Et puis les ministres,—Maurepas surtout,—qui voyaient dans la grossesse de la Reine, dans sa vie plus sérieuse, dans l'affection plus tendre que lui témoignait le Roi, comme l'affermissement d'un crédit qui leur portait ombrage et qu'ils avaient voulu étouffer dans la dissipation [1314]. Et les courtisans, mécontents de n'avoir point été invités à Marly où la Reine était allée chercher le repos et la solitude [1315]. Et les envieux de Mme de Polignac, dont la faveur était plus forte que jamais, au point que Louis XVI l'avait fait revenir précipitamment à la Cour, pour consoler sa royale amie, profondément troublée par les lettres désespérées et pressantes de Marie-Thérèse [1316]. Et cette vindicative comtesse de Marsan, toujours ulcérée contre Marie-Antoinette, à qui elle ne pardonnait pas son peu de sympathie pour les Rohan et son goût pour Choiseul, Mme de Marsan, trop bien secondée dans ses manœuvres par l'homme de confiance de son neveu, l'abbé Georgel, intrigant subalterne, mais des plus dangereux, dont les propos indignaient tellement l'honnête monarque qu'il avait voulu le chasser de Versailles [1317].
Tous ces mécontentements se coalisaient contre la Reine pour saper son crédit au moment même où il semblait devenir plus solide et la perdre elle-même, sinon près du Roi, alors dans la fraîcheur de son nouvel amour, du moins près du public, rendu plus méfiant, dans les circonstances présentes, par l'ambition intempestive de Joseph II, qui avait réveillé les vieux préjugés contre la Maison d'Autriche.
Des couplets odieux, des propos infâmes, inventés par le dépit et propagés par l'envie, circulaient à Versailles et dans Paris, et quelques jours avant les couches de Marie-Antoinette, on jetait dans l'Œil-de-Bœuf un volume entier de chansons contre elle et contre les principales femmes de la Cour. Louis XVI, indigné, voulut qu'on en recherchât l'auteur; on le découvrit [1318]; il ne fut pas même inquiété.
Quoi qu'il en soit, plus le moment des couches approchait, plus l'anxiété était vive; on priait dans toutes les églises [1319]. A la Cour, mille intrigues se nouaient, qui avaient pour objet la naissance prochaine de l'enfant royal. Chacun était aux aguets. Plus de cent personnes de qualité, qui habitaient ordinairement Paris, étaient venues s'installer à Versailles, pour connaître plus tôt l'issue du grand événement, et être plus à portée d'en profiter. La ville regorgeait de monde; on ne trouvait plus de logement et le prix des vivres avait triplé [1320].
Le 18 décembre, la Reine s'était couchée à onze heures, sans ressentir aucune souffrance. A une heure et demie, on sonna vivement: les douleurs commençaient. Mme de Lamballe et les honneurs, avertis, entrent dans la chambre. A trois heures, Mme de Chimay va chercher le Roi; une demi-heure après, on introduit les princes et princesses qui sont à Versailles, tandis que des pages courent à bride abattue prévenir ceux qui sont à Paris et à Saint-Cloud [1321]. La famille royale, les princes et les princesses du sang, les honneurs et Mme de Polignac se tiennent dans la chambre même de la Reine, autour du lit dressé en face de la cheminée; la Maison du Roi, celle de la Reine, les grandes entrées, dans les petits cabinets; le reste des assistants, dans le salon de jeu et la galerie. Un usage bizarre veut que l'accouchement des Reines de France soit public; on s'y conforme jusqu'à l'abus. Au moment où Vermond s'écrie: «La Reine va accoucher!», un tel flot se précipite dans la chambre royale qu'en un instant l'appartement est rempli; il est impossible d'y remuer; on se croirait sur une place publique, un jour de grande fête; deux Savoyards montent même sur un meuble pour mieux voir.
A onze heures et demie, l'enfant vient au monde: c'est une fille. On la porte immédiatement dans le grand cabinet pour l'emmailloter et la remettre à la gouvernante, princesse de Guéménée. Le Roi, joyeux et ému, suit le porteur pour jouir de la vue de son premier-né et la foule, presque tout entière, se précipite à la suite du Roi et de l'enfant [1322].
