Le 26, la Reine reçut pour la première fois son ancienne dame d'honneur, la maréchale de Mouchy, et son ancienne dame d'atours, la duchesse de Cossé. Le 27, ce fut le tour des dames du palais; le 28, celui des grandes entrées [1335]. Le 31, l'auguste accouchée se leva sur une chaise longue [1336]. Le 18 janvier, elle faisait ses relevailles dans la sacristie de la chapelle de Versailles [1337] et reprenait la tenue de la Cour dans sa forme ordinaire [1338]. Le 8 février, accompagnée du Roi, de Monsieur, de Madame, du comte et de la comtesse d'Artois, elle allait à Paris, rendre grâces à Dieu de son heureuse délivrance. Comme elle l'avait fait au moment de sa grossesse, c'était par la bienfaisance qu'elle voulait inaugurer sa maternité. A Versailles, six mille francs étaient donnés à chacun des deux curés de la ville, douze mille livres répandues en aumônes particulières [1339]. A Paris, cent jeunes ménages étaient unis par l'archevêque, le jour même de l'entrée de la Reine, habillés et dotés à ses frais. Chacun d'eux recevait cinq cents livres de dot, deux cents pour le trousseau, douze pour la noce [1340], avec la promesse de quinze francs par mois pour le premier enfant, si la mère le nourrissait elle-même, de dix, si elle le confiait à une nourrice étrangère [1341]. Lorsque le cortège royal parut dans la cathédrale, ces cent jeunes hommes et ces cent jeunes filles, que le lieutenant de police, Lenoir, avait recommandé de choisir parmi les plus jolies [1342], étaient rangés dans l'église pour saluer la Reine au passage. Les prisonniers pour dettes étaient délivrés, des aumônes considérables confiées aux soins des curés de diverses paroisses [1343]. Le soir, il y avait feux de joie, feu d'artifice, illuminations, fontaines de vin, distributions de pain et de cervelas [1344], spectacles gratuits à la Comédie-Française, où les charbonniers occupaient la loge du Roi, les poissardes celles de la Reine [1345]. Mais le pain était cher, la guerre imposait de lourdes charges; les acclamations furent moins nombreuses et moins bruyantes qu'on ne l'avait espéré [1346].
La Reine cependant avait eu soin de s'abstenir en ce jour de tout plaisir profane. Elle avait voulu prouver que sa présence dans la capitale n'était déterminée que par de pieux motifs et nullement par le désir de ces divertissements qu'elle y était venue souvent chercher. Après le service de Notre-Dame et celui de Sainte-Geneviève, elle avait été souper à la Muette, puis était rentrée à Versailles. Comme si elle sentait que sa maternité lui imposait des devoirs nouveaux, elle se prêtait davantage aux réflexions sérieuses et renonçait en partie aux plaisirs bruyants. Le carnaval était plus modéré [1347], le carême était tranquilles [1348], le jeu devenait plus rare [1349], la complaisance pour les favoris, moins facile [1350].
Les prétentions du comte d'Adhémar rencontraient une résistance invincible [1351]; la société de la Reine tout entière était astreinte à plus d'ordre et de réserve [1352]. L'harmonie était soigneusement entretenue dans la famille royale [1353]; Monsieur [1354] et Madame [1355] étaient mieux traités; le comte d'Artois, avec plus de froideur [1356]. La Reine était bien revenue sur le compte de ce pétulant beau-frère et refusait de s'associer à ses rancunes contre Necker [1357].
Non pas assurément qu'il n'y eût encore quelques imprudences. Marie-Antoinette, convalescente de la rougeole, se retirait à Trianon avec quatre seigneurs de son intimité, les ducs de Coigny et de Guines, le comte Esterhazy et le baron de Besenval. Le Roi y avait consenti, et la présence constante de Madame, de la princesse de Lamballe et de Mme Élisabeth [1358], atténuait un peu les mauvais effets de cette préférence. Néanmoins, la Cour glosait; les méchantes langues baptisaient les quatre privilégiés les quatre garde-malades de la Reine et s'amusaient à désigner les quatre dames qui devaient être à leur tour les quatre garde-malades du Roi [1359]. Il y avait bien aussi l'aventure du fiacre, que nous avons racontée plus haut, en la réduisant à ses vraies proportions [1360], et une reprise des promenades à cheval qui alarmait le premier médecin Lassone. Et puis quelques divertissements bruyants pendant le printemps de 1780, et un retour aux jeux de hasard, celui de tous les points sur lequel la jeune femme paraissait le plus difficile à ramener [1361].
