [1237], ses scrupules furent promptement levés, et elle mit à peser sur Marie-Antoinette toute l'ardeur d'une souveraine qui tremble pour ses peuples, d'une mère qui tremble pour ses fils, toute l'habileté d'une femme de génie qui, vieillie dans la politique et connaissant jusque dans leurs plus intimes replis l'esprit et le cœur de sa fille, savait merveilleusement quelle corde il fallait toucher, quels sentiments invoquer, pour faire de cette fille une auxiliaire dévouée et un instrument docile. Ce ne sont plus des sévérités et des gronderies, comme en contient ordinairement sa correspondance: ce sont les caresses les plus tendres, les prières les plus touchantes, les instances les plus pathétiques; ses lettres sont de vrais chefs d'œuvre de diplomatie féminine et maternelle; elle met tout en jeu: l'amour propre de Marie-Antoinette, son affection pour sa mère, son antipathie naturelle pour le roi de Prusse, tout, jusqu'aux espérances de grossesse qui, pour la première fois, à cette époque, font tressaillir son cœur.

L'affaire n'est encore qu'au début; mais un conflit est menaçant; Mercy est malade; la Reine seule peut déjouer les manœuvres de Frédéric qui ne craint qu'elle, et prévenir, entre la France et l'Autriche, une rupture qui serait un coup mortel pour l'Impératrice [1238]. Marie-Antoinette qui, jusque là, a toujours répugné à se mêler d'affaires [1239], s'intéresse chaleureusement à celle-ci, et elle s'y intéresse uniquement par tendresse pour sa mère [1240]. C'est son cœur,—elle le dit elle-même,—c'est son cœur seul qui agit [1241]. Elle est troublée, inquiète; elle a pâli en lisant cette phrase: «Un changement dans notre alliance me donnerait la mort [1242]

Marie-Thérèse le sait et elle profite de cette affection de sa fille. Voyez quelle mise en scène: l'Impératrice écrit à cinq heures du matin; le courrier attend à sa porte; il n'y a pas un moment à perdre pour déjouer les noires machinations de la Prusse. Elle ne compte que sur la justice du Roi et sur sa tendresse pour «sa chère petite femme». Jamais il n'y a eu occasion plus importante de «tenir fermement» l'intérêt des deux Maisons et des deux États; l'existence de l'Empereur et de ses frères, la santé de l'Impératrice en dépend. Il faut avant tout conjurer une guerre dont l'idée seule «la fait succomber [1243]». Que peut-on craindre d'ailleurs? Marie-Thérèse aime bien trop son gendre pour vouloir l'entraîner dans une entreprise «contraire à ses intérêts ou à sa gloire [1244]».

Marie-Antoinette parle à son mari, mais avec une certaine mollesse; elle ne se prête à ce qu'on lui demande,—c'est le ministre de Prusse qui le dit,—que quand elle est tourmentée à l'excès [1245]. Et alors même ses démarches, au gré de Mercy, ne sont ni assez précises, ni assez suivies, ni assez promptes [1246]. Est-ce bien là cette volonté ferme qu'on était en droit d'attendre d'elle? Quel éternel remords pourtant, si, par sa négligence, elle perdait un seul des moyens qu'elle a de concourir à la satisfaction et au repos de son auguste mère! Pourquoi se contenter de ce que le Roi a fait dire au comte de Goltz, qu'il ne voulait pas se mêler des affaires de son maître? Il ne suffit point de ne pas se mêler des affaires de la Prusse: il faut se mêler de celles de l'Autriche, dans le sens qui convient à un bon et fidèle allié [1247].