Et cependant, pour ce voyage même de Fontainebleau, Marie-Antoinette avait pris, et de la meilleure foi du monde, les plus sages résolutions [1207]. Au fond, elle n'aimait pas le jeu [1208]; elle était dégoûtée des courses de chevaux [1209]; elle était lasse de tous ces plaisirs [1210]; elle n'avait pas de penchant personnel pour le comte d'Artois, qui en était le promoteur [1211], et ce n'était pas sans un vrai chagrin qu'elle se laissait entraîner par ses entours. Mais elle était jeune, elle était vive, elle portait toujours au cœur la plaie qui la rongeait depuis sept ans. Un instant, elle avait cru avoir des espérances de grossesse, et elle avait aussitôt rappelé elle-même à Mercy tous les plans de réforme, toutes les résolutions raisonnables et fermes qu'elle était décidée à adopter en pareille occurrence [1212]. Frustrée dans ses espérances, elle s'était lancée plus que jamais dans le tourbillon des plaisirs, afin d'échapper à l'ennui [1213], et surtout afin d'échapper à elle-même. Irritée contre son mari, dont l'apathie et la froideur trompaient sans cesse ses désirs, elle en était venue à le regarder comme un caractère sans ressort et un personnage sans conséquence, pour lequel il était inutile de se gêner, puisqu'on pouvait le dominer par la crainte. Erreur de l'imagination plutôt que du cœur; emportement irréfléchi d'une jeune femme, agacée et nerveuse, poussée à bout par des déceptions successives; état d'esprit maladif que nous n'entreprenons pas de justifier, mais qui s'explique peut-être par l'humeur concentrée où la jetait cette situation douloureuse qui était la sienne, comparée à la fécondité de la comtesse d'Artois, alors enceinte pour la troisième fois [1214]. Telle était bien l'opinion de Mercy, lorsqu'après avoir énuméré les inconvénients du séjour de Fontainebleau, il écrivait à Marie-Thérèse:

«C'est toujours à l'avènement d'une grossesse que je rapporte l'espoir d'un changement heureux et ce sera alors que la Reine sera ramenée d'elle-même à des idées qui jusqu'à présent ne lui sont pas présentées avec tout le succès désirable [1215]


CHAPITRE XVI

Guerre de la succession de Bavière.—Mort de l'Electeur.—Joseph II occupe la Basse-Bavière.—Répugnances de sa mère.—Armements de Frédéric II.—Emotion en France.—Marie-Thérèse réclame l'intervention de sa fille.—Négociations infructueuses.—Déclaration de guerre.—Marie-Antoinette demande la médiation de la France.—Diminution subite de ses instances.—Entrevue avec Maurepas.—Récits du comte de la Marck et du comte de Goltz.—Proportions vraies de l'intervention de la Reine dans cette affaire de Bavière.—Paix de Teschen.

Ce n'était pas seulement pour jouir du plaisir de voir son «auguste sœur [1216],» ni même pour visiter les villes et les établissements publics, que Joseph II avait fait en France ce séjour qui, comme l'écrivait Louis XVI à Vergennes, «devait donner une furieuse jalousie au roi de Prusse [1217].» Il y avait à ce voyage un but secret et plus politique: l'Empereur voulait se rendre compte par lui-même des dispositions et des ressources de son allié et resserrer pour des éventualités prochaines l'union des cabinets de Vienne et de Versailles. Si, un jour, comme le prétendait cette mauvaise langue de Frédéric II [1218], et comme nous avons peine à le croire, il s'était laissé aller à dire que le roi de France était un «imbécile» ou un «enfant», il ne sentait pas moins que cet «imbécile» et cet «enfant» était le chef d'une des premières puissances de l'Europe et qu'il était essentiel de gagner sa confiance. Aussi n'avait-il rien négligé pour y parvenir: et il semblait y avoir à peu près réussi. Louis XVI s'était ouvert en toute cordialité et franchise à son impérial beau-frère, tant sur la Reine, dont il s'était plu à relever les «charmantes qualités», que sur les matières de gouvernement, qu'il avait traitées avec une justesse et une précision inattendues [1219]. «Si je m'y étais prêté, disait l'illustre voyageur au sortir d'une de ces conférences, le Roi m'aurait montré ses papiers et tout ce que j'aurais voulu savoir de ses affaires [1220].» Mais il y avait un sujet sur lequel le monarque français était demeuré obstinément silencieux: c'étaient précisément les affaires d'Allemagne [1221], et le point noir était là.

