La terrible nouvelle arriva à Versailles dans la soirée du mercredi 6 décembre; mais Louis XVI n'eut pas le courage de l'annoncer lui-même à Marie-Antoinette; il confia ce triste soin à l'abbé de Vermond et ne parut chez sa femme qu'un quart d'heure après le funèbre messager. L'affliction de la Reine fut affreuse; la violence du coup provoqua même un crachement de sang, qui ne laissa pas de donner de l'inquiétude [1404]. La jeune femme prit immédiatement le deuil de respect, en attendant que la Cour prît le deuil officiel. Retirée dans ses cabinets pour y donner un plus libre cours à ses larmes, elle s'y renferma pendant douze jours, n'en sortant que pour aller à la messe, n'admettant dans son intérieur que la famille royale, la princesse de Lamballe et la duchesse de Polignac, n'aimant à s'entretenir que de sa mère, de ses vertus, de ses conseils et de ses exemples [1405], et jetant comme le cri de sa douleur dans cette lettre, adressée le 10 décembre à Joseph II:

«Accablée du plus affreux malheur, ce n'est qu'en fondant en larmes que je vous écris. Oh! mon frère, oh! mon ami, il ne me reste donc que vous dans un pays qui m'est et me sera toujours cher! Ménagez-vous, conservez-vous; vous le devez à tous. Il ne me reste qu'à vous recommander mes sœurs. Elles ont encore plus perdu que moi; elles seront bien malheureuses! Adieu, je ne vois plus ce que j'écris. Souvenez-vous que nous sommes vos amis, vos alliés, aimez-moi. Je vous embrasse [1406]

Ce frère chéri revint encore une fois en France pendant l'été de 1781; mais il n'y fit qu'un très court séjour, dans le plus strict incognito [1407]. La Reine n'en fut pas moins bien heureuse de le revoir. N'était-il pas comme l'écho des dernières paroles, l'expression des dernières volontés d'une mère qu'elle pleurait toujours? Quand il repartit, au bout de quelques jours seulement, le 5 août, très content d'ailleurs de sa visite, et constatant chez le Roi et la Reine «un changement en mieux considérable» [1408], elle ne put dissimuler sa tristesse, et les courtisans la virent se cacher sous son chapeau pour pleurer [1409].

La maternité seule pouvait la consoler de ces brisements de cœur si souvent répétés. Dieu allait enfin lui envoyer ce Dauphin, si ardemment et si longtemps souhaité. Dès le mois d'avril, la grossesse de la Reine avait été déclarée [1410]. Sa santé s'était maintenue excellente pendant tout l'été [1411], et cette fois elle comptait bien sur un fils: «Ma santé est parfaite; je grossis beaucoup, écrivait-elle à son amie la princesse Louise de Hesse-Darmstadt. Votre sorcellerie est bien aimable de me promettre un garçon. J'y ai beaucoup de foi et je n'en doute nullement [1412]

Ce fut le 22 octobre que ce bonheur lui fut donné. La nuit précédente s'était bien passée. Le 22, en s'éveillant, la Reine ressentit quelques douleurs; elle n'en prit pas moins un bain; mais le Roi, qui devait partir pour aller tirer à Saclé, contremanda la chasse. Entre midi et midi et demi, les douleurs augmentèrent; à une heure et quart, le Dauphin était né [1413]. Pour prévenir le retour des accidents qui s'étaient produits à la naissance de Madame, il avait été décidé qu'on ne laisserait pas la foule envahir l'appartement royal, et que la mère ne connaîtrait le sexe de l'enfant que lorsque tout danger serait passé. Avertie à onze heures et demie, Mme de Polignac avait couru chez la Reine; mais les autres personnes qui y avaient couru aussi précipitamment, les dames dans le plus grand négligé, les hommes tels qu'ils étaient, avaient trouvé la porte fermée [1414]. Seuls, Monsieur, M. le comte d'Artois, Mesdames tantes, Mmes de Lamballe, de Chimay, de Mailly, d'Ossun, de Tavannes et de Guéménée, étaient là, passant alternativement de la chambre de l'accouchée au salon de la Paix. Lorsque l'enfant fut né, on l'emporta silencieusement dans le grand cabinet où le Roi le vit laver et habiller et le remit à la gouvernante, princesse de Guéménée.

