CHAPITRE XVII
Première grossesse de la Reine.—Son bonheur.—Ses rêves pour l'éducation de son enfant.—Joie du Roi.—Sentiments divers de la famille royale et de la Cour.—Propos malveillants.—Couches dramatiques de la Reine.—Danger qu'elle court.—Naissance de Madame Royale.—Joie du public, mélangée de désappointement.—Paroles de la Reine à sa fille.—Te Deum à Notre-Dame.—Amélioration de la conduite de la Reine, malgré quelques inconvénients encore inévitables.—Intimité des deux époux.—Affection de Marie-Antoinette pour Mme Élisabeth.—Impatience de Marie-Thérèse et du public d'avoir un Dauphin.—Fausse couche de la Reine.—Mort de Marie-Thérèse.—Douleur de Marie-Antoinette.—Second voyage de Joseph II en France.—Naissance du Dauphin.—Bonheur universel.
«Vers les derniers mois de 1777, raconte Mme Campan, la Reine étant seule dans ses cabinets, nous fit appeler, mon beau-père et moi, et, nous présentant sa main à baiser, nous dit que nous regardant l'un et l'autre comme des gens bien occupés de son bonheur, elle voulait recevoir nos compliments, qu'enfin elle était Reine de France, et qu'elle espérait bientôt avoir des enfants; qu'elle avait jusqu'à ce moment su cacher ses peines, mais qu'en secret elle avait versé bien des pleurs [1293]».
Ces espérances pourtant furent encore ajournées; mais au bout de quelques mois elles s'affirmèrent de nouveau, et cette fois ce ne fut pas à Mme Campan, ce fut à sa mère que la Reine en fit part. «Madame ma chère mère, lui écrivait-elle le 19 avril 1778, mon premier mouvement, et que je me repens de n'avoir pas suivi, il y a huit jours, c'était d'écrire mes espérances à ma chère maman. J'ai été arrêtée par la crainte de causer trop de chagrin, si mes grandes espérances venaient à s'évanouir; elles ne sont pas encore entièrement assurées et je n'y compterai entièrement que dans les premiers jours du mois prochain... En attendant, je crois avoir de bonnes raisons pour y prendre confiance; du reste je me porte à merveille; mon appétit et mon sommeil sont augmentés [1294].»
De quel tressaillement de joie ces premières espérances, si longtemps et si impatiemment attendues, firent-elles battre le cœur de la Reine, il est facile de le comprendre. Elle avait si souvent envié la fécondité de la comtesse d'Artois! Elle sentait si bien que tant qu'elle ne serait pas mère, elle ne serait en quelque sorte considérée que comme étrangère! Aussi, que de précautions prises pour ne pas faire évanouir ce rêve! Elle renonce aux courses à cheval, aux excursions à Paris [1295], même au billard [1296]; elle ne fait plus que des promenades à pied [1297], après quoi elle s'assied dans ses cabinets à de petits ouvrages d'aiguille [1298]. Quand vient le printemps, elle s'installe à Marly, où les promenades sont plus belles et plus commodes, où elle sort dès son lever, où le grand air du matin et un exercice modéré épanouissent l'esprit et fortifient le corps [1299]. Si parfois elle monte en voiture, ce n'est qu'avec l'autorisation expresse de l'accoucheur qu'elle a choisi, Vermond, frère de l'abbé [1300]. Plus de veilles, plus de jeux [1301]. Sa vie devient plus sérieuse, sa volonté plus ferme, son esprit plus réfléchi [1302]. Sa pensée est tout entière absorbée par cet enfant qu'elle porte dans son sein. Elle suit pas à pas les diverses évolutions d'un état dont la nouveauté l'enchante, dont elle salue chaque progrès par une explosion de joie [1303]; elle s'y intéresse jusqu'à mesurer sa taille pour en constater le développement [1304].
Elle se plaît à songer aux soins dont elle entourera ce petit être qui est dès à présent l'objet de sa tendresse; elle se plonge avec délices dans tous ces doux et souriants détails de la maternité. L'enfant ne sera point emmailloté; on l'élèvera en liberté dans une barcelonnette ou sur les bras; il logera au rez-de-chaussée, séparé seulement par une petite grille de la terrasse du Château sur laquelle il fera ses premiers pas plus facilement que sur le parquet [1305]. Si c'est un Dauphin,—et ce doit en être un, tout le monde le prédit—on ne lui nommera pas de gouverneur avant l'âge de cinq ans; ce sera un moyen d'éviter les intrigues et de faire un choix avec plus de maturité [1306].
Et pour constater publiquement son bonheur et l'inaugurer par un acte de charité, elle envoie douze mille livres à Paris, quatre mille à Versailles pour la délivrance des pauvres gens détenus pour dettes de nourrices. Le cri de la reconnaissance populaire répondra au cri de joie des parents, et ces enfants qui retrouveront leurs pères béniront cette mère qui va enfin pouvoir embrasser son enfant [1307].
Le Roi est dans l'ivresse; il est tout à l'épanouissement et comme à la fierté de sa dignité nouvelle; il entoure des plus délicates attentions et d'une affection enfin expansive celle qui lui promet ce grand bonheur si longtemps souhaité en vain [1308]; il l'annonce officiellement à l'Impératrice.
Tout va bien d'ailleurs et, malgré les alarmes que causent à la Reine la guerre de Bavière, le danger de ses frères et les angoisses de sa mère, elle supporte merveilleusement les fatigues de sa grossesse. «Ma santé est toujours très bonne, écrit-elle le 14 août. Mon enfant a donné le premier mouvement le vendredi 31 juillet, à dix heures et demie du soir; depuis ce moment il remue fréquemment, ce qui me cause une grande joie. Je ne puis pas dire à ma chère maman combien chaque mouvement ajoute à mon bonheur [1309].» Le lendemain, elle va trouver son mari: «Je viens, Sire, lui dit-elle gaiement, me plaindre d'un de vos sujets assez audacieux pour me donner des coups de pied dans le ventre [1310].» Le Roi rit de son bon gros rire et embrasse tendrement sa femme.
Mais tout le monde ne riait pas. Si Mesdames tantes semblaient s'associer franchement au bonheur de leur neveu et se rapprocher même un instant de leur nièce,—ce qui d'ailleurs ne dura guère [1311];—si le comte d'Artois, uniquement occupé de ses plaisirs, ne paraissait pas s'inquiéter de cette situation nouvelle, les deux sœurs piémontaises, Madame et la comtesse d'Artois, tout en conservant en apparence l'attitude la plus convenable, n'en faisaient pas moins, dans leur particulier, de pénibles et désagréables réflexions [1312]. Monsieur gardait sa tournure ordinaire, mais il écrivait à Gustave III: «Vous avez su le changement survenu dans ma fortune... Je me suis rendu maître de moi à l'extérieur fort vite et j'ai toujours tenu la même conduite qu'avant, sans témoigner de joie, ce qui aurait passé pour fausseté et ce qui l'aurait été, car franchement, et vous pouvez aisément le croire, je n'en ressentais pas du tout;—ni de tristesse, qu'on aurait pu attribuer à de la faiblesse d'âme. L'intérieur a été plus difficile à vaincre; il se soulève encore quelquefois [1313].»