L'Autriche avait toujours médité un agrandissement du côté de la Bavière [1222], et la mort, qui semblait prochaine, de l'électeur Maximilien Joseph paraissait devoir ouvrir une porte à la réalisation de ce rêve. Maximilien n'avait pas d'héritier direct; son futur successeur, l'électeur Palatin, Charles Théodore, était éloigné et sans puissance; Joseph II comptait profiter de cette situation pour s'emparer de certains districts sur lesquels il faisait valoir des droits, dont l'origine remontait au XVe siècle. Dans le courant de 1777, des négociations avaient été entamées avec Charles-Théodore pour obtenir cette cession à l'amiable, et le Palatin, content de s'assurer la tranquille possession du reste des États de Bavière, moyennant ce sacrifice partiel, était sur le point d'y consentir, lorsque, le 30 décembre 1777, Maximilien mourut. Cette mort brusqua les choses: l'Empereur se hâta de signer, dès le 3 janvier 1778, son traité avec Charles-Théodore [1223], et, le 15, douze mille hommes de troupes autrichiennes prirent possession des districts cédés de la Basse-Bavière. «La mort de l'Electeur nous donne beaucoup d'occupations, mandait le 5 janvier Joseph II à Mercy; c'est une de ces époques qui ne viennent que dans des siècles et qu'il ne faut pas négliger [1224].» Et il écrivait quelques jours après à son frère Léopold: «C'est un vrai coup d'État, et un arrondissement pour la monarchie d'un prix inappréciable [1225]

C'était Joseph II seul qui avait voulu entamer cette affaire, dont il était, suivant son expression, la «cheville ouvrière [1226]». Le prince de Kaunitz ne s'y prêtait qu'avec répugnance, et Marie-Thérèse, forte de son expérience et de sa sagesse, désapprouvait formellement l'ambition de son fils. Elle ne concevait pas qu'on s'exposât à une guerre pour soutenir des prétentions incertaines et surannées [1227]. Une négociation amiable, passe encore; mais une occupation armée, elle ne s'en souciait pas.

«La situation présente, écrivait-elle à l'Empereur dès le 2 janvier, bien loin de m'offrir une perspective heureuse, grande et équitable, m'accable d'un tas de réflexions, dont je ne saurais me débarrasser et que je me reprocherais toute ma vie de ne pas communiquer. Il s'agit du bonheur et de la tranquillité, non seulement des peuples commis à mes soins, mais encore de celle qui pourrait intéresser toute l'Allemagne... Si même nos prétentions sur la Bavière étaient plus constatées et plus solides qu'elles ne sont, on devrait hésiter d'exciter un incendie universel pour une convenance particulière. Jugez combien des droits peu constatés et surannés, au dire même du ministre, comme vous le savez aussi bien que moi, doivent être mesurés pour ne pas causer des troubles, dont tant de malheurs suivront... Je ne parle que selon mon expérience en politique et en bonne mère de famille. Je ne m'oppose pas d'arranger ces affaires par la voie conciliante de négociation et convenance, mais jamais par la voie des armes ou de la force, voie qui révolterait à juste titre tout le monde contre nous dès le premier pas et nous ferait même perdre ceux qui seraient restés neutres. Je n'ai pas vu prospérer aucune entreprise pareille, hors celle contre moi, en 1741, par la perte de la Silésie... Je ne vois donc aucun inconvénient de différer la marche des troupes; mais beaucoup de grands malheurs en la précipitant [1228]