Jamais peut-être réquisitoire plus vif, sous une apparence affectueuse, n'a été dressé contre la Cour de France et contre Marie-Antoinette dans cette période de sa vie que nous avons nommée la période de dissipation. Jamais arsenal plus complet n'a fourni aux ennemis de la Reine des armes contre elle. Il ne faudrait pas cependant prendre au pied de la lettre tous les reproches de Joseph II, déguisés sous la forme transparente de conseils. Tous les inconvénients qu'il signale n'ont pas existé, surtout dans la proportion que semblerait indiquer la tournure acerbe qu'il a souvent donnée à sa critique.

Au moment de quitter la France, désireux d'arrêter sa sœur sur la pente fâcheuse où il la voyait s'engager, il a cru que, pour l'émouvoir plus profondément, il fallait faire un tableau plus effrayant des abus qui l'avaient choqué, et, dans cette pensée, qui s'accordait avec la nature d'un esprit enclin à dépasser les bornes, il a forcé la couleur du tableau, jusqu'à parler de l'avancement de l'âge qui ne laissait pas d'excuses..., l'âge de vingt-deux ans! Il écrivait ab irato sous le coup des impressions qui venaient de le frapper. Telle page a dû être tracée après une conversation avec Mercy, telle autre au retour d'une soirée de jeu chez la princesse de Guéménée [1186], ou d'une course de chevaux organisée par le comte d'Artois [1187]. Il voulait frapper fort, et il n'a pas toujours frappé juste.

Si l'on veut avoir l'appréciation vraie de Joseph II sur Marie-Antoinette à cette époque, ce n'est pas dans ces instructions qu'il faut la chercher, ce n'est pas même dans les premières lettres à Léopold, où, tout en reconnaissant que la Reine est une «très jolie et aimable femme d'une vertu intacte et même austère», il lui reproche de ne pas «remplir comme elle le devrait ses fonctions de femme et de reine [1188]» et de courir de dissipations en dissipations parmi lesquelles il n'y en a que de «très licites, mais néanmoins dangereuses [1189]»; c'est dans celles qu'il écrit lorsque, sans avoir quitté la France, il a déjà quitté Versailles, lorsque, éloigné du bruit de la Cour et du tourbillon de la société de la Reine, il peut juger avec calme dans le silence de la réflexion et de la solitude, lorsqu'enfin l'éloignement du point de vue en rectifie la justesse. Or, voici ce qu'il mande de Brest, le 9 juin, à Léopold, à ce frère auquel il ne dissimule rien:

«J'ai quitté Paris sans grands regrets, quoique l'on m'y ait traité à merveille.... Pour Versailles, il m'en a plus coûté; car je m'étais véritablement attaché à ma sœur et je voyais sa peine de notre séparation, qui augmentait la mienne. C'est une aimable et honnête femme, un peu jeune, peu réfléchie, mais qui a un fonds d'honnêteté et de vertu dans son âge, vraiment respectable. Avec cela, de l'esprit et une justesse de pénétration, qui m'a souvent étonné. Son premier mouvement est toujours le vrai; si elle s'y laissait aller, réfléchissait un peu plus, et écoutait un peu moins les gens qui la soufflent, dont il y a des armées et de différentes façons, elle serait parfaite [1190]

«J'ai quitté la Reine avec bien de la peine, écrivait-il le même jour à sa sœur Marie-Christine; c'est une femme charmante en vérité, et, sans sa figure, elle devrait plaire par sa façon de s'expliquer et l'assaisonnement qu'elle sait donner à toutes les choses qu'elle dit [1191]

Et, six semaines plus tard, en rentrant à Vienne, l'Empereur redisait encore à Marie-Thérèse combien il était content de sa «chère et belle Reine», et que s'il trouvait une femme pareille, il passerait d'abord aux troisièmes noces [1192]. Nous voilà loin des critiques mordantes des Réflexions données à la Reine de France.