Mais, malgré ces rechutes inévitables, le progrès était évident. «Si j'ai eu anciennement des torts, écrivait-elle elle-même, c'était enfance et légèreté; mais, à cette heure, ma tête est bien plus posée [1362].» Mercy, l'impitoyable critique, constatait que le séjour de Trianon, au printemps de 1779, s'était passé tranquillement [1363]. Le séjour de Marly, qui suivait, n'était pas moins satisfaisant [1364], et il se renouvelait en 1780 au contentement universel de ceux qui y étaient admis [1365]. L'ordre y était parfait; la tenue excellente. Les autres voyages ne se faisaient pas; on avait renoncé à Compiègne par économie, à Fontainebleau pour la prompte expédition des affaires [1366]. On avait cessé les promenades du soir [1367], bientôt après les promenades à cheval. Le jeu même s'était ralenti; la Reine n'avait pas dissimulé son mécontentement de quelques grosses pertes faites chez Mme de Lamballe [1368] et elle-même avouait qu'elle jouait plutôt par complaisance que par goût [1369].
Elle supprimait le spectacle de Choisy, par crainte de la dépense [1370], et se prêtait de la meilleure grâce aux réformes que le ministre des finances faisait dans sa maison [1371]. Le Roi ayant voulu doubler sa cassette, elle n'en acceptait que la moitié pendant la guerre [1372], et Marie-Thérèse, toujours cependant si sévère pour sa fille, lui écrivait, le 30 juin 1780, que «la charmante Reine de France ne contribuait pas peu aux seuls moments heureux de sa vie pénible [1373]».
Louis XVI, qui avait dû se séparer de sa femme pendant sa rougeole et sa convalescence, Louis XVI, après un moment de froideur causé par des insinuations malveillantes, était revenu à ses sentiments de tendresse empressée [1374]. Vainement, des misérables, profitant de la maladie de la Reine, avaient-ils voulu le travailler du côté de la galanterie: sa pure et loyale nature s'était révoltée contre ces tentatives indignes [1375] et l'intimité entre les deux époux en avait été resserrée [1376]. C'était de part et d'autre comme un assaut d'attentions et de complaisances mutuelles: la Reine accompagnait son mari à Saint-Hubert; le Roi accompagnait sa femme à Trianon et allait passer la soirée avec elle chez Mme de Polignac [1377].
La comtesse était toujours des amies de Marie-Antoinette celle dont la faveur était la plus inébranlable. La Reine pouvait juger sévèrement et généralement avec justesse d'esprit les autres personnes de sa société [1378]; sur celle-là, elle ne voulait rien entendre. Elle passait des heures et des journées entières en sa compagnie [1379]. Le crédit de Mme de Polignac, qu'on avait cru un instant, sinon ébranlé, du moins partagé par la princesse Charlotte de Lorraine, fille de la comtesse de Brionne [1380], se maintenait toujours, bravant toute critique et défiant toute attaque.
Une autre amitié naissait, moins vive que celle-là, plus profonde peut-être, et qui, après quelques éclipses momentanées, dues aux perfides suggestions des vieilles tantes, devait se retrouver à l'heure de l'adversité: c'était celle de la sœur de Louis XVI, l'aimable et sainte Mme Élisabeth. Au départ de Mme Clotilde, la jeune princesse avait manifesté une sensibilité qui avait touché Marie-Antoinette. «C'est une charmante enfant, disait-elle, qui a de l'esprit, du caractère et beaucoup de grâce [1381].» L'enfant avait grandi; c'était maintenant une agréable jeune fille, pleine d'entrain et de gaîté. La Reine l'avait prise avec elle à Trianon; elle en avait été enchantée et, au retour, elle disait à tout le monde «qu'il n'y avait rien de si aimable que sa petite belle-sœur, qu'elle ne la connaissait pas encore bien, mais qu'elle en avait fait son amie et, que ce serait pour la vie [1382]». Elle tint parole, et depuis cette époque, Mme Élisabeth fut de tous les voyages de Trianon.
Mais ce qui attire surtout la Reine, c'est sa fille. Elle jouit de cette enfant avec toute l'ardeur et toute la vivacité d'une première affection. Elle va chez elle à toute heure du jour [1383], surveillant les soins qui lui sont donnés, suivant d'un œil attentif son développement physique, ravie de la voir grandir, souriant à ses premiers pas et à ses premières paroles, joyeuse qu'elle balbutie d'abord «papa»; car, dit-elle, «c'est pour le Roi une attache de plus [1384];» plus joyeuse encore, peut-être, quand l'enfant, qui commence à marcher, vient à elle en lui tendant les bras [1385], ne se lassant pas de parler de sa fille dans ses lettres à l'Impératrice et, un peu plus tard, lorsque le travail de la dentition provoque des accès de fièvre chez la jeune princesse [1386], s'asseyant à son chevet des heures entières et ne consentant à prendre part aux plaisirs de la Cour que sur l'assurance positive du médecin et le désir formel du Roi [1387]; mère enfin dans toute l'acception du mot, avec toutes les tendresses, toutes les alarmes, tous les petits bonheurs, toutes les prévoyances des mères. L'éducation de sa fille est l'objet constant de sa pensée. Cette femme, qu'on croyait emportée dans le tourbillon des plaisirs et seulement occupée de frivolités, avait médité sur les difficultés et les délicatesses infinies de l'éducation des enfants de race royale.