Tout à coup, ce cri retentit, anxieux et pressant: «De l'air, de l'eau chaude; il faut une saignée au pied!» La chaleur, le bruit, le manque d'air, la contrainte qu'elle s'est imposée pour dissimuler ses souffrances; le saisissement qui s'empare d'elle, quand, au premier instant, l'enfant ne crie pas; le mouvement de joie qui l'agite, quand l'enfant se met à crier, toutes ces émotions contraires provoquent chez l'auguste accouchée une effrayante révolution [1323]. Le sang se porte à la tête avec violence; la bouche se tourne; la Reine perd connaissance. Un indicible frissonnement court dans la foule; la princesse de Lamballe s'évanouit [1324]. On se précipite à la fenêtre, on l'ouvre vivement [1325]; les huissiers chassent les curieux indiscrets qui sont encore dans la chambre. Mais l'eau chaude n'arrive pas. Avec une rare présence d'esprit, Vermond ordonne au premier chirurgien de piquer à sec; le sang jaillit avec force; la Reine ouvre les yeux; elle est sauvée! Tout cela a été si rapide, que le Roi n'a pas même été témoin de l'accident [1326]. Mais pendant ces quelques instants, quelle angoisse parmi les spectateurs! Si la Reine avait été saignée deux minutes plus tard, elle était morte [1327]. Aussi, quelle explosion de bonheur quand le danger est passé! On se félicite, on s'embrasse, on pleure de joie [1328].
Le jour même, tandis que le marquis de Béon, lieutenant des gardes, va faire part de la naissance au Corps de ville de Paris, assemblé depuis le matin [1329], et que des courriers extraordinaires partent pour Vienne et pour Madrid, l'enfant est baptisée dans la chapelle du Château, en présence du Roi, par le cardinal de Rohan, grand aumônier, et reçoit les noms de Marie-Thérèse-Charlotte; Monsieur remplace le roi d'Espagne, parrain; Madame représente l'Impératrice, marraine; toute la famille royale assiste à la cérémonie; un Te Deum solennel est chanté dans la chapelle [1330] et, le soir, un magnifique feu d'artifice est tiré sur la place d'Armes [1331]. La Cour et la ville, Paris et Versailles, toute la France est dans l'ivresse. Dans la capitale, les deux premiers échevins se transportent aux prisons et en font sortir les détenus pour dettes de nourrices. Un feu de joie est allumé sur la place de l'Hôtel-de-Ville, et les principales maisons de la grande cité sont illuminées [1332]. Mais un assez vif désappointement se mêle à ces transports. L'enfant royal annonce des traits réguliers et charmants, de grands yeux, une tournure de bouche agréable, et un teint de la meilleure santé; mais ce n'est qu'une fille et l'on comptait sur un Dauphin. «Pauvre petite,» dit la Reine à sa fille quand elle la pressa pour la première fois sur son cœur, «vous n'étiez pas désirée; mais vous ne m'en serez pas moins chère. Un fils eut plus particulièrement appartenu à l'État. Vous serez à moi; vous aurez tous mes soins; vous partagerez mon bonheur et vous adoucirez mes peines.»
Le Roi se livrait à la joie sans arrière-pensée; il était tout à la fierté de sa dignité nouvelle; il ne savait comment marquer sa tendresse à sa femme. Il renonçait même à la promenade et à l'exercice, qui lui étaient nécessaires, pour ne pas s'éloigner d'elle. Le matin, il était le premier à son chevet, il y passait une partie de la matinée, y revenait dans l'après-midi, y restait toute la soirée [1333]. Quant à sa fille, il ne se lassait pas de la contempler; il allait à chaque instant la voir, et un jour l'enfant lui ayant serré le doigt, il en fut dans un ravissement qui ne se pouvait rendre [1334]. Cette nature en globe s'ouvrait et se développait; ce cœur, si longtemps froid et presque fermé, s'échauffait et s'épanouissait sous l'action vivifiante de la paternité.