En recevant ces instructions de son frère, le premier mouvement de Marie-Antoinette fut un mouvement de mauvaise humeur: elle s'écria qu'elle répondrait à tout et que sa conduite avait toujours été raisonnée et raisonnable. Puis bientôt la réflexion vint, l'aigreur disparut et les meilleures résolutions furent prises. La Reine se décida à cesser peu à peu de fréquenter le salon de la princesse de Guéménée, à s'abstenir du gros jeu, à s'occuper quelques heures de la journée chez elle, enfin à être avec le Roi plus assidûment que par le passé [1193]. Et, de fait, dans les premières semaines, elle fit de réels efforts pour se réformer: presque plus de promenades à Paris, plus de jeux de hasard, des attentions visibles et délicates pour le Roi [1194], qu'elle accompagne à la chasse et dans les voyages à Saint-Hubert; la princesse de Guéménée est délaissée, au point d'en concevoir du dépit; dans la tenue de la Cour, une plus grande dignité, et des marques de déférence pour les personnes d'âge et de rang [1195]. Il y a mieux: la Reine semble avoir pris goût à la lecture: elle étudie l'histoire d'Angleterre, et, à la suite, elle a des entretiens sérieux de plus de deux heures avec l'abbé de Vermond [1196]. Au voyage de Choisy, on remarque l'affabilité de la jeune souveraine: plus d'attention dans le choix des personnes admises à faire leur cour, plus de mesure dans la manière de leur marquer ses bontés, plus de soins à éviter les faveurs exclusives. Et le règlement, laissé par l'Empereur, était relu de temps en temps.

Mais ces bonnes résolutions ne tinrent pas; les tentations revinrent. Marie-Antoinette résista d'abord, puis succomba. Le comte d'Artois, de retour de son voyage dans l'Est, avait repris faveur, et son influence entraînait la Reine, qui la subissait, quoique à regret. Il était l'organisateur des plaisirs de la Cour, et n'était pas toujours prudent. Dans l'été de 1777, la chaleur était accablante. Pour y échapper, on sortait le soir sur la terrasse de Versailles, où venait jouer, à dix heures, la musique des gardes françaises et suisses. La famille royale se mêlait à la foule que ces concerts attiraient autour du Château; la Reine et les princesses se promenaient là, sans suite, tantôt ensemble, tantôt avec une de leurs dames sous le bras. Le Roi y était venu quelquefois: il s'était plu à ces promenades solitaires et son exemple les avait autorisées. Il n'en est pas moins vrai qu'elles pouvaient offrir des inconvénients. Dans une nation «où la jeunesse est si étourdie et si inconsidérée, faisait justement observer Mercy, on ne saurait être trop en garde contre les occasions d'être méconnu [1197]». Marie-Antoinette en a fait, à ses dépens, la cruelle expérience: ces promenades sur la terrasse de Versailles, si innocentes qu'elles fussent, ont servi de prétexte à des imputations odieuses contre l'honneur de la Reine; elles ont rendu possible et peut-être inspiré la scène jouée plus tard dans l'affaire du Collier.

Il y avait des griefs plus sérieux. Six mois à peine après le départ de l'Empereur, les choses n'allaient guère mieux qu'avant sa venue [1198]. Il avait beau écrire à sa sœur pour lui rappeler les engagements pris; ses lettres restaient sans réponse, ou l'on n'y répondait que par des échappatoires [1199]. Le voyage de Fontainebleau, qui était toujours une époque critique [1200], ne présentait pas en 1777 moins d'inconvénients que les années précédentes: recommandations près des ministres [1201], crédit des favorites, affluence de jeunes Anglais, courses de chevaux, veilles prolongées, tout avait repris son ancien cours. Le jeu surtout avait atteint des proportions fâcheuses; il n'était question dans Paris que des pertes considérables faites au pharaon par certains courtisans, par le duc de Chartres [1202], par la souveraine elle-même [1203]. Ce n'est pas qu'il n'y eût, de temps à autre, des retours de sagesse et des intermittences dans la dissipation; mais ces temps d'arrêt étaient comme autant de points de départ d'où le courant, qui emportait la jeune princesse, s'élançait de nouveau, d'autant plus impétueux, semblait-il, qu'il avait été retardé un moment. Les conseillers de la Reine étaient désolés; Mercy se consumait en représentations inutiles [1204]; l'abbé de Vermond prenait un prétexte pour ne point aller à Fontainebleau [1205] et Marie-Thérèse, navrée, écrivait à son ambassadeur: «Il n'y a peut-être qu'un revers sensible qui l'engageât à changer de conduite, mais n'est-il pas à craindre que ce changement n'arrive trop tard [1206]?».