La Reine était dans son lit, anxieuse et ne sachant rien; tous ceux qui l'entouraient composaient si bien leur visage que la pauvre femme, leur voyant à tous l'air contraint, crut qu'elle avait une seconde fille. «Vous voyez comme je suis raisonnable, dit-elle doucement; je ne vous demande rien.» Mais le Roi n'y tint plus; s'approchant du chevet de sa femme: «Monsieur le Dauphin, dit-il les larmes aux yeux, Monsieur le Dauphin demande d'entrer.» On apporta l'enfant; la Reine l'embrassa avec un effusion que rien ne saurait peindre; puis le rendant à Mme de Guéménée: «Prenez-le, dit-elle; il est à l'État; mais aussi je reprends ma fille [1415]

Ce fut une scène indescriptible; toute contrainte avait cessé; la joie éclatait en pleine liberté; elle était si vive et si vraie qu'elle faisait taire même la jalousie et la haine. «L'antichambre de la Reine était charmante à voir, écrit un témoin oculaire. La joie était au comble; toutes les têtes en étaient tournées. On voyait rire, pleurer alternativement. Des gens qui ne se connaissaient pas, hommes et femmes, sautaient au cou les uns des autres et les gens les moins attachés à la Reine étaient entraînés par la joie générale; mais ce fut bien autre chose quand, une demi-heure après la naissance, les deux battants de la chambre de la Reine s'ouvrirent et que l'on annonça Monsieur le Dauphin. Mme de Guéménée, toute rayonnante de joie, le tint dans ses bras et traversa dans son fauteuil les appartements pour le porter chez elle. Ce furent des acclamations et des battements de mains qui pénétrèrent dans la chambre de la Reine et certainement jusque dans son cœur. On l'adorait, on le suivait en foule. Arrivé dans son appartement, un archevêque voulut qu'on le décorât d'abord du cordon bleu; mais le Roi dit qu'il fallait qu'il fût chrétien premièrement [1416]

Madame apprit d'une façon piquante cette nouvelle qui devait à jamais l'éloigner du trône. Elle courait chez la Reine «au grand galop», lorsqu'elle rencontra un de ces vaillants Suédois, alors attachés à la fortune de la France, le comte de Stedingk, qui ne pouvait contenir sa joie: «Un Dauphin, Madame, lui cria-t-il étourdiment, un Dauphin, quel bonheur [1417]!» La princesse ne répondit rien; mais elle eut le tact de cacher ses sentiments et de manifester, en apparence du moins, la plus grande satisfaction, plus habile que Mme de Balbi, qui montrait «une humeur de chien [1418]».

Monsieur dissimulait, comme sa femme; Mme Elisabeth était en proie à un tel ravissement qu'elle ne pouvait pas le croire; elle riait, pleurait, se trouvait presque mal d'émotion [1419]. Seul de la famille royale, le comte d'Artois laissait échapper un mot qui trahissait son désappointement. Son fils, le jeune duc d'Angoulême, était allé voir le Dauphin: «Mon Dieu, papa, dit-il en sortant de la chambre, qu'il est petit, mon cousin!»—«Il viendra un jour, mon fils, ne put s'empêcher de répondre le prince, où vous le trouverez bien assez grand [1420]

Quant au Roi, il était ivre de bonheur; il ne cessait pas de regarder son fils et de lui sourire; des pleurs coulaient de ses yeux; il présentait indistinctement sa main à tout le monde; la joie l'avait fait sortir de sa réserve habituelle. Gai, affable, il cherchait toutes les occasions de placer ces mots: «Mon fils, le Dauphin [1421],» et prenant l'enfant dans ses bras, il le montrait aux fenêtres avec une expression de contentement qui touchait tout le monde.